Concours

ou comment déterminer l’issue d’une compétition quand elle ne s’est pas déroulée ?

Le 29 mars 2020  - Ecrit par  François Sauvageot Voir les commentaires (2)

En 1654, Blaise Pascal échange avec Pierre de Fermat sur la question des gains à répartir lors d’une partie interrompue, un peu comme s’il pleuvait pendant six semaines à partir du troisième set de la finale de Roland Garros et qu’on décide de stopper le tournoi. Comment répartir les gains (en points de classement, en dotation monétaire...) ?

Il arrive un moment vers l’âge de 20 ans où on doit choisir d’être comme tout le monde le restant de sa vie ou de transformer ses singularités en atouts.
— Ursula K. Le Guin (1974 - Traduction personnelle [1] )

Concours

De nombreux concours vont être drastiquement modifiés, ne serait-ce que par l’impact psychologique et logistique sur les candidat-e-s aux différents concours, mais aussi bien entendu par la modification des règles du jeu en cours de route par les différents opérateurs de concours.

Je songe particulièrement aux concours de recrutement dans le monde de l’éducation et de la recherche (CRPE pour les profs des écoles, CAPES et Agrégation pour les profs du secondaire, concours de recrutement pour les positions junior d’enseignement-recherche ou de recherche) ainsi que les concours pour les diverses écoles du monde de l’ingénierie ou de la recherche (post-bac, bac+2 etc.).

Recherche de l’équité

L’impact psychologique ne peut pas être ignoré, même s’il est difficilement quantifiable. Il me semble important en tout cas d’assurer une certaine visibilité, des choix clairs, expliqués et argumentés, ainsi qu’une volonté d’apaiser : sans doute en laissant du temps entre la reprise des activités non confinées et le moment où se dérouleront les concours, un moment accompagné, un moment où on peut retrouver un rythme de croisière.

L’aspect logistique (personnel) également est difficilement quantifiable. Difficile de savoir si les candidat-e-s ont pu travailler correctement, ont eu accès à une formation, un soutien pédagogique, un entraînement etc. Difficile de savoir si cela a pu avantager l’une ou l’autre. Cette question n’est pas nouvelle et est en général ignorée. Faute de pouvoir s’en occuper correctement, ou faute d’intérêt, voire par mépris pur et simple pour elle, je ne saurais trancher. On peut imaginer que les membres du jury auront cette question à l’esprit... du moins si leur évaluation est individuelle ! [2]

Quant au déroulement des épreuves elles-mêmes, le changement de règles du jeu aura bien entendu un impact. On lit déjà, de-ci de-là, des arguments faisant appel à la notion d’équité, voire de justice, pour annuler, suspendre ou modifier des épreuves.
il me semble que faire appel à ces notions nécessite un peu de précaution oratoire et de prudence. Même en maths, la notion d’égalité est subtile, comme le racontaient cet article d’Etienne Ghys ou cette discussion de café de Patrick Popescu-Pampu. Si on consulte l’Encyclopédie Diderot-d’Alembert, on y trouve de nombreux sens au mot égalité : égalité naturelle, en jurisprudence, en astronomie. On y trouve aussi une définition du mot équité, renvoyant à celles de loi naturelle ou de justice, autant de notions morales. Si l’on reste du côté de la jurisprudence, on y apprend la différence entre la justice commutative et la justice distributive. Je vous invite à vous y attarder : l’une est arithmétique et l’autre géométrique ! Ces deux notions diffèrent toutefois de leur usage actuel en maths comme pour les moyennes par exemple [3].

Finalité

Il me semble que si l’on veut se questionner à propos de l’équité, il est naturel de se demander quelle est la finalité de ces concours. Je prends le risque de restreindre mon propos aux concours des écoles scientifiques, passés après en général deux ou trois ans en classes préparatoires et menant à de nombreuses écoles d’ingénieur-e-s comme l’école supérieure du bois de Nantes, l’école nationale supérieure de céramique industrielle de Limoges, l’institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace à Toulouse ou les écoles du plateau de Palaiseau (campus Paris-Saclay), ainsi qu’à des écoles ou cursus universitaires. Ces concours concernent plusieurs myriades de candidat-e-s et sont organisés avec une partie écrite (elle-même scindée en plusieurs banques d’épreuves) et une partie orale. Cette dernière a lieu après la correction des écrits et n’est proposée qu’à celleux qui ont le mieux réussi les épreuves écrites. Elles sont souvent spécifiques à chaque école.

Quelles sont les finalités de ces concours, et de ces épreuves en particulier ? Dans de nombreuses filières, il s’agit avant tout d’une répartition car le nombre de candidat-e-s est supérieur au nombre de places offertes dans les écoles. L’argument numérique cache évidemment des disparités d’aspiration car tout le monde ne souhaite pas payer un coût très élevé pour la formation dispensée par telle école privée, opter pour telle école sous tutelle du ministère de la défense ou de l’agriculture, ou renoncer à une formation généraliste. De nombreux autres critères interviennent liées aux personnalités de chacun-e, aux familles, au milieu social etc. C’est donc un exercice d’appariemment comme l’improprement nommé lemme des mariages ou plutôt le problème des mariages stables. Une question très similaire finalement à celui que pose l’orientation après le bac et qui est au coeur des questionnements autour de Parcoursup (dont on parle dans presque chaque revue de presse ou dans cette tribune sur l’école de la confiance).

Un point de vue

Mon point de vue, qui n’est que cela, est que l’écrit est une façon de poser un seuil. Certain-e-s candidat-e-s ne se présentent pas à tels écrits : c’est une façon de dire soit que les écoles ne les intéressent pas, soit qu’iels pensent a contrario que les écoles ne seront pas intéressées. Quand il y a un pari sur l’intérêt réciproque, les écrits sont là pour sélectionner une cohorte à qui faire passer les oraux.

De nombreuses écoles utilisent les oraux pour affiner cette première impression. Certaines accordent une très grande pondération à l’oral, d’autres en font des entretiens d’embauche, d’autres équilibrent les coefficients de chaque discipline grâce à l’oral, enfin d’autres au contraire restent dans la même logique qu’à l’écrit. J’oublie certainement des cas.
La spécificité des écoles, et celles des étudiant-e-s s’expriment pleinement à l’oral. Bien entendu c’est un exercice particulier et les métiers auxquels préparent ces écoles ne sont pas nécessairement des métiers d’oral : on fait encore de la recherche papier, des études écrites et des dossiers ! Mais l’oral apporte une certaine garantie de diversité là où l’écrit rassure grâce à une certaine normalisation.

Un exemple très particulier de ces oraux est l’épreuve de travail d’initiative personnelle encadré (TIPE). Ce travail dont la méthodologie est acquise en première année est développé tout au long de l’année en petits groupes (2 ou 3, parfois plus, parfois en solo). Le choix du travail est laissé à l’initiative des candidat-e-s : son objet, ses enjeux, la méthodologie particulière, les expériences à mener, les contacts pris etc. Il est toutefois encadré par un thème national (sauf pour les écoles normales supérieures) et les profs des disciplines concernées.

Mon point de vue sur l’ensemble du procédé de sélection est donc que l’écrit s’appuie sur une normalisation, l’oral sur une diversification et le TIPE est l’expression la plus ancrée dans la durée de cette diversification, les autres épreuves étant ponctuelles (même si elles sont préparées dans la durée).

Annulations

Or les écoles concernées, y compris les écoles normales supérieures ont décidé d’annuler l’épreuve de TIPE... pour des raisons d’équité [4]. C’est de mon point de vue un contre-sens. D’une part c’est un travail singulier, non évaluable autrement car il est personnel et effectué dans la durée, d’autre part parce que, justement, l’épreuve avait déjà commencé ! Les candidat-e-s avaient d’ailleurs déjà rendu des compte-rendus intermédiaires aux services des concours [5]. C’est de plus une des rares épreuves évaluées par plusieurs personnes (la grande majorité des oraux se déroulent face à une seule personne, les écrits sont corrigés par une seule personne, même si la façon de faire est soumise à harmonisation).

Mon point de vue est donc, en priorisant le sens de ces épreuves, de supprimer en priorité les écrits, puis les oraux, puis l’épreuve de TIPE. On est en train de prendre le chemin exactement inverse ! Les oraux seront probablement supprimés... et les écrits pourraient finalement suivre si l’urgence sanitaire nous conduit finalement à tout différer jusqu’à l’année (scolaire) prochaine. [6]

Quelques pistes

Je ne prétends pas avoir de solution toute faite, ni même un début de solution intelligente. L’intelligence en ce regard me paraît nécessairement collective, et devoir en tout cas être fondée sur des idées exprimées, argumentées, débattues.

Quand j’étais plus jeune je jetais mon ignorance à la face des gens. Ils me donnaient des coups de bâton. Quand j’ai atteint la quarantaine mon outil était devenu coupant, il avait été aiguisé pour moi. Si tu caches ton ignorance, personne ne te donnera de coups de bâton et tu n’apprendras jamais.
— Ray Bradbury (1953 - Traduction personnelle [7])

Les profs des quelques myriades d’étudiant-e-s en classes préparatoires organisent de nombreuses épreuves écrites tout au long de cette préparation, des épreuves sous un format très similaire à celui des concours. Il y a une formation à l’oral aussi, mais beaucoup moins axée sur le format effectif de l’oral. Et il n’y a en général qu’un ou deux passages à l’oral blanc pour les TIPE. L’expertise des profs est donc très grande sur la qualité des écrits des étudiant-e-s. On peut donc imaginer s’en servir pour effectuer la sélection écrite, et se dispenser des épreuves cette année.
Il faudrait bien entendu encadrer cela : une décision collective (en conseil de classe), tenant compte peut-être de l’histoire de chaque classe (un nombre de personnes sélectionnées dans une certaine fourchette, pour garantir une certaine stabilité numérique) ou d’autres idées, meilleures ?
Ceci permettrait de se dispenser de la contrainte de réunir plusieurs centaines de personnes dans des centres d’examen : nous avons déjà beaucoup de données, accumulées justement dans des situations pré-confinement. Et, dans le cadre de l’école de la confiance, n’est-il pas urgent de faire confiance à l’expertise des profs ? ;-)

L’oral peut se passer virtuellement. On peut même imaginer réquisitionner les profs pour faire passer des oraux selon des consignes précises (des exercices en simultané comme dans certaines banques d’épreuves orales), pourquoi pas par binôme avec un regard des personnes originellement prévues pour faire passer les oraux. Le point de départ de cette idée est de faire passer les oraux dans les lycées d’origine des candidat-e-s, selon des modalités locales. Le local peut être géré par le lycée d’origine (mais c’est une grosse contrainte). Bien entendu il faudrait réfléchir sérieusement à la logistique. Je parle sans connaître toutes les conséquences, mais rien n’empêche de réfléchir (collectivement ?) à partir de cette idée initiale : maintenir les oraux de préférence aux écrits.

Enfin la soutenance de TIPE peut tout à fait avoir lieu virtuellement aussi.
L’argument avancé sur l’annulation est que les conditions n’ont pas été les meilleures pour la préparer. A dire vrai elles ont été catastrophiques pour toutes les épreuves ! Sauf à tenir compte, justement, en grande partie de ce qui a été fait avant le confinement ! Les écrits en classe, l’avancement du TIPE... Il manquait à dire vrai environ quinze jours de préparation sereine, en comptant le temps consacré à la préparation exclusive aux écrits suivi du mois complet d’écrits (dans certaines filières). Si le confinement dure jusqu’à la fin mai, on peut trouver un peu de temps pour les TIPE et préparer les autres oraux.
Et quand bien même ce serait impossible, on pourrait réfléchir, avec Pascal, à comment tenir compte de cette épreuve interrompue.

Notes

[1There’s a point, around the age of twenty, when you have to choose whether to be like everybody else the rest of your life, or to make a virtue of your peculiarities.

[2On peut en douter. A titre d’anecdote, j’étais membre du jury de l’agrégation externe de maths le 13 juillet 1998, et celle-ci se déroulait au lycée Janson de Sailly, non loin des Champs-Elysées à Paris. Inutile de dire que les candidat-e-s convoqué-e-s à 6h45 et qui avaient dû, de ce fait, dormir non loin du lycée... n’avaient pas dormi du tout du fait des festivités post-victoire en coupe du monde de foot. Force est de constater que la plupart des membres du jury ont plutôt sanctionné ces candidat-e-s plutôt que de leur montrer de la bienveillance. Un peu comme si leur propre rejet du comportement des supporters les conduisait à rejeter pareillement les candidat-e-s.

[3On pourra relire l’article sur la moyenne géométrique afin de réviser au passage la croissance exponentielle dont on parle tant en ce moment !

[4Conformément au communiqué publié Mardi 24 mars 2020 par le Ministère de l’Enseignement supérieur de la Recherche et de l’Innovation, les responsables des concours travaillent à la reprogrammation des écrits de l’ensemble des concours. Les oraux sont de deux types : les épreuves disciplinaires et le TIPE Contrairement aux autres oraux, l’épreuve de TIPE est commune aux concours Mines-Ponts, Concours Commun INP, Concours Centrale-Supélec et Banque PT. Le format est atypique en ce sens qu’il requiert un investissement continu des candidats sur la durée de l’année scolaire avec un encadrement de leurs enseignants.

Les mesures de confinement qui ont suivi la fermeture des établissements scolaires à compter du 16 Mars 2020 n’ont pas permis aux 24 000 candidats de se préparer dans les meilleures conditions pour cette épreuve. En conséquence, avec un souci de préserver l’équité entre les candidats, en concertation avec le [scei] et les différents directeurs de concours, la décision exceptionnelle a été prise de suspendre cette épreuve pour la session 2020.

En raison des consignes en vigueur, nous informons les candidats que nous ne sommes pas en mesure de répondre aux appels téléphoniques. Pour toute autre question, nous remercions les candidats de procéder par envoi de mail authentifié via le site [scei].

Xavier Carbonneau - Directeur de l’épreuve commune de TIPE Jean-Marc Le Lann - Président du Comité de Pilotage de l’épreuve commune de TIPE Eric Hautecloque-Raysz –Vice-Président du Comité de Pilotage de l’épreuve commune de TIPE

[5Autre détail : certain-e-s avaient même déjà engagé des frais personnels pour leurs expériences.

[6Et il me paraît important de réfléchir à une telle éventualité. Et si tous ces concours avaient finalement lieu à l’automne, avec prise de fonction, ou début d’étude, au printemps 2021 ?

[7Man, when I was younger I shoved my ignorance in people’s faces. They beat me with sticks. By the time I was forty my blunt instrument had been honed to a fine cutting point for me. If you hide your ignorance, no one will hit you and you’ll never learn.

Partager cet article

Pour citer cet article :

François Sauvageot — «Concours» — Images des Mathématiques, CNRS, 2020

Commentaire sur l'article

  • Concours

    le 29 mars à 11:30, par B !gre

    Bonjour,
    Une phrase (en note) m’interpelle : « Autre détail : certain-e-s avaient même déjà engagé des frais personnels pour leurs expériences ». Cet aspect, combiné à l’influence des professeurs sur les TIPE et à l’environnement local plus ou moins avantageux¹, rend pour moi l’épreuve de TIPE la plus inégalitaire de toutes les épreuves de concours de fin de prépa ! Je précise que c’est une conviction que j’avais bien avant le confinement. De ce fait, je trouve votre raisonnement étonnant. Quand j’ai appris que les épreuves de TIPE étaient annulées, cela m’a semblé une plutôt bonne idée. Dans des sciences expérimentales, de nombreux-ses candidat-e-s ont lancé des expériences qui ont dû être interrompues : ils-elles n’ont alors aucun résultat, et leur TIPE risquait de n’être qu’une description d’intentions. Et même obtenir des résultats préliminaires a souvent été impossible, du fait de la soudaineté de la fermeture des établissements.

    ¹ Mes discussions, qui n’ont aucune valeur statistique bien sûr, avec des candidat-e-s préparant les concours en région parisienne (ou dans quelques très grandes agglomérations) par rapport à celles et ceux préparant dans des villes de taille moyenne voire petite, et peu universitaires, montraient une différence énorme en terme d’accès à des chercheurs/ses voire à des laboratoires universitaires pour effectuer des expériences.

    Répondre à ce message
    • Concours

      le 29 mars à 16:59, par amic

      Pour tout dire, cette année, je pense que la préparation aux TIPE a plus été affectée par les grèves que par le confinement !

      Et je suis assez d’accord avec votre raisonnement (j’ai été contacté par pas moins de 6 élèves cette année, dont un étant en cours avec l’auteur de cet article !!! — le seul non-parisien…), mais justement cette année j’ai du décaler un nombre incalculable de fois leurs visites dans mon labo pour manque de métro, alors que j’ai pu rapidement proposer au nantais une visioconférence !

      Le confinement est l’occasion de rendre ça plus équitable : toutes les têtes chercheuses sont aussi (in)accessibles quel que soit l’endroit d’où on les contacte !

      Répondre à ce message

Laisser un commentaire

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?