A Verbania, sur la tombe de Riemann, un jour d’été

Le 24 octobre 2009  - Ecrit par  Valerio Vassallo Voir les commentaires (3)

De retour de vacances dans les Dolomites, je décidais de m’arrêter à Verbania, ville du Piémont située près du Lac Majeur.

Pourquoi Verbania ? Il n’y avait pourtant dans cette petite ville, sans renommée particulière en Italie, ni festival de cinéma, ni concert de jazz, ni colloque de mathématiques...

J’avais envie de faire un pèlerinage sur la tombe de Bernhard Riemann, enterré là, et de me recueillir quelques instants près de l’urne où reposent ses cendres.

Un mathématicien, c’est ça aussi : un être humain qui peut avoir de temps en temps une pensée pour ses ancêtres spirituels...

Drôle d’idée, me direz-vous.

Toutefois, après une année passée à me battre avec quelques collègues pour conserver un peu de géométrie dans les programmes du secondaire, et assister impuissant à son enterrement dans ceux de troisième et de seconde, les cimetières me sont devenus quelque peu familiers...

Mais à Verbania, il y a plusieurs cimetières...

J’avais interrogé Enrico le propriétaire de l’auberge « Albergo Villa Azalea » où je séjournais (je vous la recommande sans avoir d’actions dans l’affaire) : « Savez-vous où se trouve la tombe de Monsieur Bernhard Riemann ? » Enrico, ancien pilote de ligne ayant survolé la planète, était tout confus car il n’était pas en mesure de me répondre. Il se vantait pourtant de connaître la région comme sa poche...

Il se souvenait bien d’une rue Riemann à Verbania, mais ignorait qu’il s’agissait d’un grand mathématicien.

Son chien, dont j’ai oublié le nom, le regardait intrigué en agitant la queue alors qu’Enrico faisait de grands mouvements de tête, tête qu’il se grattait nerveusement, manifestant son désarroi de ne pouvoir satisfaire ma curiosité.

Verbania est une conurbation (je viens de découvrir ce mot dans un célèbre guide de voyage) qui réunit trois communes : Pallanza, Intra et Sunia.

« Albergo Villa Azalea » se trouve sur les hauteurs de Pallanza, sur la colline Castagnola à la fois à 400 mètres du lac Majeur et du centre ville. Elle est entourée d’un parc de 15 000 mètres carrés. Quand le temps le permet, vous pouvez prendre le petit déjeuner dans ce magnifique lieu à la végétation luxuriante.

Le lendemain, après des recherches nocturnes infructueuses sur un célèbre moteur de recherche, Enrico avait jeté l’éponge. Je décidais alors de me rendre au cimetière principal de Verbania. Sur la route, je m’arrêtais dans une petite église qui contenait de véritables petits trésors de la Renaissance.

Bavard de nature – je parlerais même à une chaise -, je demandais au curé, occupé à la décoration florale de l’édifice avant l’ouverture d’un Colloque sur la Vierge Marie, où se trouvait le cimetière de Verbania-Pallanza. Il me donna des indications – tout content de se rendre utile - mais fut surpris que je lui annonce mon intention de m’y rendre à pieds. Il me rattrapa rapidement en voiture et insista pour m’emmener à destination, la distance à parcourir étant en effet de plusieurs kilomètres.

Je remerciais le Père Peppino et me dirigeais vers l’entrée du cimetière. Je fus ému à la pensée d’être quelques secondes plus tard devant la tombe d’un des plus grands mathématiciens de tous les temps.

A l’entrée, sur la droite, je remarquais la conciergerie. A l’intérieur d’une pièce dépouillée se trouvait un homme à l’allure un peu rustre. L’accueil fut un peu glacial, il me regarda éberlué lorsque je formulais ma demande. « Voilà où vous pouvez trouver votre scientifique », dit-il en me montrant un petit cimetière sur un plan.

« Vous voulez y aller à pied ? ... Bon courage alors ! », rajouta-t-il en secouant la tête d’un air désespéré.

Encore quelques kilomètres à pieds ! Je pris la peine, avant de partir, de visiter ce grand cimetière de Verbania. J’admirais les formes géométriques des tombeaux, je calculais l’âge des morts au moment de leur trépas : « Celui-ci est mort jeune, celui-là vieux, ce dernier très vieux ». J’observais les photographies des visages, j’imaginais les vies de certains...

Après vingt minutes de marche j’arrivais enfin au pied de la longue montée (Via Selasca) qui amène au cimetière. Je m’arrêtais près d’un bar pour demander mon chemin. Un des hommes en terrasse proposa de m’y conduire pourvu que j’attende un instant qu’il termine sa bière. Soit.

Dans la voiture, je voulus expliquer à mon providentiel chauffeur qui était Riemann, mais il fut tellement habile à changer de sujet de conversation qu’il finit par me parler de son affaire, un « Bed and Breakfast » au sujet duquel je pouvais me procurer tous les renseignements sur internet.

Il fallut quelques minutes pour atteindre le cimetière. Je descendis de la voiture en saluant le conducteur, puis m’engageais sur le chemin jusqu’à l’entrée.

Dans ce cimetière, je trouvais de la beauté, du mystère et du calme, trois dimensions qui m’apparaissent de plus en plus rares dans nos sociétés.

Ce fut un moment magique entre passé et présent.

Le temps était agréable, la chaleur douce, quelques nuages traversaient le ciel. Tout autour de moi, plongé dans une riche végétation, était silence, rien que silence.

Sur un mur il y avait une pierre blanche sur laquelle était gravée : « HIER RUHET IN GOTT GEORG FIEDRICH BERNHARD RIEMANN PROFESSOR ZU GOETTINGEN GEBOREN IN BRESELENZ DEN 17 SEPTEMBER 1826 GESTORBEN IN SELASCA DEN 20 JULI 1866 » et une phrase pour résumer sa pensée « DENEN DIE GOTT LIEBEN MUESSEN ALLE DINGE ZUM BESTEN DIENEN », qui peut se traduire « ceux qui aiment Dieu font de leur mieux en toute chose ». Cette traduction, puisque je ne connais pas l’allemand, je l’ai trouvée dans la version italienne du livre de Eric T. Bell « Men of Mathematics » (1950).

Je voulus garder un souvenir de cet instant en me faisant photographier dans ce lieu (cliquer sur l’image pour l’agrandir).

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A mon retour, à Lille, j’offris cette photo à mon collègue et ami Jean-François Burnol. Elle déchaîna alors chez lui une envie irrésistible de traduire la dernière phrase. C’est ainsi que commença ma deuxième aventure, intellectuelle celle-ci, après l’aventure émotionnelle du voyage à Verbania.

Il faut dire que Jean-François est un fervent admirateur de Riemann. Quelques jours plus tard, il m’offrit plusieurs traductions, dont celle de Bell, que voici : « Ceux qui aiment Dieu doivent faire au mieux en toute chose », « Ceux qui aiment Dieu doivent servir au mieux en toute chose », « Ceux qui aiment Dieu doivent servir toute chose au mieux », « Si tu aimes Dieu, fais de ton mieux », ou, plus librement, « Tu aimes Dieu ? Alors donne-toi p... ! ».

L’esprit comique suggèrera en falsifiant l’histoire « Tu aimes Dieu ? Alors donne-toi nom de Dieu ! »

En outre, Jean-François précisa dans un mél que cette phrase est extraite de la Bible, Romains (8:28) et qu’elle pourrait aussi être traduite « (Nous savons que) toutes choses travaillent ensemble pour le bien de ceux qui aiment Dieu ».

Jean-François, pris par un deuxième élan d’enthousiasme, poussa plus loin sa recherche et cita la Bible de Jérusalem, édition major de 1998 : « Avec ceux qui l’aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien » puis la version complète : « Et nous savons qu’avec ceux qui l’aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien, avec ceux qu’il a appelés selon son dessein ».

J’ai trouvé très touchant et amusant à la fois ce côté passionné de Jean-François, souvent inaccessible, déjà par sa barbe, le regard protégé par ses lunettes et l’attitude un tantinet absent. L’image du mathématicien est trop souvent emprunte de gravité. J’encourage les gens à aller au-delà de cette barrière virtuelle.

Le mathématicien Richard Dedekind (1831–1916) raconte la mort de son ami Riemann : « Ses forces déclinaient rapidement : il sentait que sa dernière heure s’approchait. La veille de sa mort, il travaillait sous un figuier, il avait l’âme heureuse grâce au magnifique paysage qui l’entourait... Sa vie s’éteignait doucement, sans lutte ni agonie ; il paraît qu’il suivait avec intérêt la séparation entre l’âme et le corps. Sa femme eut envie de lui amener du pain et du vin... Elle lui dit : »Embrasse notre enfant« . Elle récita le Notre Père, mais lui ne pouvait plus parler ; aux paroles »pardonne-nous nos péchés« , il leva les yeux au ciel ; elle sentit la main du mari devenir de plus en plus froide dans la sienne et, après quelques soupirs, ce noble cœur avait cessé de battre. La douceur qu’il avait apprise dans la maison paternelle ne l’avait jamais abandonné : il servit fidèlement son Dieu, comme l’avait fait son père, mais d’une façon différente ».

Sur cette version, Jean-François n’est pas d’accord. Il paraîtrait que c’est Riemann lui-même qui aurait dit à sa femme : « Embrasse notre enfant ». Et encore « animé de la plus grande piété, il évita de perturber les autres dans leur croyance ; l’examen quotidien de soi en présence de Dieu était pour lui, et ce d’après ses propres dires, une affaire de la plus haute importance en Religion ».

C’est un autre aspect, spirituel celui-ci, de Riemann, ce grand mathématicien, plus connu pour ses travaux fondamentaux sur les fonctions de variable complexe, la théorie de l’intégration ou la théorie des nombres.

Voilà pour le lecteur quelques réflexions sur l’humanité des hommes de science. C’est aussi l’humanité de ceux qui m’ont accompagné dans cette aventure : Enrico, Don Peppino et Alphonso. Et Jean-François, bien sûr.

Jean-François est très nettement plus informé que moi sur ce sujet. D’après lui, la pierre tombale, dédiée à Riemann par ses amis et collègues italiens, a été mise de côté lors d’une relocalisation du cimetière. Il m’a également indiqué quelques publications majeures des travaux de ce grand mathématicien. La première édition des Œuvres de Riemann inclut déjà la biographie (« Lebenslauf ») écrite par Richard Dedekind qui avait connu et longuement fréquenté Riemann. Elle date de 1876. La seconde édition qui date de 1892, a de nouveau été éditée par Heinrich Weber. Dans celle-ci, la biographie écrite par Dedekind apparait à la fin du volume, pages 539-558 : « Gesammelte mathematische Werke und wissenschaftlicher Nachlass. Herausgegeben unter Mitwirkung von R. Dedekind und H. Weber, zweite Auflage bearbeitet von Heinrich Weber, mit einem Bildniss Riemann’s ». Leipzig, Druck und verlag von B. G. Teubner. 1892. Cette seconde édition apportait quelques fragments posthumes nouveaux. Dix années plus tard, en 1902, Max Noether et Wilhelm Wirtinger ont édité un volume d’environ 120 pages entièrement constitué de nouvelles notes de cours et de fragments issus de brouillons (Nachlass). Il existe par ailleurs d’autres notes de cours, ne figurant pas dans les volumes cités, publiées sous forme de livres indépendants. Par exemple, le fameux livre « Riemann-Weber » sur les équations de la physique mathématique, qui fut très important pendant 50 années et ne fut remplacé que par le Courant-Hilbert des années 30. Cependant comme le Riemann-Weber a eu de nombreuses éditions successives, les mauvaises langues disent qu’à la fin, Riemann en avait à peu près disparu...

Voilà, chères lectrices et chers lecteurs, ce qu’a pu déchainer comme réaction le simple don d’une photo...

J’attends bien sûr les réactions de celles et ceux qui connaissent l’allemand et voudraient offrir d’autres traductions ou commentaires à la communauté.

Personnellement, pour me sentir encore plus près de Riemann, après cette « rencontre » au cimetière de Verbania, j’ai acheté en Italie le livre « Sulle ipotesi che stanno alla base della geometria » (Edizioni Universale Bollati Boringhieri) où il y a sa fameuse allocution de 1854 sur les fondements de la géométrie mais aussi d’autres textes.

Riemann s’intéressait beaucoup à la philosophie, aux idées et aux philosophes de son époque. Dans cette récolte des écrits du grand mathématicien, j’ai découvert que Riemann s’intéressait également à la physique (en particulier aux condensateurs électriques et à la mécanique de l’oreille), à la psychologie, à la théorie de la connaissance, au hasard.

La bronchite n’a pas eu pitié de cet homme généreux. Cet homme qui aujourd’hui s’insurgerait peut-être en regardant sur nos chaînes de télévision, un spot sur la grippe A : un homme souffrant tousse, mais ses postillons sont symbolisés par des chiffres !

Le site « Images des Mathématiques » a encore du travail pour changer l’opinion des gens sur les mathématiques !

Je vous le disais au début : par ces temps de décadence, il me semble indispensable de se rapprocher des grands esprits qui nous ont précédés mais aussi de ceux qui sont encore bien vivants.

Si vous ne pouvez aller jusqu’à Verbania, il y a toujours le petit cimetière près de chez vous... [1]

Notes

[1Sur Riemann, ce billet pourra aussi être consulté.

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Pour citer cet article :

Valerio Vassallo — «A Verbania, sur la tombe de Riemann, un jour d’été» — Images des Mathématiques, CNRS, 2009

Commentaire sur l'article

  • A Verbania, sur la tombe de Riemann, un jour d’été

    le 24 octobre 2009 à 22:34, par François Guéritaud

    Le récit du pèlerinage est très émouvant. Merci !
    Mais la traduction d’E.T. Bell est un gros contresens : ce sont bien « toutes choses » qui sont censées servir ou oeuvrer au bénéfice de ceux qui aiment Dieu, et non ces derniers qu’on exhorte à servir...
    (Il y a aussi des erreurs de frappe : « geboren » pas « ceboren », « den 17. September » pas « dien 17 », « Besten » pas « bestem »).

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    • A Verbania, sur la tombe de Riemann, un jour d’été

      le 17 mars 2013 à 22:09, par jpascal

      Vous avez raison ;aussi peut-on traduire:tout est profitable à celui qui aime Dieu.

      Répondre à ce message
  • A Verbania, sur la tombe de Riemann, un jour d’été

    le 14 mars 2010 à 11:51, par Popinga

    Bonjour à tous. J’ai inséré un link a cet article dans le Carnevale della Matematica n. 23 du 14 mars 2010 qui a été logé par mon blog keespopinga.blogspot.com.
    En vous remerciant, je vous salue.
    Marco Fulvio Barozzi (Popinga)
    Milan

    Répondre à ce message

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