À quoi ça sert ?

18 septembre 2015  - Ecrit par  Michèle Audin Voir les commentaires

Ouagadougou, jeudi 17 septembre 2015

C’est la saison des pluies. Il pleut tous les jours. Parfois quelques
gouttes. Parfois des trombes d’eau. C’est bref. Il y a d’abord du
vent. La poussière et les sacs plastiques tournent dans l’air. Parfois
du tonnerre. Puis de la pluie.

Je suis arrivée dimanche soir. J’ai assisté à ce spectacle lundi
matin, depuis la fenêtre de ma chambre. J’ai regardé la rue
fourmilière. Les branches des arbres et les détritus dans le vent.
L’énorme averse dont la plupart des passants ne se protégeaient même
pas.

Mardi soir il est tombé trois ou peut-être quatre gouttes, alors que
je revenais, avec quelques collègues et jeunes mathématiciens, du
restaurant de La Paix où j’avais découvert l’alloco et l’attiéké.

Mercredi soir, une vraie courte averse précédée de vent. Je n’ai pas
entendu de tonnerre. J’étais dehors, la rue était vide. Il était sept
heures. Les restaurants étaient fermés.

*

Opérateurs intégraux de Fourier, telle est la raison de ma présence
ici, avec quelques autres mathématiciens. Cinquante jeunes chercheurs,
presque tous francophones, venus de douze pays africains, s’initient à
ces opérateurs en suivant nos cours. Mercredi après-midi, au lieu de
temps libre, je propose une séance d’exercices. Moyen indispensable de
savoir comment ce public comprend, suit, reçoit, ce que nous lui
racontons. Il est deux heures et demie lorsque je m’aperçois d’un truc
vraiment simple qui leur manque et je le leur explique. Nous sommes
tous concentrés sur nos mathématiques et aucun de nous ne se doute
que, au même moment, des militaires (qui ne connaissent pas non plus
ce truc) s’emparent du conseil des ministres et du pouvoir. Je finis
la séance d’exercices et rentre à l’hôtel assez fatiguée. Il n’est que
trois heures et demie mais il y a une circulation intense (les gens
rentrent chez eux). Je m’apprête à faire une sieste lorsque le
téléphone sonne. Ce sont les organisateurs locaux de l’école d’été qui
m’appellent (et appellent, un par un, les conférenciers étrangers)
pour nous informer de l’ « événement ». Ainsi est nommée, ce jour-là,
cette chose dont personne ne sait très bien s’il s’agit d’une prise
d’otages ou d’un coup d’État.

Jeudi. J’ai passé la journée dans mon hôtel, selon les recommandations
de tous. Il y a un restaurant, la climatisation et même, assez
souvent, du wifi. Et quelques collègues sympathiques. Il y a aussi une
piscine, mais je ne l’utilise pas. Je peux travailler comme à la
maison, envoyer des nouvelles à mes proches, etc. Évidemment, je
pourrais sortir – avant 19 heures en tout cas – mais pour aller où ?
Et puis, si dans l’hôtel nous sommes, disons, confinés, dans le pays
nous sommes vraiment enfermés.

Sylvie Paycha, qui est à l’initiative de cette école et a beaucoup
travaillé à son organisation, s’est rendue dans un hôtel proche où
sont logés presque tous les « élèves », et y a fait faire deux séances
de cours. En revenant, elle me dit : les mathématiques, ça aide. À ne
pas s’angoisser, dans ce cas. Encore une réponse à la question « À
quoi ça sert ? »

Jeudi soir. Il est six heures, il n’y a presque personne dans la rue.
Les rares passants se pressent. Pour échapper à la pluie ou pour être
rentrés avant sept heures, début du couvre-feu. L’hôtel n’est pas très
éloigné du lieu où ont eu lieu des affrontements. La nuit dernière et
encore dans la journée, ce sont des tirs qu’on entendait. Tonnerre, ce
soir.

Partager cet article

Pour citer cet article :

Michèle Audin — «À quoi ça sert ?» — Images des Mathématiques, CNRS, 2015

Commentaire sur l'article

Laisser un commentaire

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?

Suivre IDM