Analyse des imageries des instruments scientifiques de l’époque moderne (XVIe-XVIIe siècle)

Piste rouge Le 29 mai 2019  - Ecrit par  Volker Remmert Voir les commentaires (1)

Les historiens recherchent sans cesse de nouveaux matériaux pour ré-interroger le passé. Lucien Febvre évoque à ce propos l’« ingéniosité de l’historien pour trouver des sources, autres que les sources écrites, afin de ‘fabriquer son miel, à défaut des fleurs usuelles’ » [1]. Dans cet article, l’historien des sciences Volkert Remmert s’intéresse aux instruments scientifiques en les percevant comme des « idées faites en laiton », en les catégorisant et en les appréhendant selon un concept qu’il désigne par « imagerie » (Bilderwelt). Il propose ainsi une réinterrogation de la Révolution scientifique des XVIe et XVIIe siècles, symbole de la scientifisation européenne.

Les multiples fonctions des instruments scientifiques à l’époque moderne

A l’Observatoire de Paris se trouve un instrument scientifique du XVIe siècle, dont les riches illustrations présentent une véritable énigme pour le spectateur moderne. Ce cadran solaire, réalisé en 1578 par Wentzel Jamnitzer (c. 1507–1585), peut être considéré comme un objet de collection représentatif d’une époque révolue, dans laquelle légendes bibliques et mythes grecs étaient omniprésents. Alors que nos pensées se détournent déjà de cet objet, nous pouvons aussi nous étonner : pourquoi un instrument scientifique est-il muni d’une si riche imagerie ? Au seuil de ce que l’on a appelé la révolution scientifique, au début d’une mathématisation systématique des mondes sociaux et physiques, ne devrions-nous pas plutôt avoir des instruments conçus de manière simple et sobre ?

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Figure 1 : Cadran solaire de Wentzel Jamnitzer, Nuremberg, 1572/78
(Bibliothèque de l’Observatoire de Paris)

En fin de compte, la révolution scientifique des XVIe et XVIIe siècles ne doit pas seulement être comprise comme une période de dynamisme scientifique jusqu’alors insoupçonné (dont les figures tutélaires sont notamment Copernic, Galilée et Newton), à laquelle d’innombrables mythes du progrès sont étroitement liés. Elle doit également être vue comme une phase essentielle dans le processus de développement des sciences naturelles. Ce développement fondamental de l’histoire européenne marque le début des processus de scientifisation des sociétés modernes en Europe. Un caractère essentiel de cette révolution scientifique fut l’importance croissante accordée à l’expérience pratique et en particulier des instruments scientifiques. Ceux-ci rendirent possible l’extension des domaines d’expériences fondés sur des méthodes mathématiques. Des outils comme l’astrolabe, la sphère armillaire ou la balance appartenaient certes depuis l’antiquité à l’étude pratique de la nature, mais le rôle des instruments scientifiques se transforma fondamentalement avec la révolution scientifique. Vers 1700, ces instruments ne formaient plus seulement une des dimensions des sciences parmi d’autres, mais prenaient une place centrale dans l’étude de la nature. De tels instruments ne devraient-ils pas être sobres, sans fioritures ? Que nous dit la conception, très élaborée d’un point de vue artistique, d’une horloge astronomique complexe comme celle-ci, conçue par Jost Bürgi et réalisée par l’orfèvre Hans Jacob Emck en 1591 au tournant du XVIIe siècle ?

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Figure 2 : Horloge astronomique conçue par Jost Bürgi et réalisée par l’orfèvre Hans Jacob Emck, Cassel, 1591
(Museumslandschaft Hessen Kassel, Astronomisch-Physikalisches Kabinett)

Le terme générique « instrument scientifique » remonte au XIXe siècle. Comme la plupart de ces instruments sont en laiton, Gerard Turner les a nommés « idées faites en laiton ». On peut étendre cette définition à l’ensemble des instruments scientifiques, qui sont vus comme des idées matérialisées et façonnées, en incluant des instruments en matériaux périssables comme le bois ou le papier, moins souvent conservés. Durant l’époque moderne, les instruments scientifiques étaient considérés comme des instruments mathématiques, optiques ou philosophiques [2]. Ceci recouvre un large spectre de cadrans solaires, compas de proportions, boussoles, télescopes, microscopes ou même les pompes à air, que Paolo Brenni a classifié en trois catégories fonctionnelles [3] :

1. Les instruments de recherche

2. Les instruments professionnels

3. Les instruments didactiques

Indépendamment de leur fonction naturelle, ces instruments scientifiques jouent généralement un second rôle, « une fonction sociale qui peut être liée à leur but technique, mais qui peut également en être indépendante » [4]. Cette fonction sociale est fortement liée au fait que les instruments scientifiques avaient à l’époque moderne souvent un statut d’œuvre d’art ou d’objet de collection. D’autres constituaient des objets de consommation dont les décorations élaborées et élégantes pouvaient se superposer à leur véritable fonction pratique [5]. Il faut donc ajouter à la catégorisation de Brenni au moins deux nouvelles rubriques, qui ne sont pas toujours clairement disjointes :

4. Les instruments réalisés pour obtenir un patronage ou symboliser un statut social, souvent élaborés dans et pour un contexte de cour.

5. Les instruments comme démonstration de l’habilité des facteurs d’instruments. Ils servaient alors à construire l’identité du fabricant, avec un marketing dont l’intérêt était économique et constituait également une tentative de carrière à la cour (artefact de patronage) [6]. Ce n’est que dans un tel contexte que l’on peut par exemple comprendre l’imagerie du cadran solaire produit par Johannes Praetorius en collaboration avec l’orfèvre Hans Espischofer en 1571.

Figure 3. Cadran solaire produit par Johannes Praetorius en collaboration avec l'orfèvre Hans Espischofer, Nuremberg, 1571

Les imageries des instruments scientifiques et leur rôle

Albert van Helden et Thomas Hankins ont montré dans leurs analyses de l’utilisation des instruments scientifiques que ceux-ci produisaient non seulement une autorité scientifique, mais servaient également de passerelle entre les sciences naturelles et leurs publics. Ils étaient donc produits pour des groupes particuliers, si bien qu’il faut prendre en compte, comme van Helden et Hankins nous y invitent, que « la relation de patronage structure la conception et l’usage prévu des instruments ». En bref, les instruments sont des objets fortement déterminés par la culture (highly culture bound) [7], généralement pris dans un réseau dense de diverses fonctions et utilisations possibles. Ils ne se laissent donc pas comprendre si l’on n’inclut pas également l’imagerie autour de ces instruments. Réciproquement, on ne peut souvent comprendre l’imagerie qu’en lien avec la fonction scientifique des instruments [8]. La plupart des instruments de cette époque aujourd’hui conservés relèvent ainsi de la classe exclusive de Turner des « idées faites en laiton », car les idées de papier ou de bois se sont bien plus rarement frayés un chemin dans les collections ou les musées. On les trouve plutôt dans des bibliothèques, où ils sont de plus en plus étudiés [9].

L’étude historique des instruments scientifiques, de leur développement, de leur production comme de leur utilisation forme depuis longtemps un domaine restreint mais constant de l’histoire des sciences et des techniques. Les instruments de la période moderne se sont révélés un champ de recherche très complexe et fécond, comme les cinq catégories mentionnées ci-dessus le montrent. Les instruments n’étaient justement pas seulement des outils et des moyens de découverte scientifique et technique, comme le supposaient souvent les recherches anciennes. Ils étaient souvent dans le même temps, et parfois exclusivement, le support d’images dont la signification dépasse leur contexte concret d’utilisation. Ces imageries ont jusqu’à présent été peu étudiées. Les exemples présentés ici permettent de se familiariser avec la diversité de ces mondes imagiers et d’interroger leur sens dans la production et l’utilisation des instruments sur lesquels ils sont représentés.

A l’époque moderne, les instruments n’étaient pas encore des outils impersonnels et standardisés pour explorer la nature, mais en règle générale des pièces uniques. Celles-ci pouvaient servir par leur fonction, mais aussi par leur forme, la communication entre les scientifiques, les élites sociales et même au-delà. L’aspect iconographique est dans ce contexte particulièrement important ; c’est pour cette raison qu’un grand nombre d’instruments scientifiques de l’époque moderne possède des représentations imagées qui sont inutiles pour leur utilisation. On peut par exemple citer la représentation d’Atlas et Hercule sur un astrolabe de Johannes Praetorius (1568) (figure 12), la représentation de la lignée des pères de l’église jusqu’à Copernic sur l’horloge astronomique de Jost Bürgi (1591) (figure 2) ou bien la représentation du mode de fonctionnement de chaque instrument sur nombre d’entre eux (voir figure 5). Ces dernières années, des études de cas ont montré qu’une compréhension approfondie de l’iconographie des instruments ne peut souvent aboutir qu’en rapport avec une analyse précise de leur construction, de leur fonction et de leur utilisation [10].

J’aimerais donner quelques exemples pour illustrer concrètement de quoi il s’agit. On suppose ici la caractérisation des instruments scientifiques comme idées matérialisées et façonnées, afin d’avoir volontairement un spectre très large allant en théorie des petits objets comme les cadrans solaires de poche jusqu’au gros objets comme les horloges astronomiques (Strasbourg), en passant par les astrolabes.
Il est possible de classer les imageries de la manière suivante. Certains instruments sont réalisés pour un patron identifié, avec des programmes iconographiques spécifiques, possiblement déterminés par le commanditaire. Outre ceux-ci, on peut s’attendre a minima aux imageries suivantes, qui ne doivent pas toujours être strictement séparées les unes des autres, mais seront ici introduites comme catégories propres.

  1. Communication et illustration de connaissances, en particulier représentation de l’utilisation et de l’utilité de l’instrument (processus de mesure). Outre les représentations étroitement liées au fonctionnement propre de chaque instrument, on peut s’attendre à une variété de contextes visuels, comme par exemple :
  2. Lieux communs ou motifs contemporains : représentation religieuses (Vierge à l’enfant, anges), héraldique (armoiries) ou sur la base de motifs traditionnels (quatre saisons, étapes de la vie, Chronos et la mort) ou bien graphismes ornementaux (feuillages, motifs géométriques).
  3. Images qui renvoient au domaine des sciences mathématiques : arts libéraux ou quadrivium, astronomes, personnifications (la muse de l’astronomie Urania), etc.
  4. Stratégies de légitimations :
    • Mythes et légendes (antiques et bibliques)
    • Invention et construction de traditions,
    • Mise en scène (du fabricant ou du commanditaire).
  5. Positionnement dans les débats théoriques ou dans la communauté scientifique, par exemple dans les débats sur les systèmes cosmologiques de Ptolémée ou Copernic.

1. Communication de connaissances :

Ce thème a deux facettes, à savoir un discours sur l’applicabilité et l’utilité qui peut être pratique ou abstrait. Les instruments peuvent représenter en soi l’applicabilité et l’utilité, par exemple comme pur modèle d’exposition, comme c’est le cas dans le Cabinet des Arts de Dresde, où ils sont étroitement associés au thème de l’utilité [11]. Un exemple de ce type est le quadrant de mesure du facteur d’instrument augsbourgeois Christoph Schissler (c. 1531–1608) qui fût probablement réalisé pour le Prince-électeur Auguste de Saxe et est aujourd’hui conservé à Dresde (figure 4) [12]. Sur les bords de l’instrument, des scènes illustrent l’utilisation d’un tel outil (figure 5, détail). Certains modèles de ces illustrations remontent à la Protomathesis d’Oronce Finé publiée en 1532 (figure 6, p. 68v) [13]. Ce quadrant était moins adapté à une utilisation sur le terrain qu’à son rôle représentatif à la cour.

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Figure 4 : Quadrant de mesure par Christoph Schissler, Augsburg, 1569
(Staatliche Kunstsammlungen Dresden, Mathematisch-Physikalischer Salon)
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Figure 5 : Utilisation d’un quadrant représentée sur le quadrant C. Schissler, Augsburg, 1569 (détail)
(Staatliche Kunstsammlungen Dresden, Mathematisch-Physikalischer Salon)
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Figure 6 : Quadrant de mesure dans la Protomathesis d’Oronce Finé, Paris, 1532
(ETH-Bibliothek Zürich)

2. Lieux communs :

On pourrait ici multiplier les exemples. Le cadran solaire imaginé en 1571 par le mathématicien de Nuremberg Johannes Praetorius (1537–1616) et réalisé par l’orfèvre Hans Epischofer (c. 1530–1585) est particulièrement beau (voir figure 3 ci-dessus). L’histoire biblique de Jonas et la baleine est représentée dans la partie inférieure, représentée sur la figure 7 ci-dessous d’après un modèle de la série de gravure « L’histoire de Jonas » (1566) de Philipps Galle (1537–1612) (figure 8). Comme souvent, il est ici difficile de savoir dans ce cas quelles sont les raisons expliquant pourquoi précisément cette scène est représentée. Il est typique que l’instrument soit produit par un mathématicien en coopération avec un artiste ou un artisan.

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Figure 7 : Jonas et la baleine sur le cadran solaire de Praetorius et Espischofer, Nuremberg, 1571 (détail)
(Germanisches Nationalmuseum Nürnberg)
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Figure 8 : Jonas et la baleine, gravure de Philipps Galle, 1566
(Rijksmuseum Amsterdam)

3. Représentation des mathématiques :

Un exemple significatif, pour lequel nous connaissons toutefois peu de choses sur la genèse du programme iconographique, est le cadran solaire de Christoph Schissler (Augsburg 1569), présenté en figure 9, sur lequel ce qui semble être un astronome oriental est représenté en train de mesurer le monde (détail en figure 10). Sur le cadran de mesure de Schissler (voir ci-dessus), on peut également observer sur les bords des hommes en habits orientaux lors d’opérations de mesure.

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Figure 9 : Cadran solaire de Christoph Schissler, Augsburg, 1569
(Germanisches Nationalmuseum Nürnberg)
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Figure 10 : Cadran solaire de Christoph Schissler, Augsburg, 1569 (détail)
(Germanisches Nationalmuseum Nürnberg)

4. Stratégies de légitimation

Le champ des stratégies de légitimation est très complexe, en particulier au vu des stratégies de narration et de légitimation des sciences naturelles de l’époque moderne. Il contient en effet 1) le domaine des mythes et légendes, présentant notamment Atlas et Hercule comme les premiers astronomes (astrolabe de Praetorius en 1568) ; 2) des phénomènes d’invention ou de construction de traditions, par exemple dans la lignée allant d’Abraham à Copernic sur l’horloge astronomique de Jost Bürgi à Kassel, et 3) des processus de mise en scène, comme chez Tycho Brahé, qui se représente fièrement à côté de Copernic sur sa sphère armillaire de 1584 [14].

Sur l’astrolabe de Johannes Praetorius (figure 11), nous trouvons Atlas et Hercule (figure 12, détail). Hésiode rapporte dans la Théogonie qu’Atlas fit partie du soulèvement infructueux des titans contre Zeus et les olympiens. Comme punition, Zeus lui imposa de porter la sphère céleste sur ses épaules. Selon la légende, Hercule rencontra Atlas lors du onzième de ses douze travaux. Alors qu’il était parti à la recherche des pommes d’or des Hespérides, il avait selon Appolodore reçu le conseil de « ne pas chercher lui-même les pommes, mais de remplacer Atlas pour porter le monde et de l’y envoyer ». Cela se produisit ainsi, mais lorsque Hercule revint, Atlas ne voulut plus porter la sphère céleste et Hercule ne put lui imposer ce fardeau qu’à l’aide d’un subterfuge. Dès l’antiquité, le spectre mythologique autour d’Atlas s’étendit jusqu’à en faire le fondateur de l’astronomie et de l’astrologie. Dans cette variante, Atlas et Hercule deviennent en fin de compte le premier professeur et le premier élève de l’astronomie et étaient vus à l’époque moderne comme les doubles ancêtres de l’astronomie. Atlas apparaît dès le haut Moyen Âge comme roi astronome et c’est ainsi que nous le voyons ici, faisant face au héros Hercule, comme s’ils se livraient tous deux à des observations astronomiques. Le binôme représente ainsi l’anoblissement et la mise en tradition de l’astronomie [15].

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Figure 11 : Astrolabe par Johannes Praetorius, Nuremberg, 1568
(Staatliche Kunstsammlungen Dresden, Mathematisch-Physikalischer Salon)
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Figure 12 : Astrolabe par Johannes Praetorius, Nuremberg, 1568 (détail)
(Staatliche Kunstsammlungen Dresden, Mathematisch-Physikalischer Salon)

L’horloge astronomique (figure 2 ci-dessus) fut commandée en 1590 par le landgrave Guillaume IV de Hesse-Cassel (1532–1592), auquel la connaissance de l’astronomie avait valu le surnom de Ptolémée de Cassel, à son horloger et mathématicien Jost Bürgi (1552–1632). Bürgi était responsable du mécanisme d’horlogerie et de la construction, tandis que l’orfèvre de Cassel, Hans Jacob Emck, fut chargé des reliefs. Cette œuvre d’art réalisée en 1591 possède une base carrée de 15,4 cm et une hauteur de 11 cm, elle est donc relativement maniable. Rien n’est connu sur l’auteur du programme iconographique [16]. Sur les quatre faces de l’horloge, un total de huit époques de l’histoire de l’astronomie et de la géométrie sont représentées.

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Figure 13 : Thalès et les patriarches sur l’horloge astronomique de Bürgi et Emck, Cassel, 1591 (détail)
(Museumslandschaft Hessen Kassel, Astronomisch-Physikalisches Kabinett)
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Figure 14 : Euclide et Archimède sur l’horloge astronomique de Bürgi et Emck, Cassel, 1591 (détail)
(Museumslandschaft Hessen Kassel, Astronomisch-Physikalisches Kabinett)

On y trouve trois patriarches – Abraham, Adam et Seth – ainsi que Thalès, Euclide et Archimède, suivis par Hipparchie et Ptolémée (ici en tant que roi), le roi Alphonse le sage et enfin Copernic. Ces quatre astronomes sont des points de références classiques de la tradition astronomique, tandis que Thalès, Euclide et Archimède représentent une lignée de la tradition géométrique. La représentation des trois patriarches au début de cette suite peut surprendre, mais se laisse comprendre par la superposition de deux légendes bibliques, Abraham, Adam et Seth étant les trois personnages pour lesquels une inclinaison astronomique est rapportée [17].

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Figure 15 : Hipparque et Ptolémée sur l’horloge astronomique de Bürgi et Emck, Cassel, 1591 (détail)
(Museumslandschaft Hessen Kassel, Astronomisch-Physikalisches Kabinett)
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Figure 16 : Le roi Alphonse et Copernic sur l’horloge astronomique de Bürgi et Emck, Cassel, 1591 (détail)
(Museumslandschaft Hessen Kassel, Astronomisch-Physikalisches Kabinett)

Abraham revêt une signification particulière comme fondateur de l’astronomie et de l’arithmétique, ainsi que comme fidèle serviteur de Dieu qui fut même prêt à sacrifier son fils Isaac (Genèse 22). Cette figure idéale du savant pieux se trouve ici, avec Adam et Seth, au début d’une lignée astronomique dont Copernic est présenté comme la figure la plus récente, à laquelle il faudrait aussi ajouter le landgrave Guillaume IV, qui avait fait de Cassel un centre de la recherche astronomique. Guillaume IV se trouvait ainsi non seulement dans une lignée qui contenait deux rois-astronomes en la personne d’Alphonse le Sage et de Ptolémée, mais qui remontait également jusqu’à l’Ancien testament. Il était difficile pour une science de viser plus haut. Ce programme iconographique, flanqué sur les côtés des quatre vertus cardinales que sont la Sagesse, la Bravoure, la Justice et la Tempérance, ne servait néanmoins pas seulement la légitimation de l’astronomie, mais remplissait en même temps une remarquable fonction politique. Guillaume IV représente en effet parfaitement la relation entre astrologie et politique au XVIe siècle ; une fonction de légitimation supplémentaire vient dans ce contexte s’ajouter au programme iconographique de construction de tradition sur l’horloge. Guillaume IV est ainsi représenté comme un prince sage et respecté, membre d’une tradition culturelle qui remonte par des têtes couronnées jusqu’à l’ancien testament.

Cette stratégie indique déjà la thématique de la mise en scène visuelle, que personne ne maîtrisait au XVIe siècle mieux que Tycho Brahé, qui se représenta lui-même fièrement au côté de Copernic sur une sphère armillaire de 1584 (figure 17 et détail figure 18) [18].

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Figure 17 : Sphère armillaire de Tycho Brahé, 1584
(SLUB Dresden)
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Figure 18 : Tycho Brahé et Nicolas Copernic représentés sur la sphère armillaire de Tycho Brahé, 1584
(SLUB Dresden)

5. Positionnement dans les débats théoriques ou dans la communauté scientifique :

Nous pensons ici essentiellement aux débats autour des systèmes cosmologiques héliocentriques et géocentriques. Ces débats se reflètent aux XVIe et XVIIe siècles dans les imageries sur les instruments, en particulier en référence à la Bible, comme sur le cadran solaire de Wentzel Jamnitzer (1578, Paris, figure 1). Cet instrument possède des références géocentriques à l’arrêt du soleil sur Gabaon (Josué 10, 12) et à l’Horologium Ahas (2. Rois 20, 8-11) (figure 19, détail) [19]. Les deux passages comptent parmi les plus importants et les mieux représentables sous forme iconographique, à l’aide desquels on pouvait argumenter contre le mouvement de la Terre sur la base des écritures saintes [20]. Nous voyons à gauche Josué qui arrête le soleil et la lune, et à droite Esaïe avec le roi malade Ezéchias, qui fait remonter l’aiguille du cadran solaire de Ahas et par là-même le soleil. Il existe d’autres exemples de ce type qui doivent être encore analysés en détail.

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Figure 19 : Josué et Esaïe sur le cadran solaire de Wentzel Jamnitzer, Nuremberg, 1572/78 (détail)
(Bibliothèque de l’Observatoire de Paris)

Conclusion :

L’analyse iconographique des imageries présentes sur les instruments scientifiques de l’époque moderne n’est pas seulement un sujet visuellement attractif, comme le montrent les explications et exemples développés ci-dessus. Mettre en valeur et étudier ces imageries permet de mieux comprendre, et d’appréhender différemment, les contextes de développements scientifiques de l’époque moderne.

Post-scriptum :

Cet article a été traduit de l’allemand par Thomas Morel. Merci à Julia Ellingshaus (Université de Wuppertal), pour son aide dans l’obtention des droits liés aux illustrations.

L’auteur et la rédaction d’Images des Mathématiques remercient également
le relecteur dont le pseudo est SM et les relecteurs Jean Delcourt et Clément Caubel pour leur relecture attentive, leurs commentaires et leurs suggestions pertinentes de corrections.

Article édité par Thomas Morel

Notes

[1Lucien Febvre, Combats pour l’histoire, Paris, Armand Colin, 1953, p. 428

[2Jim Bennett, « Early Modern Mathematical Instruments », in ISIS 102, 2011, p. 697-705 ; Liba Taub, « On Scientific Instruments » in Studies in History and Philosophy of Science, 40, 2009, p. 337-343 ; Liba Taub, « Introduction : Reengaging with Instruments », in ISIS, 102, 2011, p. 689-696.

[3Paolo Brenni, « Art and Science : Design of Scientific Instruments », in William R. Shea et Antonio Spadafora (éd.), Creativity in the Arts and Science, Canton (MA), 1990, p. 122, 127.

[4Anthony Turner, « From Mathematical Practice to the History of Science. The Pattern of Collecting Scientific Instruments », in Journal of the History of Collections, 7, 1995, 135-150, ici p. 135.

[5Stephen Johnston, « Mathematical Practitioners and Instruments in Elizabethan England », in Annals of Science, 48, 1991, p. 319-344, ici p. 320.

[6Andrew Morrall, « Entrepreneurial Craftsmen in Late Sixteenth-Century Augsburg », in Neil de Marchi et Hans J. van Miegroet (éd.) : Mapping Markets for Paintings in Europe 1450-1750, Turnhout 2006 (= Studies in European Urban History (1100-1800), 6, p. 211-237

[7Albert van Helden et Thomas L. Hankins, « Introduction : Instruments in the History of Science », in Osiris , 9, 1994, p. 1-6 , p. 1 et 6.

[8Karsten Gaulke, « Perfect in Every Sense : Scientific Iconography on an Equation Clock by Jost Bürgi and the Self-Understanding of the Astronomers at the Kassel Court in the Late 1580s », in Nuncius. Journal of the Material and Visual History of Science, 30, 2015, p. 37-74 .

[9Susan Dackerman (éd.), Prints and the Pursuit of Knowledge in Early Modern Europe, Cambridge (Mass.) et al., 2011 ; Suzanne Karr Schmidt (avec Kimberly Nichols), Altered and Adorned : Using Renaissance Prints in Daily Life, New Haven, 2011 ; Richard Kremer, « Experimenting with Paper Instruments in Fifteenth- and Sixteenth-Century Astronomy : Computing Syzygies with Isotemporal Lines and Salt Dishes », in Journal for the history of astronomy, 42, 2011, p. 223-258.

[10Arianna Borrelli, Michael Korey et Volker Remmert (éd.), « Iconography on Early Modern Scientific Instruments », numéro spécial de Nuncius. Journal of the Material and Visual History of Science, 30, 2015, p. 1-194.

[11Anthony Turner, « From Mathematical Practice to the History of Science. The Pattern of Collecting Scientific Instruments », in Journal of the History of Collections, 7, 1995, 135-150, ici p. 137.

[12Peter Plaßmeyer, « Christoph Schissler : The Elector’s Dealer », in Strano, Giorgio, Johnston, Stephen, Miniate, Mara, Morrison-Low et Alison (éd.), European Collections of Scientific Instruments, 1550-1750, Leiden et Boston, 2009, p. 15-25

[13Herbert Wunderlich, « Das Dresdener ’quadratum geometricum’ aus dem Jahre 1569 von Christoph Schißler d. Ä., Augsburg, » in Veröffentlichungen des Staatlichen Mathematisch-Physikalischen Salons, vol. 1, Berlin, VEB Deutscher Verlag der Wissenschaften, 1960.

[14Tycho Brahe, Astronomiae Instauratae Mechanica, Wandsbek, 1598.

[15Volker Remmert, Picturing the Scientific Revolution : Title Engravings in Early Modern Scientific Publications, Philadelphia 2011, Early Modern Catholicism and the Arts 4, p. 127-165.

[16Karsten Gaulke, Perfect in Every Sense : Scientific Iconography on an Equation Clock by Jost Bürgi and the Self-Understanding of the Astronomers at the Kassel Court in the Late 1580s, in Nuncius. Journal of the Material and Visual History of Science, 30, 2015, p. 37-74

[17Volker Remmert, « Inventing Tradition in 16th- and 17th-Century Mathematical Sciences : Abraham as Teacher of Arithmetic and Astronomy », in Mathematical Intelligencer, 37, 2, 2015, p. 55-59

[18John Robert Christianson, On Tycho’s Island. Tycho Brahe and His Assistants, 1570-1601, Cambridge, Cambridge University Press ; 2000.

[19Denis Savoi, « Le cadran solaire de hauteur de Wenzel Jamnitzer de l’Oberservatoire de Paris », in Commission des Cadrans Solaires – Société Astronomique de France, Cadran Info No 36, octobre 2017, p. 136-151.

[20Volker Remmert, Picturing the Scientific Revolution : Title Engravings in Early Modern Scientific Publications, Philadelphia 2011, Early Modern Catholicism and the Arts 4, p. 17–45.

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Pour citer cet article :

Volker Remmert — «Analyse des imageries des instruments scientifiques de l’époque moderne (XVIe-XVIIe siècle)» — Images des Mathématiques, CNRS, 2019

Crédits image :

Image à la une - Museumslandschaft Hessen Kassel, Astronomisch-Physikalisches Kabinett, Inv. Nr. U 24
Figure 1 : Cadran solaire de Wentzel Jamnitzer, Nuremberg, 1572/78 - Bibliothèque de l’Observatoire de Paris, Inv. Nr. 7 16-5
Figure 19 : Josué et Esaïe sur le cadran solaire de Wentzel Jamnitzer, Nuremberg, 1572/78 (détail) - Bibliothèque de l’Observatoire de Paris, Inv. Nr. 7 16-5
Figure 2 : Horloge astronomique conçue par Jost Bürgi et réalisée par l’orfèvre Hans Jacob Emck, Cassel, 1591 - Museumslandschaft Hessen Kassel, Astronomisch-Physikalisches Kabinett, Inv. Nr. U 24
Figure 3. Cadran solaire produit par Johannes Praetorius en collaboration avec l’orfèvre Hans Espischofer, Nuremberg, 1571 - Germanisches Nationalmuseum Nürnberg, Inv. Nr. WI 12. Foto : M. Runge
Figure 4 : Quadrant de mesure par Christoph Schissler, Augsburg, 1569 - Staatliche Kunstsammlungen Dresden, Mathematisch-Physikalischer Salon, Inv. Nr. Inv. Nr. C I 1 (Photo : M. Lange, Dresde)
Figure 5 : Utilisation d’un quadrant représentée sur le quadrant C. Schissler, Augsburg, 1569 (détail) - Staatliche Kunstsammlungen Dresden, Mathematisch-Physikalischer Salon, Inv. Nr. Inv. Nr. C I 1 (Photo : Michael Lange, Dresde)
Figure 6 : Quadrant de mesure dans la Protomathesis d’Oronce Finé, Paris, 1532 - Oronce Finé, Protomathesis, Paris, Morrhius & Petrus, 1532, S. 68v. ETH-Bibliothek Zürich, Rar 9724 GF, https://doi.org/10.3931/e-rara-9142
Figure 7 : Jonas et la baleine sur le cadran solaire de Praetorius et Espischofer, Nuremberg, 1571 (détail) - Germanisches Nationalmuseum Nürnberg, Inv. Nr. WI 12. (Photo : M. Runge)
Figure 8 : Jonas et la baleine, gravure de Philipps Galle, 1566 - Rijksmuseum Amsterdam, RP-P-1988-297-9
Figure 9 : Cadran solaire de Christoph Schissler, Augsburg, 1569 - Germanisches Nationalmuseum Nürnberg, Inv. Nr. WI 137 (Photo : M. Runge)
Figure 10 : Cadran solaire de Christoph Schissler, Augsburg, 1569 (détail) - Germanisches Nationalmuseum Nürnberg, Inv. Nr. WI 137 (Photo : M. Runge)
Figure 11 : Astrolabe par Johannes Praetorius, Nuremberg, 1568 - Staatliche Kunstsammlungen Dresden, Mathematisch-Physikalischer Salon, Inv. Nr. C II 3 (Photo : M. Lange, Dresde)
Figure 12 : Astrolabe par Johannes Praetorius, Nuremberg, 1568 (détail) - Staatliche Kunstsammlungen Dresden, Mathematisch-Physikalischer Salon, Inv. Nr. C II 3 (Photo : M. Lange, Dresde)
Figure 16 : Le roi Alphonse et Copernic sur l’horloge astronomique de Bürgi et Emck, Cassel, 1591 (détail) - Museumslandschaft Hessen Kassel, Astronomisch-Physikalisches Kabinett, Inv. Nr. U 24
Figure 14 : Euclide et Archimède sur l’horloge astronomique de Bürgi et Emck, Cassel, 1591 (détail) - Museumslandschaft Hessen Kassel, Astronomisch-Physikalisches Kabinett, Inv. Nr. U 24
Figure 15 : Hipparque et Ptolémée sur l’horloge astronomique de Bürgi et Emck, Cassel, 1591 (détail) - Museumslandschaft Hessen Kassel, Astronomisch-Physikalisches Kabinett, Inv. Nr. U 24
Figure 13 : Thalès et les patriarches sur l’horloge astronomique de Bürgi et Emck, Cassel, 1591 (détail) - Museumslandschaft Hessen Kassel, Astronomisch-Physikalisches Kabinett, Inv. Nr. U 24
Figure 17 : Sphère armillaire de Tycho Brahé, 1584 - Tycho Brahe : Astronomiae Instauratae Mechanica, 1598 SLUB Dresden, http://digital.slub-dresden.de/id276703979/38, Signatur S.B.14
Figure 18 : Tycho Brahé et Nicolas Copernic représentés sur la sphère armillaire de Tycho Brahé, 1584 - Tycho Brahe : Astronomiae Instauratae Mechanica, 1598 SLUB Dresden, http://digital.slub-dresden.de/id276703979/38, Signatur S.B.14

Commentaire sur l'article

  • Analyse des imageries des instruments scientifiques de l’époque moderne (XVIe-XVIIe siècle)

    le 29 mai à 19:26, par Mateo_13

    Bonjour,

    merci pour votre excellent article.

    Je vous signale la page de Frédéric Peurière, professeur de Physique qui enseigne l’usage de l’astrolabe à ses élèves : http://www.fredpeuriere.com/#histoire

    Amicalement,
    — 
    Mateo.

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