Autour de la vulgarisation : une expérience passionnante (I)

19 septembre 2015  - Ecrit par  Jean-Paul Allouche Voir les commentaires

Il y a plusieurs mois, alors que je dépilais de nombreux courriels d’intérêt... variable, je vis soudain passer une annonce pour la « 11e édition de la bourse d’échange entre chercheurs et journalistes ». Ce titre me titilla. Il m’a toujours paru étrange que l’« homme de la rue » connaisse la structure de l’ADN ou soit capable de dire quelques mots sur les trous noirs, mais ne connaisse pas le plus souvent des énoncés mathématiques simples (et anciens) comme « √2 n’est pas un nombre rationnel ».

N’y aurait-il pas de vulgarisation mathématique ? Bien sûr en France le site Images des Mathématiques ou le formidable travail de Cédric Villani, sans parler, par exemple, des écrits de P. Berloquin ou de J.-P. Delahaye sont d’excellents exemples de vulgarisation, mais « le grand public » fréquente-t-il ce site ou lit-il ces articles ?

Pour être tout à fait honnête, il n’y a pas que les mathématiques qui soient mal connues : demandez autour de vous si une boule de 500 kg et une boule de 50 kg jetées depuis le sommet de la Tour de Pise arrivent au sol de manière décalée, ou s’il est vrai qu’on attrape un rhume en restant dans un courant d’air...

Je décidai donc de postuler, dans l’espoir d’en apprendre plus sur la vulgarisation scientifique faite par des professionnels. Ma candidature fut retenue et, quelques mois plus tard, je me retrouvai à Bruxelles devant les bâtiments de la RTBF pour un « stage » de cinq jours au sein de l’équipe de Matière Grise.

L’accueil fut très amical ; ce n’était pas la première fois que l’équipe de Matière Grise accueillait un chercheur : je fus invité à commencer immédiatement par la lecture d’un tout récent et bien complet mémoire sur la difficulté de transmettre la science à la télévision et par le visionnage sur Internet d’anciennes émissions. Le passage à la cafétéria me mit -sans que ce soit voulu- dans le bain : une jeune femme, s’étonnant gentiment que je sois « stagiaire » à mon âge, m’expliqua que les mathématiques ne l’intéressaient pas, et elle me donna un exemple imparable : « cela ne m’intéresse pas de savoir qu’une fonction tend vers moins l’infini, en plus je ne comprends déjà pas ce qu’est l’infini, mais alors moins l’infini, cela dépasse mon entendement ». Elle ajouta qu’elle avait (pourtant) eu un professeur de math. extraordinaire : patient, indulgent, et désireux de l’aider, mais sans succès. Cette rencontre m’impressionna : je n’avais jamais imaginé une telle réaction, mais, à la réflexion, n’avais-je pas exactement la même attitude par exemple devant certains raisonnements philosophiques ?

Les jours suivants furent extraordinairement remplis : une réunion de rédaction, un montage en deux temps (chaque temps durant une journée tout entière, le deuxième temps voyant les interventions extrêmement gentilles, mais rigoureuses, précises et diablement efficaces du Journaliste-Présentateur-Producteur-Rédacteur en chef Patrice Goldberg), et pour couronner le tout un tournage « live ». J’ajouterai une tentative de tournage en plan séquence d’une séquence scientifique que je devais proposer, et même un petit bout d’essai dans le studio d’enregistrement lors du tournage « live ». J’ai vraiment été gâté !

Qu’ai-je appris lors de cette semaine enthousiasmante ? D’abord la grande gentillesse et l’esprit d’équipe de mes hôtes (sur ce point j’avoue que je ne sais pas si toutes les rédactions audiovisuelles donnent autant l’image d’un groupe soudé et solidaire qui travaille -dur- en semblant s’amuser, mais au fond nous savons bien qu’il y a des groupes de matheux auxquels appartenir est un réel plaisir et d’autres... moins). J’ai aussi appris et énormément apprécié le soin extrême apporté non seulement à toute la partie technique bien sûr, mais aussi à la partie scientifique (comment rendre vraiment intelligible sans trop déformer).

Mais des retombées peut-être inattendues concerne(ro)nt ma propre pratique, aussi bien devant des collègues que dans mes modestes tentatives d’expliquer ce que je fais à des non-mathématiciens.

Pour les collègues, nous connaissons tous des matheux qui passent leur heure d’exposé de séminaire à détailler un lemme horriblement technique (et ce devant l’indifférence le plus souvent presque polie de l’auditoire) au lieu d’en expliquer brièvement les grandes lignes, ou des matheux qui disent « c’est trivial » chaque fois qu’on leur parle d’un résultat et qui s’empressent d’en donner une démonstration aussi parfaitement brève que totalement fausse. Mais nous avons aussi vu telle collègue présenter un exposé en dessinant un grand cercle vide à un moment tout en disant « là il y a dix ans de travail, mais c’est tellement technique que je ne vais pas en parler ici » ou bien tel groupe nous expliquer qu’« un bon exposé consiste en trois quarts d’heure compréhensibles sans effort, suivis de dix minutes un peu plus difficiles, les cinq dernières minutes étant juste destinées à larguer [sic] X »... D’ailleurs, si on réfléchit, le « c’est trivial » est un peu un hommage du vice à la vertu, puisque cela signifie ni plus ni moins que c’est devenu trivial grâce à mes explications...

Quant aux non-mathématiciens avec qui je parle parfois de ce que je fais, je me rends (enfin ?) compte que des concepts que je crois élémentaires ne le sont certainement pas pour tout le monde (calculs modulo un nombre entier, polynômes, nombres irrationnels, etc.). Ensuite se pose la question de comment « fasciner » des auditeurs en leur expliquant qu’on sait démontrer que les décimales de √2 (oh, pardon, d’un nombre positif dont le carré est 2) ne sont pas périodiques, mais qu’on ne sait pas si le chiffre 0 par exemple y apparaît une infinité de fois, alors qu’il serait -probablement- plus facile de capter leur intérêt avec un sujet au fond tout aussi abstrait comme l’expansion de l’univers. De là à devenir un « vrai » vulgarisateur des mathématiques...

Note : comme il s’agit d’un programme d’échange, je dois recevoir au printemps prochain une journaliste scientifique (sans lien avec la RTBF) dans mon laboratoire. Plus précisément elle est auteure et réalisatrice de documentaires. J’espère vraiment que son séjour sera aussi profitable que le mien l’a été. Ne serait-ce pas au fond la meilleure manière de remercier, pour leur chaleureux accueil et pour tout ce que j’ai appris avec eux, Patrice, Sarah, Tatiana, Charline et Lena ?

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Pour citer cet article :

Jean-Paul Allouche — «Autour de la vulgarisation : une expérience passionnante (I)» — Images des Mathématiques, CNRS, 2015

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