Barbapapa à l’Académie française

21 août 2010  - Ecrit par  Pierre de la Harpe Voir les commentaires (3)

Question à deux sous pour un jour d’été pluvieux :
quel est le mathématicien vivant le plus célèbre,
en termes de popularité de ses publications ?

Parmi les candidats sérieux, il faut mentionner Talus Taylor.
Il aurait été « professeur de mathématiques américain »
(je n’en sais pas plus sur cette partie de sa vie —
mes seules maigres informations viennent de
 [1]),
mais il est surtout, avec Annette Tison et depuis 40 ans,
auteur des merveilleux livres Barbapapa
 [2].

Puisqu’il serait temps que l’Académie française
se souvienne un peu plus souvent du monde scientifique — et en particulier
mathématique — nous proposons respectueusement
l’élection de Talus Taylor au statut d’immortel.
Il s’agira là de renouer avec une double tradition, louable et parfois oubliée.

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Le premier volet de cette tradition est celui
des « grands auteurs français » qui osaient
aborder des questions scientifiques (et en étaient capables).
Pour mémoire et à titre d’échantillon :

  • Blaise Pascal (1623-1662), inclassable par excellence,
    fut autant mathématicien et physicien qu’écrivain et théologien.
    Il a su faire preuve à la fois d’esprit de finesse et d’esprit de géométrie, même s’il a pu écrire à ce sujet une pensée [3]souvent citée à bien mauvais escient (selon moi, mais cela mériterait peut-être un autre billet).
  • La marquise du Châtelet (1706-1749)
     [4]
    joua un rôle clé pour la pensée scientifique du XVIIIe siècle,
    en traduisant en français les « Principes mathématiques ».
    Ce livre, le plus célèbre de Newton (1643-1727),
    d’abord publié en latin en 1687,
    contient les lois du mouvement,
    et donc le fondement de la mécanique classique,
    ainsi que la loi de l’attraction universelle.
    La traduction et les commentaires pertinents de la marquise,
    remarquables pour l’époque,
    remplissent deux épais volumes
     [5].
    Ils furent publiés en 1759
    « avec approbation et privilège du roi »,
    dix ans après la mort de la marquise des suites de son 4e accouchement.
  • Voltaire (1694-1778), sous l’influence de la marquise du Châtelet
    qui fut longtemps sa compagne,
    avait déjà fait œuvre de vulgarisateur scientifique, par exemple en publiant
    « Des éléments de la philosophie de Newton » (1738)
     [6].
  • Stendhal (1783-1842) s’apprêtait à étudier les mathématiques
    avant de s’engager dans les armées, comme il en fait état
    dans son autobiographique « Vie de Henry Brulard »
     [7].
  • Marcel Proust (1871-1922) avait une bonne culture scientifique,
    due en partie à Georges Colomb,
    son maître au lycée Condorcet
     [8].

Bien d’autres écrivains furent exemplairement sensibles
aux préoccupations des mathématiciens
(parmi lesquels beaucoup le leurs rendent bien),
et n’ont pas été élus à l’Académie française.
Mentionnons Jules Verne, Jules Vallès
 [9],
Raymond Queneau,
Georges Perec

et Jacques Roubaud  [10].

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Henri Poincaré
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Emile Picard

Il fut aussi de tradition que des mathématiciens siègent
à l’Académie française. Citons deux des plus célèbres :

Henri Poincaré (1854-1912)
 [11],
qui domina de si haut toutes les mathématiques de son temps
(et d’ailleurs en prime une part importante des mathématiques actuelles),
fut élu à l’Académie française en 1908 ;
il était déjà membre de l’Académie des sciences depuis 1887.
Il fut suivi par l’un de ses contemporains qui a
également laissé un immense héritage mathématique,
Emile Picard (1856-1941)
 [12],
élu à l’Académie française en 1924,
et à l’Académie des sciences en 1889.

Depuis sa création par Richelieu en 1635,
l’Académie française a reçu 719 membres,
en fonction 40 à la fois (sauf sièges vacants
entre la mort d’un membre et l’élection de son successeur).
Sur le site officiel
 [13],
il y en a 15 sur 719 qui sont répertoriés comme mathématiciens.
Parmi eux, Picard et Poincaré sont les derniers élus
 [14].

Avant Poincaré et Picard, l’Académie française
s’illustra notamment en élisant
Pierre Louis Moreau de Maupertuis, physicien, mathématicien, etc (1698-1759),
Claude-Gaspard Bachet de Méziriac, auteur de remarquables
« Récréations arithmétiques » (1581-1638),
Jean le Rond D’Alembert, mathématicien et encyclopédiste (1717-1783) [15],
Nicolas de Condorcet, philosophe, mathématicien et politologue (1743-1794)
 [16],
Pierre-Simon de Laplace, mathématicien et astronome (1749-1827),
Joseph Fourier, mathématicien et physicien (1768-1830),
et Joseph Bertrand, mathématicien (1822-1900)
 [17].

Du tout beau monde, mais pas né de la dernière pluie.
Il est temps de penser à couper un habit vert
 [18]
aux mesures
d’une ou d’un membre mathématicien.
Pour un tailleur manquant un peu d’exercice récent,
les mesures de Barbapapa seraient l’occasion d’une remise en forme
à ne pas manquer.

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Post-scriptum :

Le logo et les deux illustrations Barbapapa
proviennent du site officiel de
Barbapapa.
Les portraits de Poincaré et Picard proviennent de
Bibm@th ici
et
.

Merci à Michèle Audin pour quelques suggestions amicalement critiques.

Notes

[2Voir le site de Barbapapa.

[3On peut la (re)lire
ici.

[4Voir le billet Divine Émilie de Aurélien Alvarez.

[5Voir
ici
et
ici.

[7Voir ici.

[8Voir le billet Le Savant Cosinus de Jacques Lafontaine.

[9Voir Wikisource.

[10Voir le billet Poésie, spirales, et battements de cartes de Michèle Audin

[11Voir le portrait Henri Poincaré de Philippe Nabonnand.

[13Voir
le Site de l’Académie Française
et plus précisément
ici.

[14Poincaré et Picard sont incontestablement
des mathématiciens de premier ordre.
Le site de l’Académie française classe également parmi les mathématiciens
deux membres élus après eux, à savoir
Louis de Broglie (1892-1987, élu en 1944)
et Edouard Le Roy (1870-1954, élu en 1945).
Mais de Broglie est d’abord un physicien,
et Le Roy, dont je ne connaissais pas le nom avant de rédiger ce billet,
est apparemment un philosophe des sciences.

[15Voir le billet Peut-on vulgariser D’Alembert ? de Pierre Crépel

[16Voir le billet A voté de Louis Funar.

[18Le tailleur devra tenir compte des contraintes d’usage
de L’habit vert et l’épée.

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Pour citer cet article :

Pierre de la Harpe — «Barbapapa à l’Académie française» — Images des Mathématiques, CNRS, 2010

Commentaire sur l'article

  • Barbapapa à l’Académie française

    le 21 août 2010 à 10:05, par Vincent Hugerot

    Parmi les académiciens, Marcel PAGNOL s’intéressait (maladroitement, il faut bien le reconnaître) à l’arithmétique, et était passionné de sciences et technologies : http://www.marcel-pagnol.com/passions.php

    Répondre à ce message
  • Barbapapa à l’Académie française

    le 21 août 2010 à 12:20, par Jean-Paul Allouche

    Excellente idée ! Et qui me fait me souvenir qu’un ancien Président de la République qui y siège faisait la même erreur « mathématique » que beaucoup de gens (en particulier en biologie ou en médecine). Il parlait je crois d’une inflation en France deux fois plus grande (disons) qu’en Allemagne. Jusqu’au jour où quelqu’un lui expliqua probablement qu’il est absurde de faire le rapport de deux rapports, mais que l’on doit faire la différence. Il eût été trop simple de parler de différence d’inflation, et l’on entendit donc l’expression technocratique « différentiel d’inflation ». (Il est vrai que le même président expliqua au moment du « virage vers la rigueur » de 1983, que ce mot lui rappelait ses études de latin et l’expression rigor mortis qu’il traduisit par « rigueur de la mort » ! alors qu’il s’agit bien sûr de rigidité cadavérique.)

    Pour se convaincre qu’il est absurde de faire le rapport de deux rapports, penser au risque « multiplié par dix » d’attraper telle ou telle maladie. Est-ce vraiment la même chose indépendamment dudit risque ? que ce risque soit de 0,00001%, 2% ou ... 15% ?

    Alors, oui mille fois à des mathématiciens (ou plus généralement des scientifiques ?) à l’Académie française : reconnaissance des mathématiques et de la culture qu’elles représentent par les Immortels mais aussi par la société. Sans compter que l’influence serait réciproque et que l’on n’entendrait plus « générer » au lieu de engendrer, « satisfaire une condition » au lieu de satisfaire à une condition, voire — en logique — l’absurde anglicisme « satisfiable » au lieu de satisfaisable...

    Répondre à ce message
  • Barbapapa à l’Académie française

    le 22 août 2010 à 17:02, par Pierre de la Harpe

    Merci pour Pagnol, qui aurait bien pu figurer dans ma liste.
    Ne serait-ce que par la finesse de son analyse de la notion de tiers,
    qu’on peut lire dans sa pièce Marius (créée de 9 mars 1929).
    Extrait :

    CÉSAR
    Eh bien, pour la dixième fois, je vais te l’expliquer, le picon-citron-curaçao.
    (Il s’installe derrière le comptoir.) Approche-toi !
    (Marius s’avance et va suivre de près l’opération.
    César prend un grand verre, une carafe et trois bouteilles.
    Tout en parlant, il compose le breuvage.)
    Tu mets d’abord un tiers de curaçao. Fais attention : un tout petit tiers. Bon.
    Maintenant, un tiers de citron. Un peu plus gros. Bon.
    Ensuite, un BON tiers de Picon. Regarde la couleur. Regarde comme c’est joli.
    Et à la fin, un GRAND tiers d’eau. Voilà.

    MARIUS
    Et ça fait quatre tiers.

    CÉSAR
    Exactement. J’espère que cette fois, tu as compris.
    (Il boit une gorgée du mélange).

    MARIUS
    Dans un verre, il n’y a que trois tiers.

    CÉSAR
    Mais, imbécile, ça dépend de la grosseur des tiers !

    Répondre à ce message

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