Bourses et caetera

Le 9 avril 2009  - Ecrit par  Louis Funar Voir les commentaires (1)

Une question que je me propose d’aborder brièvement est si
les universités françaises vont continuer d’attirer des jeunes talents
en se basant uniquement sur la renommée de l’école
mathématique française ?

Pour mieux comprendre où je veux en venir, il faut connaitre un peu
le déroulement des études à l’Université.
Très schématiquement pendant les trois premières années à l’Université
on prépare la Licence, d’où les appellations
L1, L2, L3 pour chaque année d’étude. Les deux années
d’après sont consacrés au Master (Master 1 et Master 2)
et ensuite, pour ceux qui désirent explorer le monde de la
recherche, il y a le Doctorat (normalement pour
une période de 3 à 4 ans). La réussite dans chacune des trois composantes
de la formation universitaire,
Licence, Master ou Doctorat (L,M,D) est attestée par
le diplôme correspondant, ce qui permet, en théorie de changer
ensuite de filière, d’établissement etc.

Le système
actuel prévoit que les étudiants ayant obtenu les meilleurs
qualificatifs en Master 2 puissent bénéficier d’une bourse de doctorat
s’ils désirent poursuivre leur études avec les 3 ans de thèse. Le
Doctorat, ou la préparation d’une thèse, est également une période de temps
consacrée aux études mais d’une nature fondamentalement différente
de ce que (en général) l’étudiant a pu expérimenter jusqu’ici. Il va passer
du statut d’élève, préoccupé par apprendre ce que on lui enseigne, au statut
de chercheur, acteur actif du monde de la recherche. Le but du Doctorat
serait d’acquérir suffisamment de connaissances dans un domaine
de spécialisation lui permettant de comprendre les
recherches actuelles portant là-dessus et d’apporter une première
contribution originale dans ce domaine. Des informations
d’ordre administratif concernant le déroulement de la thèse se
trouvent ici.

Les élèves des Grandes Écoles, en particulier les normaliens
 [1] ont droit à des allocations AMN [2] tandis que ceux qui
ont suivi la filière universitaire candidatent pour les bourses
de l’école doctorale locale, plus connues sous le nom de bourses
du Ministère, ou bourses MENRT [3]
Dans un laboratoire comme celui oú je travaille le nombre de bourses
données par la deuxième voie varie entre 2 et 3 par an.

D’un certain point de vue cette manière de fonctionner est
partiellement en désaccord avec le système
LMD. Le scindement du cursus universitaire en trois parties,
Licence, Master et Doctorat devrait accroitre l’indépendance
des trois composantes. La contradiction vient du fait
qu’on peut rarement préparer son doctorat
ailleurs que dans le laboratoire où l’on a préparé son Master 2
(à moins d’avoir une bourse AMN). En effet les chances d’obtenir une bourse
dans une autre école doctorale que celle où on a fait ses preuves sont
bien minces. Je tiens à dire que tout ceci n’est nullement absurde :
il est tout à fait raisonnable de sélectionner en fonction des
résultats obtenus aux examens passés dans le cadre de la
même école doctorale car les comparaisons seront plus objectives.
Les candidats externes seront de facto classés moins bien que les locaux,
et vu le nombre réduit de bourses à pourvoir par le biais
des écoles doctorales, ils ne pourront pas y avoir accès sauf circonstances
exceptionnelles.

Le vrai problème est qu’il n’y a pas
d’autres alternatives ouvertes à tous ceux qui ont obtenu leur
Master 2. Il est quasiment impossible aujourd’hui
de faire son Master 2 en Allemagne et ensuite son doctorat en France,
à moins bien sûr d’avoir préalablement obtenu un financement doctoral
de l’université allemande respective.

D’autre part il y a une grande variété de projets
de coopération et mobilité au niveau européen,
mais leur fonctionnement reste (pour moi) opaque et d’une
lourdeur bureaucratique exemplaire. Pour le candidat lambda le résultat
de sa démarche tient plutôt de la chance que de
ses compétences professionnelles.
En effet, lorsque un tel candidat contacte un membre
de notre laboratoire en étant intéressé par une thèse dans son domaine,
tout ce que l’on peut faire est de lui demander de se trouver un financement.
Des fois sa démarche peut se raccrocher à un projet de coopération
inter-universitaire déjà existant et fonctionnel
et dans ce cas elle aura des vraies chances
d’aboutir. Sur le plan local on peut chercher aussi des financements,
mais on n’arrivera pas très loin car l’offre est assez restreinte.
Si ses diplômes donnent entière satisfaction à l’administration de
l’université (le vrai Cerbère dans l’affaire) et si le candidat potentiel
réussit à se trouver un financement dans son pays alors,
en principe, il pourra commencer ses
études en France, après un passage plus ou moins formel devant une
commission d’équivalence.

Je trouve cette démarche bien peu cartésienne et
beaucoup trop aléatoire pour être attirante pour une bonne
partie des candidats sérieux. Depuis quelques années j’ai pu constater
moi-même le peu d’attrait que les universités françaises exercent
sur les jeunes candidats en provenance, en particulier,
de l’Europe de l’Est. J’ai été interpellé récemment par le fait qu’ aucun des
étudiants dans le programme de Master de
l’ENS Bucarest (école construite sur le modèle de (et parrainée par)
l’ENS) n’a manifesté le moindre intérêt à poursuivre ses études en France.
En effet, mis à part
l’excellent programme de l’École Polytechnique et des
Écoles Normales Supérieures permettant un petit nombre de candidats
étrangers de haut niveau (avant Master, en général),
l’offre d’accueil direct en France est pratiquement nulle.
Cette situation n’exclut pas qu’un certain nombre de jeunes ont
pu trouver leur chemin et faire des brillantes études en France.

Cependant on entend souvent que, aujourd’hui
plus que jamais, les formations niveau Master et Doctorat
devraient justement s’ouvrir vers l’international et faire en sorte
que la mobilité ne soit pas que un vain mot.

Je me propose de vous présenter l’autre système, qui semble plus transparent
et qui séduit de nombreux candidats par sa simplicité.
Car le monde actuel compte bon nombre de jeunes mathématiciens
ambitieux et talentueux et, s’ils ne viennent pas parfaire leurs études
en France, ils vont le faire ailleurs.
Où vont-ils, comment font-ils ?

Prenons par exemple l’Université Notre Dame (NDU), dans
l’état de l’Indiana aux États-Unis. Le département de mathématiques
compte 45 membres permanents et 50-55 étudiants en doctorat
(en deça de la moyenne nationale aux USA,
qui est d’environ 2 étudiants pour un permanent).
NDU offre tous les ans 10-12 bourses d’une durée de 5 ans, des bourses qui
sont de deux types. De 7 à 9 d’entre elles sont des bourses
standard, correspondant au contingent des bourses allouées par l’Université
au laboratoire de mathématiques et/ou parfois des grants
 [4]
des membres du laboratoire, d’une valeur équivalente aux bourses
MENRT en France.
Il y a aussi les quelques 2-3 bourses exceptionnelles
d’une valeur supérieure mais qui sont destinées uniquement
aux résidents américains et qui sont mises en concurrences avec
les autres départements de l’Université.

Les candidats proviennent du monde entier. Il suffit d’envoyer
un dossier dûment rempli et quelques pièces standard attestant
les études déjà accomplies, avec un CV, des lettres de motivation
et des recommandations.
Les candidatures sont traitées par une commission qui juge
sur dossier les compétences scientifiques de chacun et s’appuient également
sur les résultats des tests TOEFL
 [5]
concernant les aptitudes à parler
l’anglais.

La première année les étudiants doivent suivre des cours fondamentaux
et passer des examens, mais les plus avancés peuvent passer
directement à des cours de niveau plus élevé.
Ils auront deux examens (essentiellement l’algèbre
et l’analyse de la licence) et ils auront le droit à trois essais.
C’est très rare que les étudiants n’arrivent pas à être
finalement reçus.
Avant la fin de la première année l’étudiant devrait se trouver un
« adviser » [6]
pour guider ses premiers pas en recherche : il
choisira un thème l’emmenant à lire quelques articles de recherche
en maths suggérés par « l’adviser » et il présentera ces résultats devant une
commission à la fin du premier semestre de la deuxième année.
Les interrogations de la commission couvrent les domaines mathématiques
ayant des relations avec le thème étudié.
Ça rassemble beaucoup au stage de recherche et au mémoire de stage
qu’on prépare chez nous en Master 2, mais le temps
consacré est plus important.
Ensuite il y aura d’autres cours avancés à suivre, mais l’essentiel
du temps sera consacré à la these proprement dite.
Pendant ce temps la grande majorité des étudiants aura aussi un certain
nombre de charges d’enseignement, comparable au monitorat.

Les 5 années de formation correspondent au master 2 et au doctorat français.
La qualité des recherches mathématiques françaises soutient
la comparaison avec celles des universités américaines.
Alors, pourquoi cet engouement pour les universités des États-Unis ?

A mon avis il y a quelques différences notables :
les candidat(e)s du monde entier sont accepté(e)s, dans un grand
esprit d’ouverture et d’égalité des chances, la composition du
dossier de candidature est standard et claire pour tout le monde
(par opposition au certains
dossiers de candidatures devant lesquelles on passe
son temps à comprendre ce qu’il faut remplir et comment),
les décisions de la commission d’admission prévalent sur
celles de l’administration et on sait
même à quoi s’attendre aux examens des premières années,
le cas échéant. Parlant d’examens,
en voici quelque uns, pour tous les lecteurs qui
veulent faire un essai
ici

Et, peut-être plus important encore, une fois qu’on est accepté(e),
on a la certitude d’obtenir un financement pour une période de 5 ans
(sous condition de réussite aux examens), qui devrait être
une des périodes la plus active et fertile dans sa
vie professionnelle. Ces différences jouent un rôle important dans
la décision à prendre. Les candidats choisissent
donc un projet de carrière plutôt qu’une mobilité
de quelques mois dans le cadre de leurs études. De ce point de vue
ceux et celles qui préparent leur Master et Doctorat sont perçus
par les instances administratives et scientifiques comme des
chercheurs à part entière, ce qui n’est que justice.

Je ne suis pas convaincu que cette autre procédure
de recrutement soit la meilleure possible, bien qu’elle soit
plébiscitée par les candidats. D’ailleurs le déroulement ultérieur de la
carrière, une fois le doctorat obtenu, montre que le système
peut être impitoyable avec ceux qui les a formés par bien des égards.
Pour laisser les chiffres parler, moins de 25%
des doctorants de NDU arriveront à obtenir
des positions post-doctorales dans des bonnes universités et feront
encore de la recherche après leur thèse. Le reste de 75%
seront amenés à accepter des emploi d’enseignants dans
des collèges, lycées et écoles post-lycéales s’éloignant pour toujours
du monde de la recherche.
Cependant je crois que tôt ou tard on devra agir et envisager
des solutions alternatives au système actuel
de recrutement au niveau Master et Doctorat, en particulier pour
assurer une meilleure ouverture à l’international.

Les données que j’ai utilisées m’ont été
fournies par Liviu Nicolaescu de Notre Dame University que je tiens
à remercier chaleureusement.

Notes

[1En parallèlle avec le système des Universités on a
en France les Grandes Écoles, les plus connues étant les
Écoles Normales Supérieures (ENS de Paris, Cachan ou Lyon)
et l’École Polytechnique (X). Pour entrer comme étudiant dans une des
Grandes Écoles on doit passer un examen d’entrée très sélectif.
Les élèves recrutés par l’ENS, les normaliens, viennent, pour la plupart,
des classes préparatoires des lycées ayant des classes de mathématiques
spéciales, mais il y a aussi des passages possibles
entre Université et l’ENS à différents niveaux. Voir la
Brochure ENS pour plus d’informations.

[2Les Allocations de monitorat des Grandes Écoles
sont des bourses qui concernent les élèves de l’École Polytechnique (AMX) et
des ENS (AMN). Ces bourses permettent d’intégrer un laboratoire
d’une Université pour préparer son Doctorat.

[3Les bourses de thèse MENRT
sont attribuées aux Écoles Doctorales par le Ministère de
l’Éducation Nationale, de la Recherche et de la
Technologie sur la base du nombre d’étudiants inscrits en Master 2
l’année précédente soit directement soit par l’intermédiaire de la
Présidence de l’Université. Le nombre de ces bourses est chaque année
très inférieur au nombre d’étudiants inscrits en Master 2.

[4Les grants représentent des financement complémentaires alloués
aux chercheurs sur la base des concours de projets scientifiques.
Les fonds ainsi obtenus peuvent être utilisés pour couvrir des frais
de mobilité, comme les voyages et les séjours
lors de conférences, visites scientifiques, financer des colloques,
achats d’ordinateurs, de livres et du matériel didactique, salaires
pendant les trois mois d’été supplémentaires (les salaires correspondent à
neuf mois de travail par an) ainsi que
une partie des bourses de doctorat.

[5Le Test Of English as a Foreign Language (TOEFL)
est un test qui
évalue la capacité des candidats non anglophones à utiliser
et à comprendre l’anglais tel qu’il est parlé et écrit dans un
contexte universitaire, voir ici

[6Mot pour mot la traduction est « conseiller ». En France
on utilise couramment l’appellation « directeur de thèse » ou « directeur
de la recherche », ce qui désigne la personne qui encadre les activités de
recherche d’un thésards. Personnellement, je préfère
l’image donnée par la terminologie anglo-saxone.

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Pour citer cet article :

Louis Funar — «Bourses et caetera» — Images des Mathématiques, CNRS, 2009

Commentaire sur l'article

  • Bourses et caetera

    le 9 avril 2009 à 11:26, par Emmanuel Kowalski

    Deux remarques :

    (1) pour les étudiants hors communauté européenne, il existe maintenant un certain nombre de Masters ERASMUS MUNDUS, qui fournissent un financement très convenable, et qui peuvent donc être très attractifs ; malheureusement, ce financement est au niveau Master et la difficulté de passer au doctorat reste présente
    (voir par exemple http://www.math.u-bordeaux.fr/ALGANT/
    pour le Master ALGANT en algèbre et géométrie, qui fonctionne en collaboration Bordeaux/Paris Sud/Padoue/Leiden).

    (2) aux USA, même si de nombreux étudiants venant de passer une thèse ne poursuivent pas en post-doc pour continuer la recherche, je pense qu’en général beaucoup (peut-être la majorité) partent aussi dans « le privé » : leur thèse est beaucoup plus valorisée par les employeurs que ce n’est le cas en France. (C’était en tout cas mon expérience pour ce qui est des étudiant(e)s avec qui j’étais en Graduate School dans le New-Jersey.)

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