Note technique 05 pour la Commission Torossian/Villani

CQFD : Libérez-nous de l’évaluation, de la gouvernance, du management, … et de tous les enfants légitimes de la technocratie

Le 18 décembre 2017  - Ecrit par  Michel Delord Voir les commentaires (4)

Les nombreux problèmes qui se posent dans l’enseignement des mathématiques n’indiffèrent personne. Beaucoup de gens en parlent, mais peu les posent de façon concrète. C’est que le débat est déjà difficile à porter auprès de la communauté mathématique, et il l’est encore plus au niveau du public. C’est à cet effet que le site Images des Mathématiques souhaite offrir un espace de discussions ouvert à tous ceux qui se sentent touchés par ces questions. Ils pourront y échanger leurs idées, leurs points de vue et éventuellement apporter des éléments de réponse. Le débat sera « provoqué » chaque mois par la publication d’un billet portant sur un point précis, écrit par l’un des responsables de la rubrique ou par toute autre personne qui le souhaiterait.

A. El Kacimi, F. Recher, V. Vassallo

I) Artisanal ou industriel ?

II) Petite histoire du niveau qui monte

A - 1972 : Louis Legrand

B - 1995-1996 : Claude Thélot et le certificat d’études primaires

C - 1997 : Roger Fauroux

D –Lectures complémentaires

E – Confiance ?

I) ARTISANAL OU INDUSTRIEL ?

J’ai connu d’abord comme élève entre 1956 et 1967 puis comme professeur au début des années 70 une époque de l’enseignement, époque qui était d’ailleurs sur sa fin, dans laquelle « on ne pilotait pas le système éducatif » on ne parlait ni de management ni de gouvernance ni d’évaluations et dans laquelle aucun chef d’établissement ou directeur d’école n’aurait eu l’idée de faire intervenir le taux de passage dans la classe supérieure, taux local départemental ou national, pour savoir si l’élève X de CE1 devait passer directement en CM1, aller en CE2 ou redoubler.

Comment décidait-on ? L’instituteur qui n’avait pas besoin de regarder les notes de l’élève X, d’ailleurs assez peu nombreuses, disait : « Il doit sauter une classe car il va s’ennuyer en CE2 », « Il doit passer dans la classe supérieure » ou « Il doit redoubler car il ne pourra pas suivre avec profit les cours de CE2 ». J’ai encore vu quelques conséquences de cette attitude en conseil de classe quand j’étais jeune professeur car ceux qui avaient les avis les plus pertinents sur les élèves étaient ceux qui ne regardaient pas leurs cahiers de notes, ce qui était plus facile que maintenant car les profs avaient individuellement moins d’élèves (en gros, classes de 20 au lieu de 30) et pour un temps plus long (j’ai fini à 3h par classe de sixième alors que j’avais le double au début de ma carrière).

Je tiens également à préciser que contrairement à ce qu’on croit, on avait très peu de notes, seulement pour les compositions :

  • en primaire j’avais une note par mois et par matière (je suis arrivé en primaire à la fin du « cahier mensuel », qui était le cahier dans lequel il n’y avait que les compositions)
  • au lycée, on n’avait qu’une note par trimestre, soit trois notes par an et par matière.
    Et qui plus est, il existait un texte du RLR (Recueil des Lois et Règlements) dont je ne me rappelle pas l’énoncé exact qui disait en que l’on ne pouvait pas opposer l’argument de la moyenne à l’avis de l’enseignant sur le passage dans la classe supérieure.

Mais ce système a été considéré comme possiblement injuste et l’on a introduit sous le nom de « contrôle continu » la prolifération galopante des notes, qui n’est donc pas une caractéristique de l’ancienne école mais de celle des réformes d’après 68. Son défaut n’a pas seulement été de favoriser le « travailler pour la note » mais aussi de parcellariser la connaissance puisque l’on a ainsi encouragé la tendance à ne poser au nouveau contrôle que des questions qui portent sur ce qui a été étudié depuis le contrôle précédent.

Et quant au rôle des statistiques dans la gouvernance de l’éducation nationale, la partie II - Petite histoire du niveau qui monte – en donne un résumé qui n’est certes pas très avantageux pour les organismes officiels d’évaluation mais qui aurait pu être beaucoup plus sévère mais tout aussi argumenté si j’avais eu plus de temps pour rédiger.

Concluons par une remarque : les métiers de mathématicien et d’enseignant sont des métiers d’artisan et en ce sens leurs fonctions profondes ne sont pas la réalisation de produits de grandes séries standardisées*. Or l’évolution dont je décris supra quelques aspects est une véritable industrialisation – souhaitée – de l’enseignement. Tant que l’enseignant sera sommé de passer plus de temps à évaluer qu’à enseigner et tant que l’on considérera que l’on peut remplacer « l’avis de l’enseignant qui connait ses élèves et les disciplines qu’il doit enseigner » par des analyses statistiques et des logiciels optimisés par l’utilisation de datas encore plus big que les datas précédentes, on optimisera la dégradation des restes de rationalité que possède encore l’enseignement.

*A propos des « grandes séries standardisées » : Sans aucune exagération on peut dire que l’offre pédagogique simule de plus en plus les grandes surfaces dans lesquelles le client professeur fait le tour des rayons pour trouver diverses activités qui lui permettant d’introduire, sans aucun préalable mathématique puisqu’il n’y en a pas en rayons, qui les décimaux, qui la proportionnalité, qui les parallélogrammes … En répétant régulièrement cette pratique, on peut arriver au but suprême : remplir l’esprit de l’enfant d’un amas hétéroclite de conceptions sans aucune organisation qui lui rendent odieux dans l’immédiat et à long terme tout ce qui se présente comme mathématique.

II) PETITE HISTOIRE DU NIVEAU QUI MONTE

SUITE DU TEXTE LONG
[Parties A B C D ]

E – Confiance ?

Le ministre insiste beaucoup sur « la confiance » : il explique qu’il a confiance dans tous les acteurs de l’éducation et qu’il souhaite que les enseignants aient confiance dans leur hiérarchie et en eux-mêmes.

Ce dernier point me semble important mais comme on vient de le voir tous les appareils chargés de l’évaluation ont pendant quasiment 50 ans passé leur énergie et leur temps à montrer aux enseignants qu’ils ne devaient pas avoir confiance en leur jugement et qu’ils devaient au contraire suivre les positions de manipulateurs statistiques qui les contredisaient systématiquement. Or si le ministre a confiance en tous les acteurs de l’enseignement, il a donc – malheureusement ?– confiance dans le Conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO) et la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP)

Que doit-il faire s’il veut que ceux qui connaissent les élèves, c’est-à-dire les enseignants, aient confiance dans leur ministre ? Et encore plus important, puisque les ministres passent, que peut-il faire pour que ces mêmes enseignants aient confiance dans leurs hiérarchies pédagogiques et administratives, qu’ils voient beaucoup plus souvent que leur ministre et dont on ne peut pas dire qu’elles ont montré des capacités critiques exacerbées par rapport à leurs propres supérieurs ?

TEXTE COMPLET

Lectures complémentaires

(sur « le niveau », le CEP, les statistiques, PISA, Le modèle de Rasch, etc.)

1980 – André Revuz : La didactique des mathématiques
in André Revuz, Est-il impossible d’enseigner les mathématiques ?, PUF, 1980, p.127 à 129

1996 – La brochure de la DEP : Connaissances en français et en calcul des élèves des années 20 et d’aujourd’hui

1996 – Connaissances en français et en calcul des élèves des années 20 et d’aujourd’hui.
Note d’information de la DEP 96.19 - Avril 1996.

2003 – MD – Commentaires sur l’étude de la DEP de 1996.

2003 – MD – Et propter vitam, vivendi perdere causas

Oct. 2005 – MD – Programmes de mathématiques de la scolarité obligatoire : Quelques conceptions historiques.
Exposé au Colloque Franco-Finlandais « L’enseignement des mathématiques à partir de PISA »,

27/02/2014 – MD – Vaccination contre le PISA-Choc.

27/04/2014 – MD – PISA : L’exception française.

30/04/2014 – Luc Cédelle - Doutes sur PISA dans la presse internationale.

07/05/2014 – MD – PISA : L’exception française confirmée.

2014 – PISA : Lettre ouverte au Dr. Schleicher, OCDE, Paris.

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Pour citer cet article :

Michel Delord — «CQFD : Libérez-nous de l’évaluation, de la gouvernance, du management, … et de tous les enfants légitimes de la technocratie» — Images des Mathématiques, CNRS, 2017

Commentaire sur l'article

  • CQFD : Libérez-nous de l’évaluation, de la gouvernance, du management, … et de tous les enfants légitimes de la technocratie

    le 19 décembre 2017 à 08:51, par Michel Delord

    Bonjour

    Quelques petits problèmes d’édition de l’article .Il manquait une « lecture complémentaire » :
    1980 – André Revuz : La didactique des mathématiques
    (in André Revuz, Est-il impossible d’enseigner les mathématiques ?, PUF, 1980, p.127 à 129)
    MD

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  • Une lettre d’Antoine Bodin : La DEP(P) à l’insu de son plein gré

    le 5 janvier à 07:39, par Michel Delord

    Bonjour

    Je connais Antoine Bodin depuis de nombreuses années et, « même si nous sommes loin d’être d’accord sur tout », j’apprécie non seulement les capacités d’analyse qu’il a montré lorsqu’il a eu des positions de responsabilité aussi bien pour PISA et TIMSS qu’au sein du Conseil national des programmes, mais aussi le non conformisme dont il fait preuve.

    Après avoir publié « CQFD : Libérez-nous de tous les enfants légitimes de la technocratie… » – texte non conformiste qui traite d’évaluation –, j’ai pensé à l’envoyer pour avis à Antoine Bodin.

    Celui-ci a non seulement répondu mais l’a fait sous une forme publiable. C’est le texte dont vous trouverez l’adresse infra.

    Il y mentionne l’existence depuis les années 80 d’au moins deux évaluations dont les résultats « déjà bien en deçà des attentes » étaient fâcheux pour l’APMEP ou quelques secteurs du pouvoir, ce qui a abouti soit à leurs non publications soit, comme le dit Antoine avec un brin d’humour, à ce que « les comptes rendus de l’évaluation ont été réduits au minimum et fortement édulcorés ».

    Vous ne trouverez pas dans cet envoi les deux évaluations mentionnées ci-dessus mais nous les publierons sous peu avec un commentaire (supposé) adéquat. Nous publierons également le texte de 2004 « Alerte aux maths » dont Antoine Bodin nous dit :

    « À ce propos j’évoquerais un texte que j’ai écrit en 2004 après 15 ans de conduite de l’observatoire EVAPM. Sortant de la réserve et de la prudence que je considérais devoir être de rigueur dans ce cadre, j’avais titré le texte « Alerte aux maths ? » le point d’interrogation laissant la porte ouverte à des interprétations et à des discussions variées. En fait l’APMEP pas plus que d’autres instances ont prêté beaucoup d’attention à ce texte, lequel, à ma connaissance n’a jamais été publié ».

    Cette introduction et la lettre d’Antoine sont à http://micheldelord.info/nt-05a_bodin.pdf

    Bonne lecture et encore merci à Antoine Bodin.
    Cabanac, le 3 janvier 2018
    Michel Delord

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    • Une lettre d’Antoine Bodin : La DEP(P) à l’insu de son plein gré

      le 8 janvier à 12:38, par Michel Delord

      /
      Suite : Le Monde – La lettre de l’éducation n° 940, 8 janvier 2018

      Mathématiques : une baisse du niveau « édulcorée » depuis 1986 ?

      /
      Les instances officielles ou associatives de l’enseignement des mathématiques en France ont-elles, depuis le milieu des années 1980, édulcoré ou même écarté des informations qui alertaient sur la réalité d’une forte « baisse du niveau » des élèves ? C’est en tout cas ce qui ressort d’un échange public entre Antoine Bodin et Michel Delord…

      La suite est à http://bit.ly/nivo-lm01
      MD

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  • CQFD : Libérez-nous de l’évaluation, de la gouvernance, du management, … et de tous les enfants légitimes de la technocratie

    le 22 janvier à 16:18, par Michel Delord

    Dans le texte publié le 3 janvier 2018 et intitulé «  Lettre d’Antoine Bodin : La DEP(P) à l’insu de son plein gré », on pouvait lire :

    Nous publierons également le texte de 2004 « Alerte aux maths » dont Antoine Bodin nous disait donc : « En fait l’APMEP pas plus que d’autres instances ont prêté beaucoup d’attention à ce texte, lequel, à ma connaissance n’a jamais été publié ».

    Vous pourrez donc lire le texte « Alerte aux maths », dont le moins que l’on puisse en dire est que l’APMEP n’en a pas fait une large publicité : il donne de nombreux éléments qui permettaient en 2003 à un esprit même moyennement doué de comprendre – contrairement à ce qui était claironné sur tous les toits des medias relayant « La Recherche », celle qui Montre indubitablement que… – que le niveau baissait.

    Mais en fait pour utiliser la métaphore d’Antoine Bodin « l’APMEP pas plus que d’autres instances » n’en ont déduit d’autres conséquences que la nécessité de casser le thermomètre comme il le prévoyait depuis quinze ans maintenant :

    Avec un peu de chance, EVAPM disparaîtra rapidement et tout espoir de comparaison sera englouti avec. Cela arrangera bien du monde et toutes les autruches qui préfèrent garder la tête dans le sable plutôt que d’affronter la vérité ou ce que l’on peut en percevoir.

    Il y a encore deux évaluations, ‘dont les résultats n’ont pas été publics’, à publier mais entre-temps, vous pouvez toujours

    • monter un comité de soutien aux autruches qui, même si elles gardent la tête dans le sable – ce qui est idiot mais personnel–, ne font jamais ce qu’ont fait et de manière continue « l’APMEP et d’autres instances », c’est-à-dire travailler intensément à mettre la tête des autres dans le sable…
    • consulter le site extrêmement riche d’Antoine Bodin ( https://antoine-bodin.com/ ), et dont la lecture a été grandement facilitée par la récente mise à jour des liens.
      Bonne lecture. MD

    Bonne lecture. MD

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