Campus 2016

Le 7 décembre 2009  - Ecrit par  Valerio Vassallo Voir les commentaires (1)

Il s’agit du titre de mon premier court-métrage [1]. Pourquoi ce court-métrage et quelle relation avec l’image des mathématiques ? Derrière l’image des mathématiques, il y a celle du mathématicien, du chercheur et en arrière plan encore l’image que chaque enseignant-chercheur a de lui-même.

Comme il est difficile de se lancer dans des généralités sans en avoir les compétences, j’ai trouvé plus pertinent d’afficher, par le biais du cinéma, mes états d’âme et ceux de quelques collègues ayant manifesté et défilé dans les rues au printemps dernier. Printemps effacé par les vacances d’été et plus sérieusement par les réformes adoptées malgré tout.

Le calme est certes revenu sur nos campus universitaires, il n’y pas de grèves massives en vue. Ceci pour la joie de beaucoup : parents d’élèves, étudiants soucieux de pouvoir suivre tranquillement leurs cursus, présidents d’université et d’autres catégories professionnelles encore. J’avoue que le calme, même apparent, est propice à la concentration et à une meilleur préparation des enseignements, à leur bon déroulement, il est aussi propice à la recherche. C’est ce que je me dis, et je ne me cache pas d’y trouver une certaine jouissance car j’aime mon travail. Jouissance honteuse par moment. Pourquoi ?

Une atmosphère de grande inquiétude reste néanmoins sur ces lieux de recherche et d’enseignement appelés campus universitaires. Les enseignants-chercheurs, les enseignants, les chercheurs restent des individus qui se sentent mal aimés par la société. Seul réconfort – si on peut encore l’appeler ainsi, de façon cynique – est le fait que ce malaise se manifeste dans d’autres secteurs. France Telecom, pour ne citer qu’un exemple, a été le théâtre de faits dramatiques mettant en lumière des préoccupations profondes.

Je ne suis pas sociologue, ni ne le prétends, pour faire une analyse du malaise de nos sociétés et plus particulièrement de celui de mon propre milieu de travail. Des penseurs, spécialistes dans ce domaine, l’ont fait d’une façon remarquable et ont mis par écrit leurs réflexions. Je pense par exemple à Charles Melman, dont j’ai eu le plaisir d’écouter à Lille une conférence dans le cadre de la manifestation « Citéphilo 2009 », auteur de « L’homme sans gravité » et « La nouvelle économie psychique, la façon de penser et de jouir aujourd’hui ». Je pense aussi à Christophe Dejours auteur de « Travail vivant ».

Je prétends toutefois pouvoir exercer mon regard sur la société, sur mon environnement le plus proche et tenter d’exprimer mon opinion à son égard. Le débat me permettra ainsi d’avancer dans mes réflexions.

Il y a certes des colloques très spécialisés, comme le récent « Mathématiques à venir » [2] organisé par nos sociétés savantes, qui devraient servir à nous apporter des éclairages, aider les jeunes dans leur choix, faire en sorte que les professionnels de notre discipline s’épanouissent dans leur travail et permettre aux chefs d’entreprise de soutenir l’innovation. Ceci reste toutefois de l’événementiel. Par définition et comme on peut le constater trop souvent, passé l’événement, oubliés les frissons du moment présent, tout le monde revient à la réalité de son quotidien.

Il est intéressant et bon pour le moral — j’en conviens — de souligner de temps en temps les buts à atteindre dans une société — bien que ceux-ci se discutent — de soulever des espoirs, réaffirmer l’identité et le rôle d’une discipline, rehausser le côté positif des choses. Mais pour atteindre ces buts, il faut parcourir un chemin, un long chemin.

Je m’explique.

Venons-en au film, à Campus 2016. Si je réfléchis à sa genèse, je dirais que le premier mot qui me vient à l’esprit est le mot « souffrance » .

De quelle souffrance ? Tout simplement, sans trop de détours, de la souffrance que je ressens sur mon lieu de travail.

Il est vraiment très difficile pour moi d’en parler. Pourtant, ce ne sont pas les mots qui me manquent mais peut-être, au fond, le courage de dépasser une forme de pudeur. Celle de dévoiler une certaine part d’intimité, celle de rompre des secrets, pas uniquement les miens, mais aussi ceux que je partage avec une communauté ou avec une grande partie de la communauté à laquelle j’appartiens. Cette communauté est celle des enseignants-chercheurs, en mathématiques, dans mon cas particulier.

Je trouve plus de facilité à exprimer avec des mots l’immense plaisir que j’éprouve à discuter de mathématiques avec mes collègues, à enseigner et à échanger avec les étudiants pendant et en dehors des cours, à faire une conférence auprès du grand public, à éprouver de la joie devant un beau problème de géométrie, à partager des fous-rires avec mes collègues pendant la pause déjeuner ou la pause-café... Il m’est très agréable de parler de tout ça, c’est-à-dire du bon côté de mon métier.

Je tiens à faire remarquer que je passe, comme bon nombre de collègues, plus de temps sur le campus universitaire que chez moi près de mes proches ou en compagnie de mes amis. D’ailleurs, la plupart des gens passent peut être les deux-tiers de leur vie, hors de leur domicile. Il faut vivre longtemps pour inverser ces proportions. L’année dernière, un membre très cher de ma famille est décédé, il était plus que centenaire : il avait vécu plus d’années à la retraite qu’en exercice en tant que chef de gare. C’est rare, me diriez-vous. C’est ce que je me dis aussi : j’aimerais bien fêter mes 100 ans et avoir encore la santé et la force d’esprit pour tourner un nouveau film à l’image du réalisateur centenaire portugais Manoel de Oliveira.

Lorsque je regarde en arrière, après presque 20 ans de carrière ici, à Lille 1, et presque 30 d’enseignement, le métier d’enseignant-chercheur représente pour moi, comme pour vous tous, chacun dans sa spécialité, une belle tranche de vie.

Comment s’interdire alors de ne pas attacher la plus haute importance à la qualité de ce service, tant sur le plan professionnel que sur le plan humain, service à offrir à la communauté en échange des compétences et de la qualité du service des autres ?

On appelle ce service le « service public », celui-ci étant à mon avis une des formes les plus nobles du respect des autres dans une démocratie digne de ce nom.

Disons, pour aller droit au but, qu’il y a des statuts, actuellement remis en cause, établis au début des années 80, qui déterminent les missions des enseignants-chercheurs, missions énoncées en termes de « recherche » et de « transmission de connaissances », cette dernière impliquant elle-même la première. Je pense, comme chacun de mes collègues, avoir accompli et continuer à accomplir ces missions. A ma façon, certes, avec mon style, ma personnalité, avec mon être tout entier, c’est-à-dire cette personne que j’extrais de son intimité chaque jour pour qu’elle participe à la vie collective.

Comment alors ne pas s’indigner d’être mis sur une liste « noire », celle des non-publiants ou, peut-être pire, la liste « grise » des enseignants-chercheurs dont la présence est tolérée par la hiérarchie ?

Comment digérer que l’on vous octroie un sursis car « au fond vous faites quelque chose dans ce laboratoire » ?

Comment ? Je fais seulement quelque chose ? Ce serait ce petit quelque chose qui me sauve d’être mis à l’écart du laboratoire ?

Je passerais donc les deux tiers de ma vie hors de chez moi pour faire « quelque chose » ? Ce quelque chose qui est là, c’est presque zéro, mais ce n’est pas zéro, donc « je suis sauvé ».

Incroyable ! Mais sauvé de quoi au juste ?

Voilà une nouvelle forme de mépris, « le mépris intellectualisé ».

Je crois, comme beaucoup de collègues, vivre un cauchemar, celui de ne pas être dans un laboratoire de scientifiques de haut niveau... Et pourtant.

Certes, depuis longtemps je ne découvre plus de nouveaux théorèmes...
Et alors ? Je ne pense plus ? Je n’enseigne plus ? Je n’offre plus mon temps pour le rayonnement de ma discipline ? Je ne participe plus à la diffusion de la culture et de l’information scientifique ? Je ne contribue plus au sein de la communauté scientifique à alimenter le débat sur notre discipline et son enseignement, à la transmission des connaissances et à la formation ?

Ma hiérarchie me voudrait morcelé en enseignant et en chercheur, je m’y refuse.

Je revendique d’appartenir à une communauté, une communauté dans laquelle j’ai le sentiment de ne pas être un parasite, ni « une branche morte », ni... vous chercherez la métaphore qui vous parle le plus.

Il arrive toutefois ce moment critique où tout bascule : le système parvient à vous rendre mal à l’aise. Un sentiment de solitude s’installe, même si tous les jours vous vous levez pour rejoindre votre laboratoire, parfois difficile à trouver... Si la plupart des collègues, des étudiants ou des secrétaires vous permettent de sourire et même de croire que tout va bien, vous rêvez au fond d’autre chose : d’une vraie qualité de vie.

Pourtant, le système pourrait garder une magnifique capacité d’autogestion, il pourrait se donner des libertés, des libertés qui ne coïncideraient évidemment pas avec la fainéantise et le « n’importe quoi » .

Il aurait peut-être été plus facile pour moi de faire un film sur des catégories ciblées comme les ouvriers d’une chaîne de montage plutôt que sur des universitaires, dont on dit trop facilement et sans contradiction possible dans des journaux (ce qui est aussi une souffrance pour moi) qu’ils ne travaillent que 4 heures par semaine. Je l’ai vraiment lu ! 

A l’extérieur donc, les universitaires doivent entendre qu’ils travaillent peu. Et à l’intérieur, qu’ils ne répondent pas aux critères d’une activité reconnue. Je n’ai plus envie, moi, d’entendre tout cela. Je préfère que l’on me renvoie une certaine reconnaissance de mon engagement, de mes talents et que l’on m’encourage à donner le meilleur de moi-même.

Alors, quelle position tenir dans un tel contexte ? Je revendique encore l’appartenance à une communauté qui m’a adopté lorsque j’ai été recruté en tant que maître de conférences avec des missions assez larges pour que je puisse m’y retrouver. Moi comme mes collègues.

Ces dernières années, j’ai vu des déchirures, des amitiés naître et mourir brutalement sur nos lieux de travail ; des rivalités, des trahisons, de la dépression, de la profondeur et de la superficialité.

La question est alors la suivante : à quel point, dans ce magma d’émotions mal maitrisées, d’intelligences malmenées, de talents gâchés, sommes-nous devenus nos propres bourreaux ? A quel collègue puis-je tendre la main sans qu’il me dévore les doigts ?

Mes propres difficultés à canaliser mes émotions et par conséquent mon langage m’ont amené vers d’autres rivages. Ce qui me fascine personnellement dans l’art, le cinéma en particulier mais aussi dans toute forme de vie spirituelle, c’est une « quête infatigable de l’indicible » qui fait de l’être humain un être vivant particulier. Je cite la psychanalyste Catherine Ternynck, dans son livre Chambre à part :

« On peut aimer les mots pour ce qu’ils disent, mais aussi pour ce qu’ils taisent, et invitent à chercher ailleurs, plus loin. Le sens est toujours au-delà du seuil ».

Cela pour rappeler, sans prétention, une phrase de Gian Carlo Rota (dans son ouvrage Pensées discrètes, page 188) que m’a dédicacée, il y a quelques mois – c’était avant que je réalise ce film – un conférencier qui allait parler de ce grand mathématicien et philosophe :

« De nos jours, la médiocrité dominante coûte très cher aux scientifiques qui osent dévier de la routine des publications techniques pour se plonger dans le ciel bleu de la libre fantaisie ».

En tournant ce film, j’ai eu une pensée particulière pour tous les collègues qui souffrent et qui n’osent pas le dire, ceux qui dépriment parce qu’ils ne sont pas au top de leurs recherches, ou parce qu’ils ne parviennent pas dans leurs enseignements à intéresser suffisamment des jeunes qui auraient besoin de profondeur. Je le dirai sans détours : ce système LMD [3] est un véritable échec, un virus qui s’est infiltré dans les Universités pour aspirer leur souffle vital. C’est le triomphe de la course, de la performance sur la lenteur nécessaire à l’apprentissage ; la victoire du superficiel sur la profondeur.

Je souffre aussi pour les jeunes qui doivent sentir que quelque chose ne va pas. Ce n’est pas vrai que les jeunes se détournent volontairement des sciences. Cette histoire de désaffection pour les sciences est un canular. Celui-ci est démasqué dans une enquête menée par le sociologue Bernard Convert. Nous le constatons également depuis plusieurs années lorsque nous rencontrons, mon collègue François Recher et moi-même, des élèves, des enseignants, des documentalistes et des chefs d’établissements scolaires de notre région. Nous apprenons en effet beaucoup sur une « sociologie de la jeunesse actuelle ».

Les jeunes cherchent de la passion et de la profondeur. Ils ont ce besoin vital nécessaire pour orienter leurs choix de vie. C’est presque une caractérisation de la jeunesse : chercher la profondeur. Et nous, qui avons déjà fait une partie du chemin, nous avons une dette envers les personnes que nous avons rencontrées et qui nous ont fait connaître les grands plaisirs de l’accès à la connaissance, et ont ainsi éclairé notre propre chemin.

Je pense naturellement à des collègues, maintenant à la retraite, à une époque déclarés émérites — c’est à dire le top de la carrière universitaire — car leur culture représentait un phare pour nous tous ; ces collègues qui, avec les critères et les mentalités actuelles, auraient du mal à devenir professeurs première classe ! Ces collègues qui ont formé des générations et des générations de jeunes dans des conditions bien différentes de celles que nous connaissons actuellement, je veux dire plus respectueuses.

Et si une Université perd ses jeunes, elle n’aura bientôt plus de doctorants, plus de chercheurs, plus de laboratoires. Ce serait alors davantage une désaffection pour la médiocrité que pour les sciences. Le scénario catastrophe serait alors la désertification de nos campus.

Voilà une peur que j’ai essayé d’exorciser dans le film. Le titre, « Campus 2016 », m’aide à penser que nous avons encore quelques années pour réagir avant qu’il ne soit trop tard...

Délivrer des connaissances est une chose, mais donner aux jeunes un véritable accès à la connaissance en est une autre autant nécessaire. On peut se contenter de débiter du savoir et de publier davantage. Le rôle de l’universitaire, je ne le conçois pas comme tel, mais plutôt comme un guide, un accompagnateur, un référent qui ouvre à la connaissance, un passeur entre l’université et la cité. C’est un véritable engagement auprès des jeunes, une des missions essentielles et prioritaires de l’Université mais aussi de la recherche au sens large, des publications, des colloques,...

Chacun doit pouvoir y trouver sa place selon ses compétences, ses talents, ses projets et être reconnu dans la complémentarité : enseignant-chercheur, enseignant, chercheur, professeur des écoles, psychologue scolaire, inspecteur, chef d’établissement, médaille Fields, académicien, penseur...

« Campus 2016 » est un acte d’amour pour l’Université et pour la pensée, toutes deux menacées dans un monde dominé par l’individualisme et la consommation qui a peut-être perdu de vue l’essentiel : le sens.

PNG - 257.9 ko

Notes

[1Ce court-métrage, produit avec le concours des autres universités de la Région Nord Pas-de-Calais, est en ligne sur le site de l’Université Lille 1 : visionner.

[2Voir le billet « Maths à venir » sur ce site.

[3Voir l’organisation licence-master-doctorat ou LMD.

Partager cet article

Pour citer cet article :

Valerio Vassallo — «Campus 2016» — Images des Mathématiques, CNRS, 2009

Commentaire sur l'article

  • Campus 2016

    le 18 janvier 2010 à 10:58, par barbara

    Bonjour

    Tres interessant, ce message. La souffrance se repand dans notre metier. Il y a les publiants et non publiants, les actifs en recherche et les autres, ceux qui ont des delegations, et les autres, ceux qui ont la PEDR, et les autres, ceux qui ont ete notes A (ou B) par le jury d’attribution de la PES, et les autres, ceux qui ont ete notes C (bouh... les mauvais !) et ceux qui n’ont meme pas imagine la demander, ceux qui sont invites a droite a gauche, ceux qui complexent, qui s’interrogent, qui depriment, n’osent pas parler de leurs difficultes face a la pression, pression de publier, meme des articles sans interet, publier tous les ans, pression qui pousse a negliger ses enseignements pour pouvoir faire des maths (ah bon, enseigner les maths, c’est pas des maths ?)

    Etc etc.
    Ambiance morose je trouve chez les jeunes de ma generation.

    Moi, je n’ai jamais reussi a travailler sereinement sans encouragements et atmosphere chaleureuse. Alors le systeme « a la performance », ou on se mesure sans arret aux autres, ou on est toujours le mediocre d’un autre, ca m’epuise mentalement et psychologiquement.

    Plusieurs collegues -devoue-e-s, competent-e-s, investi-e-s, mathematicien-ne-s- hesitent a partir du metier, face a cette pression qui nous pousse si facilement sur le versant d’une supposee mediocrite, au lieu de nous considerer comme une communaute scientifique unie et de revaloriser notre travail.

    Je ne sais rien faire d’autre que les maths, sinon, je partirais, peut-etre, aussi.

    Répondre à ce message

Laisser un commentaire

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?

Suivre IDM