3 février 2013

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Chez les Weil, de Sylvie Weil

Préface

Michèle Audin

Mathématicienne et oulipienne (page web)

Quatre ans après sa parution, Chez les Weil, de Sylvie Weil [1], sort en collection de poche [2]. Nous reproduisons la préface de cette nouvelle édition.

Puisque vous avez ouvert le livre et lisez cette préface, vous savez que l’auteur s’appelle Sylvie Weil et le livre « Chez les Weil ». Vous connaissez sans doute le nom de Simone Weil et peut-être celui d’André Weil. L’affaire est claire : Sylvie va nous dire comment c’était, ce fut, c’est peut-être encore, de vivre avec André et Simone.

Car ils étaient deux, André et Simone, le frère et la soeur. Simone Weil la philosophe et André Weil le mathématicien, un génie bicéphale, dit Sylvie Weil. Deux surtout, mais pas seulement : « chez les Weil », c’est aussi chez les grands-parents, chez les ancêtres, chez les Reinherz, et chez les Barasch : oui, Sylvie a trouvé, assez loin dans l’arbre généalogique de Simone, le savant hébraïste peu doué pour le commerce que la tradition juive lui imposait (dit-elle) d’y chercher.

Sylvie, fille d’André, est née plus ou moins au moment où mourait Simone. Sa ressemblance avec sa tante, avec les photographies de Simone, est flagrante. Double de la tante morte si jeune, voilà qui n’était déjà pas simple, surtout quand on est en partie élevée par les grands-parents, fous de douleur d’avoir perdu leur fille. Être la nièce de Simone, de Simone Weil morte, de Simone Weil la sainte, qui s’était laissée mourir de faim, ce ne fut donc pas très facile.

Mais être la fille d’André, d’André Weil vivant, ce fut aussi quelque chose. André Weil ? Imaginez un garçon de seize ans, entrant, en 1922, à l’École normale supérieure, fort en maths et d’ailleurs fort en tout (en particulier en sanscrit), rapidement devenu un des grands mathématiciens du vingtième siècle, et en particulier un des fondateurs de « Nicolas Bourbaki », ce groupe qui transforma profondément la façon de penser et d’écrire les mathématiques – André Weil était l’âme de Bourbaki. Pour les mathématiciens d’aujourd’hui, André Weil est une légende. Pas seulement à cause de Bourbaki, pas seulement à cause des théorèmes qu’il a démontrés, des livres qu’il a écrits, des conjectures qu’il a laissées à ses suivants, mais aussi à cause des aspects, disons, romanesques (je suis certaine qu’il aurait désapprouvé ce qualificatif [3]) de sa biographie, et des souvenirs que sa personnalité a laissés dans la communauté mathématique.

André Weil est devenu mathématicien juste après la Première Guerre mondiale. Comme ceux de sa génération, il avait une conscience aiguë de ce que cette guerre, qui avait tué tant de jeunes scientifiques, avait coûté aux mathématiques françaises. Il savait qu’il était mathématicien et pas militaire, il décida donc de ne pas porter les armes pendant la guerre qui s’annonçait. Parti en mission au printemps, il se trouvait en Finlande en septembre 1939, y resta... et y fut arrêté, soupçonné d’être un espion russe. Il passa par diverses prisons nordiques avant d’être renvoyé en France. Au début de 1940, il se retrouva donc dans une prison de Rouen [4]. C’est là, la prison s’appelait Bonne-Nouvelle, qu’il mit au point un immense et extraordinaire programme de travail grâce auquel il put résoudre une version d’un célèbre problème de Riemann et imaginer bien d’autres théorèmes.

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Ici je fais une pause dans mon histoire et reviens au livre. Sylvie Weil n’est pas allée rendre visite à son père en prison : en 1940, elle n’était pas née ! Pourtant le portrait de la famille Weil allant voir le fils, frère et mari insoumis, qu’elle dresse à partir d’un morceau de papier retrouvé, est un des moments forts de son livre.

André Weil fut jugé pour insoumission en mai 1940, il choisit de rejoindre une unité combattante, puis fut démobilisé après l’armistice de juin. Début 1941, menacé par les décrets antisémites de Vichy, il réussit à quitter la France avec sa femme et à gagner les États-Unis. Il me reste à signaler que, dans l’ambiance qui régnait en France après la guerre, il lui fut impossible, à lui, le « déserteur », de retrouver un poste. Sa carrière se déroula donc, après deux ans au Brésil, aux États-Unis.

Toute une histoire... Attirés par le nom de Weil et sa personnalité hors-normes, beaucoup de mes collègues mathématiciens ont lu « Chez les Weil » lors de sa parution chez Buchet/Chastel en pensant y trouver une biographie du légendaire grand homme. Il n’en est rien. Ce livre n’est pas une biographie (ni a fortiori deux biographies). Ce n’est pas non plus un livre de souvenirs pieusement recueillis et regroupés. Sylvie Weil n’est ni mathématicienne ni philosophe, elle est écrivain.

Ce que vous allez lire, c’est son histoire à elle, ses promenades avec son père, jeune et grand, à São Paulo, à Paris ou à Chicago, avec son père, vieux et moins grand, à Kyoto, où elle l’accompagna recevoir le prix Kyoto (justement), mais aussi bien d’autres choses, la place du sucrier chez les Weil et les « visites » que Simone rend à Sylvie à l’hôpital, par exemple. Ni Simone ni André n’étaient vraiment faits pour le monde dans lequel nous vivons, nous, mais c’est avec eux que Sylvie Weil a réussi à faire sa place dans ce monde réel...

Il y a une formule mathématique dans son livre (une seule), celle définissant la fonction zêta de Riemann, qu’André Weil avait recopiée pour elle. J’ai évoqué plus haut les souvenirs que sa personnalité avait laissés dans la communauté mathématique. Brutalement, le négatif, en trois mots : arrogance, ironie et provocation. Je ne doute pas que, quand vous aurez lu « Chez les Weil », vous aurez affiné cette brutalité et développé de l’empathie pour ce mathématicien. Mais, puisque j’ai écrit le mot « arrogance », je vais écrire aussi le mot « humilité » : parce qu’il y a de l’humilité à recopier ceci, la fonction zêta, que nous comprenons si mal, disait André Weil, qui fut peut-être celui qui la comprit le mieux, parce que nous n’avons pas assez travaillé en théorie des nombres. Toute une vie pour les mathématiques... si vous saviez comme André Weil s’ennuie, depuis qu’il est mort.

Mais j’en ai déjà trop dit. C’est le livre qu’il faut lire, pas la préface.

Michèle Audin
mathématicienne
août 2012

Notes

[1Dont IdM a rendu compte en son temps, par la plume de Jean-Pierre Kahane.

[2Dans la collection Libretto. Simultanément, les éditions Buchet/Chastell publient Le Hareng et le saxophone, dans lequel Sylvie Weil évoque l’histoire de la famille... de son mari.

[3Même si je ne l’ai jamais rencontré, je commence à bien le connaître : j’ai publié sa correspondance avec son ami Henri Cartan, un livre de 750 pages, Correspondance entre Henri Cartan et André Weil 1928-1991, Documents mathématiques, Société mathématique de France, 2011.

[4Il a lui-même raconté cette histoire dans un livre intitulé Souvenirs d’apprentissage, Birkhäuser, 1991. Un livre passionnant et fort bien écrit quoiqu’assez provocateur : le chapitre consacré à la guerre s’intitule « La guerre et moi (ballet-bouffe) ».

Affiliation de l'auteur

Michèle Audin : Université de Strasbourg et Ouvroir de littérature potentielle

Commentaires sur l'article

Pour citer cet article : Michèle Audin, « Chez les Weil, de Sylvie Weil »Images des Mathématiques, CNRS, 2013.

En ligne, URL : http://images.math.cnrs.fr/Chez-les-Weil-de-Sylvie-Weil.html

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