Claude Séraphin Moret-Blanc (1819-1886)

Un parcours atypique d’enseignant de mathématiques spéciales au dix-neuvième siècle

Piste verte 20 janvier 2015  - Ecrit par  Roland Brasseur Voir les commentaires

L’enseignement des mathématiques spéciales [1], au milieu du dix-neuvième siècle, a pour mission de préparer les élèves de deuxième année de philosophie des lycées aux concours d’entrée à deux écoles : l’École polytechnique et l’École normale supérieure (section des sciences).

Jusqu’en 1852, l’enseignement de ce qui avait été rebaptisé mathématiques supérieures en 1847 est assuré, au moins en principe (il arrive qu’il n’y ait pas d’inscrits) dans les 6 lycées de Paris et Versailles (plus quelques collèges à statuts particuliers : Chaptal, Rollin, Stanislas) et 44 lycées de province, ainsi que, de façon plus ou moins éphémère, dans plusieurs dizaines de collèges de province. Il est profondément réorganisé en 1852. Un arrêté du 8 septembre 1852 fixe la liste des lycées où l’enseignement des mathématiques spéciales est maintenu ; si les établissements parisiens ne sont pas touchés, 18 classes de province seulement sont conservées. Puis, au fil des années, des classes nouvelles seront créées, dans l’enseignement public comme dans l’enseignement privé (la loi Falloux, votée en 1850, l’autorise), d’autres seront peu à peu (mais jamais complètement) assimilées aux mathématiques spéciales : mathématiques élémentaires A (lesquelles connaîtront divers avatars jusqu’à la création des mathématiques supérieures en 1941), classes préparatoires à l’École centrale ou à l’École navale (lorsque les exigences du concours d’entrée se seront accrues).

De 1852 à 1900, environ 250 professeurs de mathématiques exercent dans ces classes. Les trois quarts sont normaliens, une vingtaine sont polytechniciens ; la plupart des autres ont été formés en faculté, souvent après avoir suivi un enseignement de mathématiques spéciales. Ils ont commencé jeunes à enseigner dans ce type de classes, généralement quelques années après leur succès à l’agrégation (dans l’enseignement public, les professeurs de classes de mathématiques spéciales proprement dites sont tous agrégés).

Moret-Blanc est la plus remarquable des exceptions : il a débuté comme instituteur, il n’a jamais été élève de mathématiques spéciales, il a été nommé pour la première fois professeur de mathématiques spéciales à l’âge de 58 ans.

L’enfance

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Acte de naissance de Prosper-Moret (© Archives nationales)

Claude Séraphin Moret-Blanc naît dans une famille de cultivateurs le 28 septembre 1819 dans le département du Jura, à la Chaux-du-Dombief.

En 1854, dans son monumental (3600 pages) Dictionnaire géographique, historique et statistique des communes de la Franche-Comté, département du Jura, Alphonse Rousset consacre 11 pages à ce village de l’arrondissement de Saint-Claude :

« Les habitants émigraient sur tous les points de la France, pour se livrer au commerce, et surtout aux entreprises du roulage. La perturbation apportée à cette industrie par la création des chemins de fer les fixera probablement au sol natal. L’agriculture et la moralité de la population n’auront qu’à gagner à ce changement d’habitudes. »

Il faudra attendre 1907 pour que le chemin de fer, et plus précisément la « ligne de tramway à traction mécanique de Clairvaux à Foncine-le-Haut », exploitée par la Compagnie générale des chemins de fer vicinaux, atteigne La Chaux-du-Dombief., sans d’ailleurs entraîner une augmentation de la population qui, stable autour de 1000 habitants jusqu’en 1850, déclinant régulièrement jusqu’en 1900, se stabilisera autour de 500 pendant un siècle.

Les Chauliers du milieu du dix-neuvième siècle sont majoritairement cultivateurs, mais le sol, peu fertile, ne produit que les deux tiers des céréales nécessaires à la consommation locale. Le village compte six fromageries, une scierie, deux moulins, une quarantaine de commerçants et artisans (quatre auberges, trois marchands de vin en gros – il n’y a pas de vigne –, deux bouchers, trois maçons, quatorze voituriers…). Les oncles et autres parents de Claude-Séraphin qui ont pu être identifiés sont cultivateurs, établis à La Chaux-du-Dombief ou tout près, à Longchaumois.

Claude-Séraphin Moret-Blanc est d’abord élève de l’école primaire de son village. Lorsqu’un enfant de la campagne éveille l’intérêt de l’instituteur, le maître essaie d’obtenir des parents qu’ils le laissent fréquenter plus assidûment l’école afin d’accéder à son tour à une carrière d’instituteur.

Les plus brillants bénéficient d’une bourse de l’État ou du département et vont dans un collège royal (nom donné aux lycées de 1815 à 1848), où quelques-uns, après le baccalauréat, suivent les cours de mathématiques spéciales et de physique qui les préparent aux concours de l’École polytechnique ou de l’École normale supérieure. Ce ne sera pas le cas de Claude-Séraphin.

La Chaux-du-Dombief, il y a un siècle

L’école normale de Salins (Jura)


Une école primaire dans un village du Haut-Jura en 1872 (© Musée national de l’éducation, Rouen).

Il a 16 ans lorsque son père meurt, en avril 1836. Il n’a plus, semble-t-il, qu’une sœur de 21 ans, qui épouse en décembre un voiturier du village, et un frère de 12 ans [2]. Il ne sera pas cultivateur. Breveté du degré élémentaire par la commission d’examen du Jura en septembre 1837, il est nommé le mois suivant instituteur à Lains. Un an plus tard, il entre à l’école normale primaire de Salins.

La « Loi sur l’instruction primaire » du 28 juin 1833 stipule que « tout département sera tenu d’entretenir une école normale primaire, soit par lui-même, soit en se réunissant à un ou plusieurs départements voisins ».

Avant la promulgation de cette loi, une trentaine de départements s’étaient déjà dotés d’une telle école. Celle du Jura s’ouvre à Salins le 1er novembre 1835. Les 16 à 18 élèves qu’elle accueille chaque année, et qui y restent deux ans, bénéficient de bourses, entières ou non.

La situation de famille de Moret-Blanc lui donne sans doute droit à une bourse entière. Il sort en septembre 1840 de l’école normale, breveté du degré supérieur. Instituteur communal dans son département, à Belmont puis à Chissey, il retrouve en avril 1844 l’école normale de Salins en qualité de maître surveillant.

Tout en enseignant, il continue d’étudier et est reçu bachelier ès lettres en août 1848 et bachelier ès sciences en juillet 1849, à Besançon : le baccalauréat se passe au chef-lieu de l’académie, et les examinateurs sont les professeurs de la faculté.

En avril 1850, le conseil général du Jura envisage de transférer l’école normale de Salins au chef-lieu du département, Lons-le-Saunier. Mais le 2 septembre 1850, « considérant que toutes les écoles publiques du Jura sont pourvues d’instituteurs, et qu’il reste encore à la disposition de l’autorité vingt-cinq instituteurs brevetés sans emploi », alors que « l’enseignement libre suffirait déjà, dans l’état actuel des choses, au recrutement annuel des instituteurs » puisque plus de la moitié des reçus au brevet supérieur ne sont pas passés par l’école normale, il décide par 21 voix contre 11 la suppression de l’école normale primaire de garçons de Salins, quinze ans après sa création [3]. L’Ami de la Religion et du Roi, « journal ecclésiastique, politique et littéraire », rebaptisé en 1848 L’Ami de la Religion pour des raisons indépendantes de la volonté de ses rédacteurs, exprime sa satisfaction [4] :

« On voit que la loi nouvelle permet de frapper définitivement les institutions dont la réforme ne paraît pas possible, ou dont l’inutilité et le péril sont manifestement démontrés. L’exemple que le conseil général du Jura vient de donner fera, nous l’espérons, une salutaire impression. »

Il faudra douze ans pour que le Jura retrouve une école normale primaire d’instituteurs, qui sera créée à Lons-le-Saulnier par un arrêté du 18 octobre 1862.

Professeur à l’école secondaire libre de Pontlevoy (Loir-et-Cher)

Ayant perdu son emploi, Moret-Blanc quitte le Jura. De 1850 à 1861, il enseigne les mathématiques à l’école secondaire libre de Pontlevoy, à 25 kilomètres de Blois.

« Avec ses 300 élèves, son académie, ses arts, sa grandeur, son élégance » [5], c’est l’un des établissements les plus anciens [6] et les plus renommés. La loi Falloux, promulguée le 15 mars 1850, dont certaines dispositions mettent officiellement fin dans l’enseignement secondaire à un monopole universitaire déjà bien malmené, apporte un nouveau souffle à ce type d’institutions.

On peut lire en 1856 que « l’ancienne abbaye des Bénédictins, transformée aujourd’hui en collège, est une institution florissante, et précieuse pour les familles de la contrée » [7]. Pas n’importe quelles familles, sans doute. Rendant compte de la distribution des prix de 1855, L’Ami de la Religion signale que « parmi les jeunes lauréats les plus applaudis, on a remarqué MM. de Goulaine, de Farguettes, de Grandval, Hu, de Vergennes, de Préville, de Pully, de Salvert, de Saint-Martial, de Vibraye, de Grandval, Prévol, etc., etc. » Le discours que l’abbé Peschoud, directeur du collège, adresse à ces jeunes aristocrates est d’ailleurs sans concession : « Nous demandons aujourd’hui à vos parents de ne vous laisser ni repos ni trêve jusqu’à ce que la sainte ardeur du travail soit allumée dans vos âmes. J’ai toujours été affligé de voir que les enfants des pauvres sont presque les seuls dont on stimule vivement l’énergie. » [8]


Notice historique et descriptive sur Pontlevoy, Blois, 1836, 109 p.

Licences et agrégation

Enfant de pauvres et de surcroît orphelin de père, Moret-Blanc a eu le privilège de voir son énergie doublement stimulée. En 1861, il a suffisamment économisé pour quitter Pontlevoy et étudier à Paris, où il suit pendant deux ans les cours de la Sorbonne et du Collège de France. Licencié ès sciences mathématiques en juillet 1862 et ès sciences physiques en juillet 1863, et désireux de se présenter à l’agrégation de mathématiques, il demande au ministre une chaire de sciences dans un lycée. Le recteur de l’Académie de Besançon, consulté, envoie un rapport détaillé, daté du 25 août 1863 :

« Je n’ai pu recueillir aucun renseignement sur la conduite de M. Moret-Blanc pendant les deux années qu’il vint de passer à Paris, mais ceux que j’ai reçus à cet égard pour les années qui se sont écoulées de 1837 à 1861 sont des plus satisfaisants. […]

Je ne me suis pas contenté des informations écrites que j’avais reçues sur M. Moret-Blanc ; je l’ai fait venir près de moi et de la conversation que j’ai eue avec lui, il résulte que je le considère à tous les points de vue digne de l’emploi qu’il sollicite. Je n’ai qu’une inquiétude en ce qui le concerne : je craindrais qu’il ne sût pas maintenir dans une classe une discipline exacte ; aussi, serais-je d’avis qu’il fût essayé d’abord dans un lycée où les classes ne renfermeraient pas un grand nombre d’élèves. »

Malgré cet avis favorable, Moret-Blanc n’obtient pas de nomination ministérielle. C’est comme professeur libre, c’est-à-dire exerçant dans une des nombreuses institutions parisiennes dont les pensionnaires sont le plus souvent inscrits dans le lycée le plus proche, qu’il est reçu quatrième à l’agrégation de mathématiques en 1865, après un échec en 1864.

La promotion d’agrégés de mathématiques de 1865 n’a pas le prestige de celle de 1864, où les deux premiers étaient Gaston Darboux et Édouard Lucas. La liste des reçus compte cinq noms. Les trois premiers sont Arthur Roche (30 ans), professeur libre ; Albert Léon de Saint-Germain (26 ans), interrogateur en mathématiques spéciales au lycée Charlemagne [9] ; Gustave Dubois (33 ans), chargé de cours au lycée de Dijon.

Le cinquième et dernier est le seul normalien de la liste : Luc Alphonse Millet (ENS 1862) [10], né en 1842 aux Petites-Chiettes (aujourd’hui Bonlieu), village jurassien où son père, décédé en 1857, était notaire [11]. Les territoires de La Chaux-du-Dombief et les Petites-Chiettes sont contigus, et les habitations des deux bourgs ne sont distantes que de quelques kilomètres.

Professeur de mathématiques élémentaires au lycée du Havre

Le 23 septembre 1865, Moret-Blanc est nommé professeur de mathématiques au collège du Havre, érigé en lycée impérial par Napoléon III en 1861, avec effet lorsque les nouveaux bâtiments seront construits et utilisables. Le lycée impérial du Havre est inauguré le 9 octobre 1865 [12], et Moret-Blanc y est nommé par un nouvel arrêté ministériel daté du 22 octobre.

Le souci du recteur de Besançon quant aux effectifs est satisfait : les deux classes de Moret-Blanc, mathématiques élémentaires et philosophie, ont en tout 14 élèves la première année ; les années suivantes, il aura généralement de 5 à 7 élèves en mathématiques élémentaires, et une seule fois plus de 20 élèves sur l’ensemble de ses deux classes. Il assure aussi la préparation des maîtres répétiteurs à la licence.

Très méthodique, il est jugé « professeur de mérite, qui aime le travail et s’y livre avec ardeur », et dès 1874 ses nombreuses contributions aux Nouvelles Annales de mathématiques sont portées à son crédit dans les rapports de son proviseur. La qualité de son parcours est régulièrement rappelée par le proviseur et les inspecteurs généraux. Sa tenue et sa conduite sont estimées dignes d’éloges. Tout juste regrette-t-on une certaine froideur. En 1874, année où, exceptionnellement, il a 31 élèves dont 16 en mathématiques élémentaires ; le proviseur remarque à nouveau que, si « son enseignement est bien fait et produit de bons résultats, […] il tiendrait difficilement une classe nombreuse ». Mais l’année suivante, il n’a plus que 20 élèves, toujours en deux classes.

Le lycée du Havre en 1908 (© Bibliothèque municipale du Havre)

Professeur de mathématiques spéciales au lycée du Havre

En 1877, l’académie de Caen regroupe six départements, les cinq de nos deux (bientôt une) régions normandes actuelles, plus la Sarthe. Chacun de ces départements abrite un lycée, à l’exception de la Seine-Inférieure qui en a deux, à Rouen et, depuis 1865, au Havre. Deux classes de mathématiques spéciales : celle de Caen, la ville où sont implantées les facultés de l’académie [13], a pour professeur de mathématiques Fraissinhes (ENS 1857) ; celle de Rouen est confiée depuis 1853 à Vincent (ENS 1842) ; en 1876-77, elles ont 15 et 9 élèves.

Cette année-là, la création d’une classe de mathématiques spéciales est envisagée au lycée du Havre, vraisemblablement à la demande de la municipalité. Selon le proviseur ; il serait « juste » de la confier à ce « professeur instruit, savant même, modeste, timide et peu brillant devant les inspecteurs ». L’inspecteur général Roger (ENS 1847) nuance : « il me paraît apte à être provisoirement chargé de la classe de mathématiques spéciales. »

En septembre 1877, l’ancien instituteur Moret-Blanc est « délégué dans les fonctions de professeur de mathématiques spéciales » au lycée du Havre, qui n’est plus impérial depuis quelques années. Il a 58 ans. Deux seulement des 39 professeurs de mathématiques enseignant alors en mathématiques spéciales dans un lycée public sont plus âgés que lui : Forestier, né en 1817, en spéciales à Toulouse depuis 1855, et Boucher, né en juillet 1819, en spéciales à Angers. Mais ils prendront leur retraite en 1879, tandis que Moret-Blanc dirigera sa classe jusqu’en 1882.

Rapport de l'inspecteur général Charles d'Almeida, avril 1880 (Archives nationales)

Rapport de l’inspecteur général Charles d’Almeida, avril 1880 (© Archives nationales)

Pendant le premier trimestre 1878-79, une fracture de la jambe l’oblige à interrompre son cours. Il est remplacé par Louis Sauvage (ENS 1873), professeur de mathématiques élémentaires au lycée qui, nommé en spéciales à Orléans en octobre 1879, passera trois mois plus tard dans l’enseignement supérieur et sera professeur de calcul différentiel et intégral à Marseille de 1885 à 1920.

Les effectifs, variables au cours de l’année, scolaire oscillent entre 1 et 8 élèves, et lorsqu’il y en a plus de 5, c’est parce que sont pris en compte quelques maîtres répétiteurs qui préparent la licence ou, plus rarement, le concours de l’École normale supérieure. Un de ces maîtres répétiteurs obtient un résultat honorable à l’écrit de l’École normale supérieure en 1881, sans être admissible [14]. Les rapports d’inspection ne signalent aucune admissibilité à l’École polytechnique ou à l’École normale supérieure, ni même à l’École centrale ou à l’École forestière, auxquelles préparent aussi, pour encore quelques années, les classes de mathématiques spéciales de province – à Paris, c’est dans des classes de mathématiques élémentaires que se trouvent les candidats à ces écoles moins prestigieuses.

Pourtant, trois élèves dont les parents habitent Le Havre sont admis à l’École polytechnique en 1880 – on n’a pas recherché dans les résultats des autres années. Ce sont le major de la promotion, Boell, dont le père est rentier ; Biette, le seul des trois à être né au Havre, où son père est négociant en vins ; Vieillard-Baron enfin, dont le père, polytechnicien, est depuis 5 ans directeur des manufactures de l’État au Havre. Mais ils ont tous trois préparé le concours à Paris : Boell et Vieillard-Baron sont élèves de Pruvost (ENS 1853) au lycée Louis-le-Grand, et Biette suit les cours de Vazeille (Polytechnique 1845) au collège Stanislas.

Toutes les classes de mathématiques spéciales de province subissent, à des degrés divers, cette concurrence de Paris. Mais elle est particulièrement sensible dans des établissements où, comme à Rouen ou au Havre, les effectifs, quoiqu’ un peu gonflés par l’admission d’élèves médiocres, restent désespérément faibles : en 1880, 19 des 34 classes de province ont de 1 à 8 élèves. Seules les très grandes villes telles Nancy (59 élèves) ; Lyon (45), Marseille (40), Bordeaux (39) et quelques autres, arrivent à conserver dans des classes de spéciales souvent très performantes la plupart de leurs élèves de mathématiques élémentaires [15].

Aucun reproche n’est fait à ce maître qui « jouit au Havre d’une grande et ancienne considération » (proviseur, janvier 1880) et « dirige bien les élèves » (inspecteur général Quet, juin 1881). Le recteur Liard, tout en ne se jugeant « pas compétent pour juger l’enseignement de M. Moret-Blanc » [16] , nuance : « Il me semble bien vieux pour faire un bon professeur de spéciales, au courant des nouvelles questions. »

La retraite

Le 29 juillet 1882, Moret-Blanc « sollicite [son] admission à la retraite ». La loi sur les pensions civiles du 9 juin 1853 stipule qu’il faut avoir 60 ans d’âge – il les a – et 30 ans accomplis de services. Seuls peuvent être pris en compte les services effectués dans l’enseignement public à partir du jour de ses 20 ans, c’est-à-dire les années 1839 à 1850 et 1865 à 1882, ce qui fait environ 28 ans. Mais le bienveillant article 11 prévoit que :
Peuvent également obtenir pension, s’ils comptent […] quarante-cinq ans d’âge et quinze ans de service dans la partie active, ceux que des infirmité graves, résultant de l’exercice de leurs fonctions, mettent dans l’impossibilité de les continuer, ou dont l’emploi aura été supprimé.

Moret-Blanc obtient d’abord, le 5 septembre 1882, un congé d’inactivité avec traitement jusqu’au 1er novembre. Ce n’est que le 31 octobre qu’un arrêté ministériel, « sur sa demande et pour cause d’infirmités, à faire valoir ses droits à une pension de retraite, à dater du 1er novembre 1882 » avec une ancienneté de 27 ans, 11 mois et 5 jours. Mais si l’article 11 rend cette durée suffisante, les revenus antérieurs à 1854, non assujettis à retenue, n’entrent pas en compte pour le calcul de la pension, et l’article 18 de la même loi ne permet de retenir pour le calcul de la retraite que les 17 ans et 1 mois de service depuis 1865. Son salaire moyen des 6 meilleures années est de 4475 francs. Sa pension sera de 999 francs par an. Le dossier est envoyé aux services financiers.

Le 26 décembre, le directeur de la comptabilité générale du ministère écrit au directeur de l’enseignement secondaire : aucun document n’attestant que Moret-Blanc « souffre d’infirmités résultant de l’exercice de ses fonctions », il ne peut avoir été admis à faire valoir ses droits à la retraite que « pour ancienneté d’âge et de services », ce qui suppose 30 ans de services, qu’il n’a pas.

Trois mois s’écoulent, pendant lesquels Moret-Blanc, qui s’est retiré à Salins, ne perçoit rien. Le 28 mars, le ministère lui demande de fournir les attestations nécessaires. Un médecin de Salins signe le 30 mars 1883 un certificat faisant état d’une « hypertrophie du cœur avec palpitations augmentées par la marche et la fatigue de la parole », consécutive à une « pleurésie […] contractée dans l’exercice des fonctions d’instituteur à Belmont ». Trois jours plus tard, un deuxième certificat, établi par un médecin désigné par le préfet du Jura, confirme le diagnostic, mais indique seulement que ces infirmités « « peuvent être attribuées aux fatigues du professorat ». La section des finances du Conseil d’État demandant le 29 mai que le lien entre la pleurésie de Belmont et l’état de santé actuel fasse l’objet de nouveaux certificats, demande transmise à l’intéressé le 6 juin, les témoignages du curé et de trois autres habitants de Belmont, datés du 12 juin, permettent de clore l’affaire : le 4 juillet 1883, la section des finances approuve la liquidation de la pension, dont le montant est toujours fixé à 999 francs.

Le 14 septembre, Moret-Blanc écrit au ministre : un calcul approximatif fait l’année précédente dans les bureaux du ministère évaluait à la retraite à 1275 francs environ. Il demande au ministre « la raison de cette différence d’évaluation ». Son dossier ne contient pas la réponse, s’il y en a eu une.

Depuis qu’il enseignait en mathématiques spéciales, son traitement annuel était de 4000 francs, plus 800 francs d’indemnités (agrégation, conférences aux répétiteurs).

La classe de mathématiques spéciales du Havre après Moret-Blanc

La retraite de Moret-Blanc pourrait donner l’occasion de supprimer la classe de spéciales du Havre. Au contraire, un jeune et brillant mathématicien, Gaston Milhaud, entré à l’ENS en 1878, reçu à l’agrégation en 1881, est nommé sur le poste. Le sévère recteur Liard écrira en 1884 que « la classe de spéciales, tombée très bas, semble se relever entre ses mains ». Trois élèves la première année (un reçu à Polytechnique), puis 7 (deux reçus à Polytechnique et 4 à Centrale, selon le recteur), puis 10, puis 8, enfin 5 en 1886-1887. La classe est alors supprimée, et ne renaîtra qu’en 1970.

Quant à Milhaud, il enseignera à Lille en classe préparatoire à l’École centrale puis à Montpellier en mathématiques spéciales. Après quoi, docteur ès lettres, il sera professeur de philosophie à la faculté des lettres de Montpellier puis professeur d’histoire de la philosophie à la Sorbonne.

Les Nouvelles Annales de mathématiques (NAM)

Moret-Blanc est donc retraité le 1er novembre 1882. Il est resté célibataire. Il va dans un premier temps continuer ce qu’il fait depuis plus de 20 ans : écrire aux Nouvelles Annales de mathématiques (NAM). Dans l’imposante liste des 1835 auteurs publiés par les NAM entre 1842 et 1927, Moret-Blanc est, pour le nombre des contributions, le septième [17].

Les NAM publient des études accessibles aux élèves de mathématiques élémentaires et spéciales, des solutions de problèmes de concours et d’examens, des lettres de lecteurs, des notes de lecture, des questions posées par les rédacteurs ou des lecteurs – professeurs ou mathématiciens amateurs. Ces questions sont suivies, quelques mois ou quelques années plus tard, de solutions proposées par des lecteurs, le plus souvent professeurs ou lycéens. La solution publiée est souvent suivie des noms d’autres lecteurs ayant résolu la question.

Sauf oubli, le nom de Moret-Blanc est imprimé pour la première fois dans les NAM en décembre 1869, à propos d’une égalité proposée par Laisant (NAM 1869, p.336) et déjà démontrée par Euler : « Nous ferons très prochainement connaître les démonstrations de M. Realis et de M. Moret-Blanc, professeur au lycée du Havre » (p. 558 du recueil). La démonstration signée Moret-Blanc de cette égalité (1/x – 1/tanx = …) est publiée en février 1870 (p.89 du recueil annuel), suivie d’une note indiquant qu’il a envoyé des solutions à trois autres questions publiées en 1869. Les NAM publient encore en 1870 une solution à une question d’analyse combinatoire posée par Désiré André et un bref énoncé d’arithmétique, signés Moret-Blanc.

Puis sa signature devient fréquente, et apparaît d’abord 12 fois de mai à décembre 1871, en particulier dans une lettre signalant que la solution proposée par un lecteur à son énoncé de 1870 était fausse. Pendant cette période, quatre de ses solutions sont publiées.

On trouve 24 renvois à son nom dans l’index de 1872, puis 24 en 1873, 32 en 1874, 33 en 1875, 47 en 1876, 17 en 1877, 41 en 1878, 24 en 1879, 18 en 1880, 28 en 1881, 24 en 1882, 19 en 1883.

Les questions traitées portent principalement sur la géométrie plane ou les coniques, moins souvent sur l’arithmétique, et à l’occasion sur la mécanique ou la combinatoire, les fonctions ou les équations aux dérivées partielles.

À partir de 1878, il envoie fréquemment des solutions à des questions posées aux concours d’entrée à Polytechnique et à l’École normale supérieure ou au concours général.

Il s’agit de solutions publiées ou de solutions seulement signalées. Par exemple, sur les 41 références de 1878, 14 concernent des solutions publiées (dont 3 sujets de concours : Polytechnique 1875, Centrale 1877, Concours général 1877) et les 24 autres des solutions signalées (dont 5 sujets de concours : 2 de Polytechnique 1877, 2 du Concours général 1877, agrégation 1876). Il s’agit dans 37 cas de solutions à des énoncés publiés ou posés aux concours en 1877 ou 1878, mais on trouve aussi (p.40) une solution à une question publiée en 1872 dans les NAM.


Les contributions de Moret-Blanc aux NAM en 1876

Retraité, il continue de proposer des solutions : 27 mentions dans l’index en 1884, 21 en 1885. Il s’agit parfois de contributions envoyées alors qu’il était en activité.

En 1886, son nom n’apparaît que deux fois. D’abord en mars :

Nécrologie

Nous avons le regret d’annoncer à nos lecteurs la mort de M. Moret-Blanc ancien professeur de Mathématiques spéciales au lycée du Havre. Notre infatigable collaborateur, qui a fourni aux Nouvelles Annales les solutions de tant de Questions, est décédé à Salins (Jura), le 20 mars 1886.

La livraison de mai le mentionne comme auteur d’une solution d’une question d’arithmétique posée en septembre 1883, alors qu’il venait de prendre sa retraite. Il signe encore en juillet 1888 les « solutions des questions proposées aux questions d’agrégation de 1883 ». Puis son nom disparaît des index des NAM.

En 1889, les NAM renoncent aux questions diverses, pour ne plus publier que des énoncés et corrigés de sujets d’examens ou de concours. Des lecteurs protestent. Dès 1890, les questions diverses reparaissent, occupant quelques pages de supplément en fin de chaque livraison. Certaines de ces questions, et de leurs solutions, sont très anciennes. Sept ans après la mort de Moret-Blanc, les NAM publient (NAM 1893, p.24 et 25 du supplément) ses solutions inédites et non datées à deux questions de géométrie qui avaient été publiées, l’une 37 ans plus tôt (NAM 1856, p. 464), l’autre dès la première année de la revue (NAM 1842, p.122).

Le nom de Moret-Blanc va revivre encore quelques années : 11 solutions publiées en 1894, 5 en 1895 (plus 3 signalées), une dernière référence en 1896.

Puis il ne sera plus question de lui. Mais ceux qui, aujourd’hui, étudient les travaux de Catalan, d’Édouard Lucas ou de Désiré André peuvent avoir l’occasion de voir mentionné un des résultats qu’il a démontrés.

Principales sources et références

  1. Dossier de carrière Moret-Blanc, F/17/21362, aux Archives nationales.
  2. Dossiers des archives de l’École normale supérieure et de l’agrégation, aux Archives nationales. Nombreuses références.
  3. Nouvelles Annales de mathématiques. En ligne sur Numdam.
  4. Roland Brasseur, Dictionnaire des professeurs de mathématiques en classe de mathématiques spéciales de 1850 à 1914. Uniquement en ligne (avec des notices sur Moret-Blanc et les autres professeurs de spéciales évoqués ici : Boucher, Darboux, Forestier, Fraissinhes, Lucas, Milhaud, Pruvost, Sauvage, Vazeille, Vincent).
  5. Roland Brasseur, « Claude-Séraphin Moret-Blanc », Bulletin de l’UPS, n°239, juillet 2012, octobre 2011, p. 13-17. En ligne.
Post-scriptum :

L’auteur et la rédaction d’Images des Mathématiques remercient le relecteur Jacques Lafontaine pour sa lecture attentive et ses commentaires.

Article édité par Laurent Rollet

Notes

[1On trouvera de nombreuses précisions sur mon site, en particulier à la page consacrée au Dictionnaire des professeurs de mathématiques en classe de mathématiques spéciales de 1850 à 1914.

[2Auguste Aimé. Un Auguste Aimé Moret-Blanc est instituteur à Champagney (Jura) en 1862.

[3L’école normale des institutrices de Lons-le-Saunier, créée en 1842, continue d’exister.

[4L’Ami de la Religion, 1850 (7 septembre), p.584-585.

[5Dictionnaire de la conversation et de la lecture, 2e éd., v. 8, 1854, p. 307. La même phrase se trouvait dans la première édition, 1832, vol. 23, p. 71.

[6Dupré, Essais sur la seigneurie, le monastère et l’école de Pont-Levoy, 1841, p. 75 : « On assure que les Bénédictions de Pont-Levoy commencèrent à enseigner dès le onzième siècle. »

[7Troisième et dernière encyclopédie théologique, publiée par l’abbé Migne, tome XVI, Dictionnaire des abbayes et monastères, 1856, p. 641.

[8L’Ami de la Religion, 1855 (14 août), p. 371-372.

[9Sa très mauvaise vue lui avait valu de n’être pas autorisé à se présenter au concours de l’ENS. Il sera professeur à la faculté des sciences de Caen. Voir Roland Brasseur, « Albert de Saint-Germain », Bulletin de l’UPS, n° 236, octobre 2011, p. 13-20. En ligne.

[10C’est-à-dire : entré à l’École normale supérieure en 1862.

[11Voir Roland Brasseur, « Luc-Alphonse Millet », L’Archicube, n° 11 bis, février 2012. En ligne.

[12C’est l’actuel lycée François Ier.

[13En 1876, la Faculté des sciences de Caen a 6 chaires d’enseignants et 17 étudiants inscrits. Les trois disciplines scientifiques se partagent 10 candidats à une licence ès sciences ; 5 sont reçus. Sur 300 candidats au baccalauréat ès sciences, 124 sont reçus.

[14Juste Eugène Pecquery a 225 points à l’écrit, avec 12 en mathématiques et 12 en physique ; il lui manque 15 points pour être admissible. Boursier de licence à la faculté des sciences de Caen l’année suivante, il fera une carrière de professeur de mathématiques.

[15Roland Brasseur, « Les classes de mathématiques spéciales en 1880 », communication à la journée Deux siècles de mathématiques spéciales, lycée Louis-le-Grand, 19 mai 2012. En ligne.

[16Liard, ENS lettres 1866, premier à l’agrégation de philosophie en 1969, n’est pas incompétent en mathématiques. Sa thèse de doctorat (1874) a pour titre : Des définitions géométriques et des définitions empiriques. En ligne.

[17Laurent Rollet, « Les professeurs et les élèves de spéciales dans les NAM (1842-1927 », communication à la journée Deux siècles de mathématiques spéciales, lycée Louis-le-Grand, 19 mai 2012. Bulletin de l’UPS, n° 241, janvier 2013.

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Pour citer cet article :

Roland Brasseur — «Claude Séraphin Moret-Blanc (1819-1886)» — Images des Mathématiques, CNRS, 2015

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