Commencer avec ça.

Le 18 août 2009  - Ecrit par  Stéphane Lamy Voir les commentaires (3)

Déménagement imminent oblige, je commence à trier les vieux papiers oubliés sur mon bureau. Voilà que je tombe sur cet article de Friedland et Milnor « Dynamical properties of plane polynomial automorphisms ». Souvenir de début de thèse...

Mais au fait, comment en vient-on à faire une thèse en mathématiques ? Souvenirs encore plus anciens...

Souvenir de CP : j’ai du mal à saisir la différence entre les chiffres 4 et 7 (ils s’écrivent tous deux à l’aide de trois traits, n’est-ce pas ?). Autant dire que les nombres 47 et 74 me paraissent particulièrement hostiles...

Souvenir de CE2 : je n’ai rien compris à la méthode pour poser les multiplications à deux chiffres, et l’instit me fait passer au tableau. Instit pas contente.

Souvenir de CM1 : en réaction à une question de l’instit (une autre), j’ai l’idée farfelue d’utiliser des nombres avec deux virgules. Instit pas convaincue.

Souvenir de 5ième : avec un copain nous sommes parmi les rares élèves à ne pas être des accros de la calculette, le défi étant de faire les calculs algébriques plus vite que les autres, de préférence de tête...

Souvenir de 3ième : retournement de tendance ; je n’écoute rien en cours de math, trop occupé a programmer un jeu de vaisseau spatial sur ma toute récente calculatrice graphique.

Souvenir de Terminale : drame. Le jeune fils de mon prof de math est mort. Méningite. A la fin de l’année, c’est ce même prof qui apprenant que je veux aller en DEUG et non en prépa, me dira « c’est bien, il faut qu’il y ait des gens comme vous à l’université ». Je le remercie pour cette phrase, de tout cœur.

Souvenir de premier semestre de DEUG : Durant l’été j’ai essayé de prendre de l’avance en lisant le chapitre sur les développements limités, mais je ne comprends pas très bien l’intérêt de toutes ces formules de Taylor plus lourdingues les unes que les autres. Pourtant mon prof d’amphi est Gilbert Levitt. Je prendrai conscience bien plus tard de la chance que j’ai eue. De toutes façons à cette période mon principal but dans la vie est d’apprendre à jongler à 5 balles.

Souvenir de Licence : je commence à savoir jongler à 7 balles. Puis : autre drame. Un jour, nous apprenons que notre jeune prof de td (travaux dirigés) d’intégration est mort (d’un cancer ?). Il avait continué à donner ces td presque jusqu’au bout, et je n’avais jamais pris conscience qu’il était si gravement malade. Ce même jour, avec deux amies nous séchons les cours et allons voir « The Party » au cinéma. Fous rires douloureux pour essayer de diluer le choc.

Souvenir de Maîtrise : automne 95, la fac de Toulouse est bloquée pendant deux longs mois et demi. C’est aussi l’année où je fais les 3 jours, avec en principe le service à faire l’année suivante. Mais je ne ferai pas l’armée, plutôt aller en prison. Année difficile.

Souvenir de DEA : fin janvier, entre les deux semestres, stage ski-math à la Llagone, dans les Pyrénées. Comprendre : une après-midi de ski, le reste du temps à essayer de comprendre le livre de Milnor et Stasheff « Characteristic Classes ». Nuits incluses. Coïncidence : ceux qui n’auront pas été écœurés par cette semaine seront ceux qui commenceront une thèse l’année suivante...

Souvenir de début de Thèse : à la fin du DEA, je décide d’aller faire ma thèse en Bretagne. Pour suivre une femme bien sûr, pas pour le climat. Dominique Cerveau accepte de me prendre en thèse sans jamais m’avoir vu. J’ai deux souvenirs de notre première rencontre en août 97. Il m’apprend que les formes différentielles « mangent des champs de vecteurs ». Il me donne une copie d’un article de Friedland et Milnor, et écrit dessus à l’encre noire : « Commencer avec ça ».

Quelques mois plus tard, je soumets une note aux Comptes Rendus de l’Académie des Sciences. Me voilà devenu chercheur en mathématiques, mine de rien...

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Pour citer cet article :

Stéphane Lamy — «Commencer avec ça.» — Images des Mathématiques, CNRS, 2009

Commentaire sur l'article

  • Commencer avec ça.

    le 6 juin 2009 à 21:58, par François Sauvageot

    En Bretagne il ne mouille que les andouilles ...

    Sais-tu qu’il y a de nombreuses légendes sur des femmes qui entraînent des jeunes hommes au-delà des tertres, dans l’Autre Monde ? Mais j’imagine que ton front brillant t’a permis de revenir parmi les hommes !

    En tout cas, quelle mémoire ! Digne d’un Sencha ! As-tu suivi les 3 fois 7 apprentissages ? Et connais-tu les 7 fois 7 poèmes épiques ?

    Hum. Personnellement, je ne me souviens de pas grand chose avant la classe de cinquième. Mais, dis-moi, je n’ai pas le sentiment que tu aies répondu à ta question : comment en vient-on à faire une thèse en maths ?

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  • Commencer avec ça.

    le 7 juin 2009 à 17:42, par Olivier Leguay

    Je garde cette note sous le coude pour expliquer à mes élèves que le parcours d’un futur chercheur en maths n’est pas nécessairement celui d’un ascète retiré du monde.
    Merci de nous faire découvrir l’intérieur du décor, celui qui d’habitude reste caché.

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  • Commencer avec ça.

    le 12 juin 2009 à 13:10, par Julien

    Quel beau parcours ! Merci de nous le faire partager ! Et en prime, l’Amour est au rendez-vous, que demander de plus ?
    Je suppose que ce sont les mathématiques qui vous ont réunis, et qui vous permettent aujourd’hui de partager des anecdotes telles que celles-ci. Dans ces cas-là, on a presque envie de remercier le fait de déménager, et même de souhaiter d’autres déménagements si à chaque fois cela permet de si belles découvertes.

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