Conférences

12 août 2009  - Ecrit par  Patrick Popescu-Pampu Voir les commentaires

Il y a peu, alors que je racontai à quelles conférences
j’allais participer cet été, on me demanda si je ne perdais pas mon temps en
y allant. Ne pouvais-je pas trouver sur internet les articles qui
m’intéressaient ?
Comme ce n’est pas la première fois que l’on m’interroge sur l’utilité de ces
déplacements, je choisis d’en parler ici.

En été, les conférences fleurissent, pendant les mois sans
enseignement à l’université, propices donc à rassembler les
enseignants-chercheurs de tous les continents. Appelées aussi
« congrès », « colloques », « symposia » , « séminaires » ou
« ateliers », elles sont plus ou moins
spécialisées. Parfois, elles s’adressent aux seuls spécialistes d’un domaine,
voulant faire le point sur un problème précis.
D’autres fois, à l’occasion de l’anniversaire (le plus souvent des 60
ou 70 ans) d’un chercheur, elles rassemblent des spécialistes de
plusieurs domaines, de ceux dans lesquels la personne fêtée a travaillé.
Il y a aussi des conférences généralistes, adressées à toute la communauté
mathématique d’un pays ou de plusieurs pays ayant des liens de coopération.
Et il y a aussi les « écoles d’été », adressées principalement aux
chercheurs débutants,
qu’ils soient en thèse ou post-doctorants, et leur permettant de
s’initier rapidement à un domaine de pointe.

L’organisation d’une conférence demande une certaine somme d’argent,
afin de payer au moins le séjour des conférenciers et les repas de tous
les participants. Quant aux voyages, ils sont en général financés par
chaque participant
séparément, grâce à son institution ou à un projet de recherche dont
il est membre. La somme totale est ridicule comparée aux sommes
englouties par des domaines de recherche nécessitant de la technologie
coûteuse ou par les grandes manifestations sportives. Mais il me semble bon
néanmoins d’expliquer pourquoi cet argent n’est pas gaspillé.

En 1971, le mathématicien roumain Grigore Moisil
publia à Editura Enciclopedica Româna un petit livre intitulé « Îndoieli si certitudini »,
c’est-à-dire « Doutes et certitudes ». Il y abordait tour à tour
divers aspects méconnus de la vie de la
recherche. Voici par exemple, concernant notre thème,
un extrait du chapitre « Întîlniri »,
c’est-à-dire « Rencontres » (je traduis librement) :

Paraissent tellement de livres et de revues de mathématiques, qu’il
n’est jamais possible de tous les lire. Tu ne lis alors que les
ouvrages visiblement
liés à tes préoccupations. Mais ceux qui ne le sont pas ? ou qui leur sont
liés, mais de manière invisible ? Et nombreuses sont les choses que personne
n’écrit mais qui se savent. [...]

Mais il y a encore autre chose. Pour un travail que l’on fait,
du temps passe
entre le début et la fin. Parfois ce n’est qu’un truc qui empêche de
le finir. Bien sûr, une conversation avec autrui peut t’apporter ce
petit éclaircissement
que tu recherches depuis longtemps. [...]

Et si le théorème qui t’intéresse est enveloppé de vingt pages
qui le précèdent
et de quinze qui le suivent ? Comment savoir qu’au milieu se trouve ce
qui t’intéresse ? Principalement si le titre t’abuse ?

Voilà les choses que tu apprends lors d’une conversation.

Puis tu écoutes quelqu’un qui te dit ce que tu connais bien,
mais il te le dit
différemment. Et tu as une sensation de clarté.

Et tu parles avec un autre et tu constates que vous êtes tous
les deux intéressés
par les mêmes problèmes. Alors la force de chacun est redoublée.

Et tu ne sais pas si ce que tu as fait intéresse ou pas autrui
et tu apprends que tu n’es pas
seul. Qu’il y a d’autres personnes qui croient que tel problème est
intéressant. [...]

Se sont rassemblées une fois, à un séminaire international, une
dizaine de
personnes intéressées par le même problème. Venait de paraître un ouvrage
difficile. Ils l’avaient partagé en dix et chacun, évidemment, avait
lu l’ouvrage en
entier, mais il avait accepté la mission de déchiffrer un dixième.

La mathématique, autant celle pure que l’appliquée, se fait au
niveau mondial.
Tu ne peux pas t’isoler ni dans ta tour d’ivoire, ni dans ta
chaumière. Il faut vivre dans le monde.

Je ne peux pas résister à l’impulsion de préciser que les lignes précédentes
gagnent à être replacées dans le contexte de la Roumanie des
débuts de l’« époque Ceausescu » (commencée en 1965).
Débuts qui avaient donné l’illusion de la
libéralisation du régime communiste, après les vingt premières années
pendant lesquelles la terreur et
l’extermination des opposants atteignirent une ampleur
inimaginable. Peut-être
Moisil croyait-il que la situation allait continuer à s’améliorer, le
pays à s’ouvrir,
et en particulier que les mathématiciens allaient pouvoir voyager à l’étranger
rencontrer leurs collègues. Il s’est trompé, du moins en ce qui concerne
la vingtaine d’années qui suivit...

Pour accéder au cœur des théories, pour comprendre leur croissance et
leur interaction, le contact avec d’autres chercheurs est indispensable.
On ne grimpe pas seul sur les hautes montagnes enneigées. De plus,
les textes mathématiques sont des partitions qui nécessitent une
interprétation
de maître pour laisser s’épanouir leurs richesses. Et comme en musique, des
interprètes différents mettront en évidence des aspects différents.
Pour cette raison, il est éclairant de parler avec plusieurs connaisseurs
des théories et problèmes qui nous intéressent.

L’auteur d’un travail apportera, lui, des renseignements sur ses
motivations, sur la vision générale poursuivie. En l’entendant parler,
on comprendra
mieux ce qui fut pour lui le centre de sa recherche. Et si on a la
chance d’écouter
une personne généreuse, à la vision large, on pourra entrevoir le rêve
qui la guide.
Quant aux autres connaisseurs, ils verront des réinterprétations, des
connexions
avec d’autres domaines, des simplifications d’arguments.

Parmi eux, il y a ceux qui n’ont pas de résultats célèbres à leur
actif mais qui savent guider autrui dans d’étonnants terroirs mathématiques.
Mais de nos jours, dans une optique
selon laquelle on ne valorise plus que la quantité des publications,
il y a le risque que ces personnes ne puissent plus trouver
les financements pour voyager, enrichir les autres de leur vision,
et contribuer à propager les belles idées...
L’esprit de finesse dans le financement est donc bien nécessaire
afin de préserver l’esprit de géométrie.

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Pour citer cet article :

Patrick Popescu-Pampu — «Conférences» — Images des Mathématiques, CNRS, 2009

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