26 juin 2011

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Congrès International des Mathématiciens

NICE 1970 HYDERABAD 2010

Gérard Tronel

À Hyderabad (capitale de la province d’Andhra Pradesh, au sud de l’Inde), dans les coulisses du Congrès International des Mathématiciens [1], à la rencontre de quelques rares collègues qui avaient déjà participé au congrès de Nice quarante ans plus tôt, est née l’idée de faire le point sur l’évolution de ces manifestations mondiales propres aux mathématiciens qui, depuis plus d’un siècle, se réunissent tous les quatre ans pour discuter de mathématiques [2].

Pour tenter de comparer ces deux manifestations je commencerai par mobiliser des souvenirs lointains de Nice, puis les tout récents de Hyderabad, enfin j’essayerai de mettre en évidence des changements vus par un congressiste presque anonyme, mais présent.

Nice, 1970

Lors du Congrès International des Mathématiciens de Moscou en 1966, l’Union International des Mathématiques - IMU – avait pris la décision de confier à la France l’organisation du futur congrès, c’est la ville de Nice qui fût choisie, la précédente session, en France, s’était tenue à Paris en 1900. Pourquoi ce choix ? je l’ignore, mais il me semble que de manière directe ou indirecte l’activité de Bourbaki avait dû peser sur la décision et ce d’autant plus qu’à Moscou une des médailles Fields avait été attribuée à A. Grothendieck.

Venant de la mécanique, j’avais été recruté au laboratoire d’analyse numérique de l’université Paris VI et le directeur, J.-L. Lions, avait vivement encouragé les membres du laboratoire à participer au congrès ; à l’époque, l’année universitaire commençait au mois d’octobre et la période du 1er au 10 septembre était favorable et n’entrainait aucune perturbation des services d’enseignement.

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Palais des congrès

La veille de l’ouverture, une cohorte de congressistes débarquait à Nice, je n’ai pas de souvenir de comité d’accueil en gare, mais cette ville est à échelle humaine et il était encore facile de se déplacer à pied entre les différents lieux choisis pour le déroulement du congrès : Palais des Congrès [3] et Université de Nice localisée dans l’immense Parc de Valrose.

Les formalités d’inscription effectuées, comme de nombreux participants je m’installais confortablement dans une chambre de la cité universitaire désertée par les étudiants encore en vacances. C’était ma première participation à un congrès. Disposant des programmes et des plans, je préparai la première journée qui s’annonçait solennelle.

En effet, la séance inaugurale était présidée par Olivier Guichard, ministre de l’Education Nationale ; le Président de la République – Georges Pompidou – et le Premier Ministre – Jacques Chaban-Delmas – avaient accordé leur haut patronage, mais ne s’étaient pas déplacés ! Après le discours d’usage, Henri Cartan, Président de l’IMU, proposa Jean Leray [4]comme Président d’Honneur du congrès, et vinrent les interventions des représentants des autorités universitaires et des élus locaux, notamment le maire de Nice –Jacques Médecin.

Le congrès était lancé et, suivant le programme et le rituel institué depuis la création des médailles Fields, le ministre lut le palmarès des médailles Fields attribuées à quatre lauréats : A. Baker, H. Hironaka, S. Novikov, J. G. Thompson, trois seulement étaient présents, S. Novikov avait été « empêché » semble-t-il ! La guerre froide avait encore des prolongements et il n’est pas impossible que les autorités politiques et scientifiques qui avaient fréquemment interdit aux mathématiciens soviétiques d’assister aux congrès aient pris des mesures de rétorsion à la suite de la réaction de Grothendieck qui, pour protester contre le non respect des droits de l’homme en URSS, avait refusé d’aller chercher sa médaille Fields à Moscou en 1966.
Ce qui reste un peu étrange est qu’à Nice la délégation soviétique était relativement nombreuse et des mathématiciens, qui n’étaient jamais sortis de leur pays, assistaient pour la première fois à un congrès hors de l’URSS. Je n’ai pas le souvenir que cet incident ait provoqué des vagues durant le congrès.

La seconde partie de la journée a été consacrée à la présentation des travaux des lauréats de la médaille Fields, c’est

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A. Grothendieck à la tribune du congrès

A. Grothendieck qui exposa les travaux de H. Hironaka. Autant que je me souvienne ces présentations étaient accessibles aux congressistes dans la mesure où, en une heure, il était possible de donner une idée générale de l’esprit des travaux sans entrer dans les détails des techniques utilisées.

Les autres jours se sont déroulés suivant une organisation classique : les matinées étaient consacrées aux séances plénières et les après-midi aux sessions parallèles avec des exposés d’une heure. Les communications orales courtes avaient été supprimées car il était impossible de rester dans le cadre de la dizaine de minutes pour chaque exposé, néanmoins ces communications ont fait l’objet d’un volume des actes.

A signaler un incident lors de la conférence plénière de L. Pontriaguine : à la fin de son exposé sur les jeux différentiels A. Grothendieck est intervenu pour lui poser une question sur le risque de l’utilisation de cette partie des mathématiques dans des applications à caractère militaire ; je ne me souviens pas de la réponse du conférencier mais il me semble, comme les Soviétiques en avaient l’habitude pendant la guerre froide, qu’il ait donné une réponse indépendante de la question de telle sorte que l’interlocuteur ne puisse plus intervenir. Je ne crois pas que l’incident ait eu des prolongements, sauf peut-être dans les coulisses feutrées du congrès. En 1970, en pleine guerre du Vietnam, A. Grothendieck avait commencé à s’intéresser aux problèmes politiques et il avait protesté contre l’ingérence des militaires dans des activités scientifiques, en particulier dans le domaine des mathématiques. Les mathématiciens américains, qui avaient participé au projet Manhattan étaient particulièrement visés, mais les contrats entre l’armée et les universitaires français étaient aussi la cible de A. Grothendieck. C’est cette intrusion des militaires dans la recherche mathématique qui a conduit A. Grothendieck à quitter son poste de Professeur à l’IHES.

Dans les allées du congrès et sur le campus universitaire

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Parc Valrose

, en ville, il était possible de croiser les mathématiciens qui comptaient dans la seconde moitié du vingtième siècle, je connaissais ou je reconnaissais les membres du groupe Bourbaki pour avoir assisté au séminaire qui avait lieu trois fois par an à l’Institut Henri Poincaré (IHP), dans l’amphi Hermite trop petit pour contenir les centaines de participants.

A Nice l’impression était celle donnée par quelques milliers de mathématiciens – près de 4000 – participant à un grand séminaire Bourbaki, mais je crois que c’était une impression de Français étant donné le faible écho de Bourbaki à l’étranger, même si les mathématiciens du groupe avait une réputation internationale. J’oublierai quelques noms mais je citerai ceux des mathématiciens que je croisais régulièrement ou que je connaissais pour les avoir entendu au cours des séminaires à Paris : A. Grothendieck au sommet de sa gloire, mais aussi A. Douadi, J. Dieudonné, H. Cartan, L. Schwartz, J.-L . Lions, mais aussi P. D. Lax, S. L. Sobolev, L. Hörmander, L. Garding,

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Louis Nirenberg

L. Nirenberg, il s’agit là de quelques noms parmi tant d’autres.

Je ne me souviens pas de participation aux programmes culturels, je n’ai qu’un vague souvenir d’avoir assisté à la réception offerte par la ville de Nice. A l’époque je prenais beaucoup de notes pendant les conférences, mais je n’ai rien conservé dans mes archives ; pendant le temps libre, en dehors des conférences, je mettais mes notes au net. J’ai assisté à toutes les conférences plénières et au maximum de sessions parallèles compatibles avec le programme, il fallait faire des choix en fonction de thèmes plutôt en dehors de mes intérêts du moment –analyse numérique et bifurcation, sur ce dernier sujet, aucune communication ne figurait au programme, il n’était pas à la mode à l’Ouest, alors qu’à l’Est une équipe pilotée par M. A. Krasnoseskii, à Voronej, publiait des articles sur ce thème, mais en russe ! Ce qui rendait la communication difficile et m’avait amené à apprendre à lire des articles en russe. Ma déception a été assez grande de ne pas rencontrer des collègues de cette équipe, mais par la suite j’ai pu rattraper le temps perdu au cours de missions en URSS.

Les problèmes de l’enseignement des mathématiques n’étaient pas négligés par les congressistes, mais l’existence d’un congrès parallèle se réunissant aussi tous les quatre ans, le Congrès International de l’Enseignement des Mathématiques, a contribué à réduire l’importance du sujet dans un congrès plutôt orienté vers la recherche mathématique, toutefois le mathématicien soviétique, déjà cité S. L. Sobolev, a fait un exposé, en français, sur l’ « Enseignement des mathématiques en Union Soviétique » expliquant les incidences que la dynamique de la recherche mathématique dans son pays avait eu sur l’organisation et sur les programmes de l’enseignement secondaire général, de l’enseignement supérieur, mais aussi sur les établissements scolaires à dominante mathématique comme les écoles spécialisées de certaines villes d’Union Soviétique : Moscou, Léningrad et Novossibirsk.

J’ai assisté à la séance de clôture au cours de laquelle, en présence de quelques centaines de participants, J. Dieudonné évoqua les premières décisions en vue du congrès de 1974, l’une d’entre elles annonçait le choix de la prochaine session à Vancouver, le Canada étant élu pour la première fois.

Avec le temps, je garde comme impression générale de ce congrès de Nice la jeunesse des participants, malgré la présence de quelques mathématiciens qui s’étaient fait un nom dans la première partie du XXème siècle. Il faut dire que nous étions très proches de Mai 68 et de l’explosion de l’enseignement supérieur de masse en France. Il n’était pas trop difficile en mathématiques de trouver un poste dans une université, la période correspondait plutôt à une pénurie d’enseignants, les mathématiques étaient considérées comme une discipline noble que les étudiants choisissaient, la formation de l’élite mathématique n’était pas limitée aux écoles normales supérieures et de bons mathématiciens ont été formés à l’université. L’enseignement secondaire recrutait en masse et les promotions d’agrégés et capésiens ne couvraient pas les besoins de l’enseignement secondaire et de l’enseignement supérieur. On commençait à attirer l’attention sur le faible nombre de mathématiciennes dans l’enseignement supérieur, mais les collègues n’étaient pas encore bien organisées pour faire changer l’état d’esprit de la communauté mathématique, les changements sont si lents que l’on remarquera qu’il n’existe pas encore, à ce jour, de lauréate de la médaille Fields.

En 1970 les médias, notamment la presse écrite, ne s’intéressaient pas beaucoup aux manifestations scientifiques, les médailles Fields n’avaient pas le même écho que les prix Nobel de physique, de chimie, de médecine, voire de littérature . D’ailleurs quelques mathématiciens de renom ne favorisaient pas les contacts avec les médias et le grand public, ils semblaient persuadés que leur discipline restait la « reine des sciences » et qu’elle n’avait pas besoin de médiatisation.

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Peter Lax

Toutefois la dynamique des trente glorieuses en France laissait espérer des « lendemains meilleurs », avec ou sans Bourbaki, même si la communauté mathématique française était perturbée par les querelles déclenchées par l’introduction des « mathématiques modernes » dans les programmes de l’enseignement secondaire et puis peut-être, comme je l’ai déjà souligné, la plupart des congressistes de Nice étaient jeunes, de nouveaux horizons s’ouvraient avec l’explosion des mathématiques appliquées qui commençaient à se développer dans de nombreux domaines comme l’économie et la finance, la simulation et le développement de nouveaux modèles mathématiques dans de nombreuses sciences et techniques. Les premiers ordinateurs arrivaient sur le marché et, comme le pressentait déjà P. D. Lax dans les années 1950 lors d’un séminaire Schwartz à l’institut Poincaré, l’ordinateur allait devenir un outil essentiel en recherche mathématique ; l’opinion de P. D. Lax ne faisait que prolonger celle de J. von Neumann qui avait dirigé le programme Manhattan, sans doute à l’origine du développement de l’informatique et la révolution numérique.

Hyderabad, 2010

Les souvenirs de ma participation au congrès d’Hyderabad sont plus frais et sans doute plus nombreux et plus précis que ceux de Nice. Après quarante ans passés au laboratoire d’analyse numérique devenu le laboratoire Jacques-Louis Lions, en particulier à enseigner l’analyse fonctionnelle, l’analyse numérique, les méthodes d’approximation des solutions des équations aux dérivées partielles, après les bouleversements de la formation mathématique dans l’enseignement primaire et secondaire, après l’évolution des effectifs d’étudiants dans les universités et des choix de cursus de moins en moins orientés vers les mathématiques, les points de vue ont beaucoup changé. L’éloignement de la recherche mathématique à la suite de mon départ à la retraite n’a pas émoussé mon intérêt pour les mathématiques et le devenir de la communauté mathématique ; il ne m’est pas possible de me désintéresser de l’avenir des jeunes collègues qui doivent travailler beaucoup sans être assurés d’avoir un poste dans l’industrie ou dans l’enseignement et la recherche. L’avenir des futurs enseignants-chercheurs est inquiétant à court et à moyen terme. Il s’agit d’un problème mondial et j’avais jugé intéressant de participer au congrès d’Hyderabad pour vérifier ce qui se dit et s’écrit partout sur le futur de la recherche et de l’enseignement en mathématiques. Toutefois pour envisager ma participation au congrès une des premières préoccupations a été le budget, l’augmentation des frais d’inscription, de voyage et de séjour imposait une optimisation des dépenses.

Débarquer dans un pays inconnu, où les informations laissaient entendre qu’il ne fallait pas espérer trouver des transports en commun bien organisés et fiables, est un peu angoissant. Heureusement qu’à l’arrivée à Hyderabad, le 18 août à trois heures du matin, un comité d’accueil avait organisé le transport en taxi de l’aéroport jusqu’à l’hôtel ; le chauffeur chargé de me conduire en ville ne parlait pratiquement pas anglais, ne connaissait pas l’adresse de l’hôtel, il téléphonait fréquemment pour arriver à trouver cette adresse et c’est à partir à partir d’une information que j’avais pris la précaution d’enregistrer sur internet, que j’avais pu localiser l’hôtel, situé en retrait d’une rue avec comme précision relevée sur le site de l’hôtel : « derrière les Cyber-Towers » édifice connu de tous les habitants d’Hyderabad.

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Enregistrement

En fait l’hôtel était situé dans le quartier des Hautes Technologies de la ville – en Inde Hyderabad est la ville des cyber-technologies. L’arrivée à l’hôtel n’est pas très engageante, tout le monde dort et il faudra réveiller successivement l’agent de sécurité, le réceptionniste et l’homme d’étage. Plus tard un jeune collègue logé dans le même hôtel, en visite en Inde depuis plusieurs jours, me dira que ce type d’accueil est courant dans les hôtels de seconde catégorie. Le personnel est charmant mais l’anglais n’est pas sa langue de travail et la communication est parfois difficile, la gentillesse permet de gommer la fatigue du voyage et les petits inconvénients qui ne manqueront pas de se répéter. Pour aller confirmer l’inscription et reconnaître les lieux, pas de transports en commun, il reste les taxis, rares et les rickshaws, mais dans une ville inconnue je ne m’aventure pas facilement, j’envisage de me déplacer à pied, des distances de quelques kilomètres me semblent possible à parcourir, mais dès la sortie de l’hôtel je constate qu’il n’y a pas de trottoirs, que sur la chaussée s’enchevêtrent rickshaws, bicyclettes, voitures, camions, piétons, vaches et qu’être un piéton étranger est dangereux. Aux abords d’un temple védique, situé dans un grand parc au voisinage de l’hôtel, une meute de jeunes enfants en guenilles quémandent de l’argent pour manger, ces enfants qui s’accrochent sont chassés par des hommes chargés de la garde du temple. En trente minutes je n’ai progressé que de quelques centaines de mètres, je dois abandonner mon projet, mais heureusement dès mon retour à l’hôtel, j’apprends qu’une navette est prévue pour assurer les déplacements vers les différents sites notamment le Palais des Congrès choisi comme cadre des différentes manifestations. Après avoir effectué les formalités d’inscription et récupéré les documents dans une sacoche, des annonces nous préviennent que pour la séance d’ouverture, sacoches, ordinateurs, téléphones portables, appareils photos seront interdits, la présence de la Présidente de l’Union indienne exige des consignes de sécurité très strictes, de plus il faudra arriver assez longtemps à l’avance.

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laureats

Le 19 août la cérémonie commence avec un peu de retard, en attendant l’arrivée des officiels le Président de l’IMU prononce le discours d’accueil et présente le collègue indien qui présidera le congrès. L’arrivée de Madame la Présidente de l’Union indienne donne lieu à des cérémonies selon les traditions indiennes. La lecture du palmarès des différentes médailles et des prix peut commencer ; c’est la Présidente qui remet les médailles Fields à E. Lindenstrauss (Israël), N. B. Châu (Vietnam-France), S. Smirnov (Russie-Suisse), C. Villani (France) et les prix Nevanlinna à D. Spielman (Etats Unis), Gauss à Y. Meyer (France) et Chern à L. Nirenberg (Etats Unis) ; ce dernier prix, crée tout récemment par une fondation à la mémoire du mathématicien S. S. Chern, est remis pour la première fois. Les travaux de la plupart lauréats sont exposés au cours de séances plénières l’après-midi qui se terminera par une conférence du lauréat du prix Abel : le mathématicien d’origine indienne, S.R.S Varadhan.

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Session parallèle

Les jours suivants, l’organisation suit un schéma standard : le matin est réservé aux conférences plénières, l’après-midi aux sessions parallèles à thèmes, aux communications orales courtes de quinze minutes et aux séances de posters. L’auditoire des séances plénières est assez dense mais de nombreux auditeurs tapotent sur les claviers de leur ordinateurs ; les dimensions de la salle sont telles que le texte des conférences lu ou commenté par le conférencier est projeté sur quatre écrans géants. Les salles annexes dans lesquelles se déroulent les sessions parallèles sont elles aussi équipées d’écrans mais pour certains exposés elles sont trop petites et il est impossible de trouver une place lorsque le conférencier est un mathématicien réputé ou si le sujet intéresse un grand nombre de congressistes ; de même les petites salles réservées aux communications de quinze minutes sont exigües si bien qu’il est pratiquement impossible de trouver une place assise et la plupart des auditeurs potentiels renoncent à assister aux exposés.

Les tables rondes qui devaient traiter d’ethno-mathématiques et de communication sur les mathématiques en direction du grand public ont été assez décevantes et peu suivies, beaucoup d’efforts restent encore à faire pour trouver des formes adaptées à un type de communication favorisant l’échange entre les mathématiciens et les non-mathématiciens qu’ils soient scientifiques ou non.
De manière générale, si l’organisation d’ensemble est satisfaisante, les détails qui rendraient plus simple la vie des congressistes ne sont pas toujours traités convenablement. Théoriquement tout est prévu, des salles de préparation pour les conférenciers, du matériel informatique de qualité, mais il y a souvent des petites choses qui ne vont pas.

Les organisateurs ont prévu des plages de distraction, un concert, un spectacle de danses traditionnelles, une réception organisée par les autorités locales dans un cadre agréable. Une journée a été prévue pour un tourisme libre, mais face aux difficultés de mise en œuvre et aux prix proposés de nombreux congressistes sont restés sur place pour se reposer des premières fatigues. Un après-midi avait été réservé au déroulement de parties d’échecs en simultané face au champion du Monde des échecs, l’Indien V. Anand. En ce qui me concerne j’avais réservé quelques journées post-congrès pour visiter Pondichéry, ancien comptoir français de l’Inde, ville située à un millier de kilomètres d’Hyderabad et à aux environs riches en histoire.

Quelles impressions ai-je gardées de ce congrès ? Tout d’abord que la moyenne d’âge des congressistes avait sérieusement augmenté même s’il est difficile de la chiffrer. Il m’a semblé que le nombre des participants était en diminution – prés de 4000 à Nice et un peu plus de trois mille à Hyderabad- évidemment le pays organisateur avait fourni presque une moitié de participants, mais pour un milliard d’individus 1500 n’est pas un grand nombre ! Les représentants de la Chine et du Japon, s’ils étaient visibles, ne semblaient pas très nombreux, si la délégation française était elle assez importante, celles venues d’Afrique, sauf d’Egypte et d’Afrique du Sud, étaient composées de un ou deux représentants, certains pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’Océanie n’étaient même pas représentés.

De manière générale, on notait aussi un déséquilibre hommes femmes qui laisse penser que la parité n’évolue pas plus rapidement en mathématiques que dans les autres structures sociales. Tous les pays cherchent de bons étudiants que seuls les pays riches peuvent se permettre d’attirer et de garder. La concentration de mathématiciens de haut niveau aux Etats-Unis attire les jeunes qui ont été remarqués ; les pays émergents, sauf peut-être le Brésil et la Chine, ont des difficultés à former des mathématiciens de haut niveau et à offrir des situations acceptables à une élite. Le cas de l’Inde présente un état intermédiaire de mathématiciens titulaires de postes à l’étranger mais en Inde certaines universités des grandes villes disposent aussi d’un potentiel d’étudiants et d’enseignants-chercheurs de très haute qualité. De plus l’Inde a su prendre au bon moment le virage vers une société de l’informatique ce qui la place dans les premiers rangs des pays où la haute technologie est en plein essor assurant des débouchés intéressants pour ses cadres.

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Fenêtre sur le monde extérieur

Enfermé dans l’espace clos du palais des congrès et de ses annexes les échos de la presse extérieure parvenaient tout de même, surtout par l’intermédiaire du quotidien du congrès qui donnait l’essentiel de ce qu’il fallait savoir. Internet permettait d’avoir les réactions en temps réel ; la presse française bien informée et bien documentée par le travail des responsables des sociétés mathématiques avait, pour une fois, fourni des articles corrects sur le dynamisme de l’école mathématique française. La presse nationale indienne, si elle insistait sur le fait que pour la première fois un pays du tiers monde, le Vietnam, avait été récompensé, soulignait aussi que l’Inde était oubliée depuis 74 ans, depuis la création des médailles Fields, alors qu’elle comptait dans ses rangs d’excellents mathématiciens, elle mettait en valeur des traditions mathématiques remontant au troisième millénaire avant Jésus-Christ et que les mathématiques indiennes étaient bien antérieures aux mathématiques grecques et européennes, de plus l’Inde avait donné naissance à un génie jamais égalé, Ramanujan. Dans les couloirs du congrès, différentes organisations et sociétés indiennes de mathématiques distribuaient de la documentation attestant de l’antériorité de la résolution de certains problèmes.

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Ingrid Daubechies

Il est bon de souligner que parmi les décisions importantes prises par les instances de l’IMU figurent la désignation de Séoul comme ville où se tiendra le congrès en 2014 et l’élection de Ingrid Daubechies comme présidente, elle sera la première mathématicienne à assurer cette haute fonction, espérons que c’est là un premier signe d’évolution des mentalités de la communauté mathématique internationale !

Conclusion

Ces souvenirs incomplets sont suffisants pour tenter une comparaison entre les deux congrès, il s’agira de points de vue subjectifs mais certains peuvent être aisément partagés.

Tout d’abord la mondialisation et l’arrivée de l’informatique ont complètement changé la façon de présenter les mathématiques et la langue anglaise est devenue aujourd’hui « universelle ». A Nice certains conférenciers, non nécessairement francophones, ont fait l’effort d’exposer en français, il suffit de consulter les actes du congrès de Nice pour y trouver des communications en français, en allemand ou en russe, même si l’anglais était déjà majoritairement utilisé. A Hyderabad tous les exposés entendus étaient en anglais, les autres langages étaient pratiqués en coulisses et leur utilisation limitée aux conversations de couloirs.

La pratique généralisée des logiciels de présentation par ordinateur a fait disparaître les tableaux noirs ou blancs très présents à Nice où les transparents commençaient à faire partie des outils de présentation des exposés. On peut regretter les modes traditionnels, plus lents mais plus favorables à une compréhension instantanée et à des échanges directs entre conférenciers et auditeurs.

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Stand de l’éditeur Springer

A Nice les problèmes de diffusion de l’information mathématique avaient été peu évoqués : la situation des éditeurs de textes mathématiques semblaient florissante, les éditions Gauthier-Villars avaient publié les actes du congrès de Nice, les revues publiant des articles mathématiques n’étaient pas confrontées à des difficultés financières, les comités de rédaction ne semblaient pas débordés par des flux continus d’articles dont l’intérêt pouvait être discutable. A Hyderabad les conversations portaient aussi sur la pérennité des supports –papiers ou électroniques – la plupart des revues qui étaient connues de longue date, celles qui avaient un « facteur d’impact » élevé ou des indices bibliométriques importants se voient aujourd’hui débordées par des flots d’articles ultra spécialisés, par ailleurs il est de plus en plus difficile de trouver des experts pour analyser les articles, les délais d’expertise sont de plus en plus longs. Les masses d’information sont telles qu’il paraît impossible de tout diffuser, de tout conserver mais l’appréciation de l’activité des chercheurs s’évalue au nombre de publications, ce qui augmente le nombre d’articles ! Dans la masse de documents on se heurte à des plagiats, des articles présentés simultanément dans différentes revues. Les éditeurs de revues mathématiques sont peu nombreux et ont en charge plusieurs revues qui sont peut-être financièrement peu rentables même si la publication de revues mathématiques entraînent pour les éditeurs des effets positifs en terme d’image.

De même on assiste à d’autres changements : autrefois les articles étaient présentés par un seul auteur, mais depuis quelques années les articles avec plusieurs contributeurs deviennent la règle. Par ailleurs, comme dans d’autres domaines de la science, il se créé des revues pour lesquelles les auteurs d’articles doivent payer pour être édités ! Les publications scientifiques vont-elles connaître « les publications à compte d’auteur » ? Il s’agit là d’une série de questions que la communauté doit traiter rapidement, mais peu de solutions sont en vue. Bien entendu l’évolution à la baisse des effectifs d’étudiants en mathématiques et, à moyen terme, la diminution du nombre des enseignants et des chercheurs, sont préoccupantes. A Nice la communauté mathématique était traversée par des courants politiques qui pouvaient engendrer des tensions, mais l’avenir des mathématiques semblait assuré, les postes mis aux concours de recrutement n’étaient pas tous pourvus. Aujourd’hui l’inquiétude est générale, sauf dans certains pays où tout est à construire ou à reconstruire, mais ces pays craignent une fuite des cerveaux qui retardera leur mise à un niveau international. Il faut prendre en compte des situations individuelles et des intérêts des collectivités nationales parfois antagonistes : des traditions d’une culture mathématique de standard élevé ne sont pas toujours une condition suffisante pour assurer la pérennité de ces traditions : le cas récent de la Russie, après la chute du communisme, est un exemple d’un départ massif de la jeune génération des mathématiciens et le pays aura des difficultés à reconstituer un potentiel qui s’est effrité. A Nice S. Novikov mathématicien soviétique avait obtenu la médaille Fields, à Hyderabad c’est un exilé de l’école russe, S. Smirnov, en poste à Genève, qui a reçu la même distinction !

A Nice la situation des mathématiciens, si elle n’était pas complètement satisfaisante, était acceptable, à Hyderabad, si elle n’est pas dramatique, elle est difficilement tolérable et l’avenir n’est pas serein. Il reste à espérer qu’à Séoul, la communauté mathématique aura retrouvé la place qui devrait être la sienne dans une mondialisation en devenir.

P.S. :

La rédaction d’Images des maths, ainsi que l’auteur, remercient pour leur relecture attentive,
les relecteurs dont le pseudonyme est le suivant : Aline Parreau, Nicolas Schabanel,
johann, et
Marcus Mildner.

Notes

[1Sur lequel on pourra (re)lire l’article d’IdM qui décrit l’activité de l’ICM d’Hydebarad.

[2Ces congrès sont nés à l’initiative de proéminents mathématiciens vers la fin du 19ème siècle. On trouvera par exemple dans un article antérieur d’IdM ou dans cet article de la newsletter de l’European Mathematical Society un passionnant historique de ces premiers congrès et de leurs buts, qui sont toujours d’actualité.

[3Sur la photo , on reconnait , de droite à gauche , M .Duflo, M. Vergne, J. Carmona et R. Carmona ; la rédaction fait appel aux lecteurs pour identifier qui est à gauche !

[4Les photos de J. Leray, L. Nirenberg et P. Lax sont des arrêts sur image tirés d’un film amateur, réalisé pendant l’ICM de Nice par une mathématicienne soviétique, N. N. Uraltseva.

Affiliation de l'auteur

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Pour citer cet article : Gérard Tronel, « Congrès International des Mathématiciens »Images des Mathématiques, CNRS, 2011.

En ligne, URL : http://images.math.cnrs.fr/Congres-International-des.html

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