Contemplations

A Matthieu

Le 8 décembre 2009  - Ecrit par  François Sauvageot Voir les commentaires (7)
Oui, de leur sort tous les hommes sont las.
Pour être heureux, à tous, — destin morose ! —
Tout a manqué. Tout, c’est-à-dire, hélas !
Peu de chose.

Ce peu de chose est ce que, pour sa part,
Dans l’univers chacun cherche et désire :
Un mot, un nom, un peu d’or, un regard,
Un sourire !

Je suis actuellement enseignant en classes préparatoires. C’est un univers très typé. Bien qu’ayant évolué depuis quelques décennies, et avec cette évolution quelques traditions pesantes sont tombées en désuétude, il reste une atmosphère un peu lourde provenant en grande partie du rythme imposé.

Dans ma classe les étudiant-e-s suivent 10h de cours et 2h de travaux dirigés en maths. Auxquelles il faut adjoindre 1h d’interrogations orales, 4h de devoir surveillé toutes les trois semaines et un devoir en temps libre avec la même fréquence. Bien entendu il faut y rajouter des sciences physiques, des sciences industrielles, de l’informatique, du français, de la philosophie, deux langues vivantes, du sport ...

Où est le temps nécessaire à la contemplation ?

Quand j’étais moi-même à l’âge qu’ont mes étudiant-e-s, je me souviens avoir souffert de ce rythme. Pourtant j’aimais les maths, et j’y étais performant. Elles ont longtemps été pour moi synonyme de liberté, un refuge loin de l’agressivité du monde. En troisième, une professeure [1] exceptionnelle m’a montré combien il était agréable de les partager. De les partager sans barrière, sans condition, sans normalisation. Pour cela il nous appartenait de prendre le temps, prendre le temps d’emprunter les chemins des autres et d’y découvrir les splendeurs qu’ils recèlent.

Quand j’étais au lycée, j’ai profité de ce temps pour faire des maths. Lire, errer au palais de la découverte, griffonner du papier sans raison, contempler l’équation du troisième degré [2]. Je lisais tout et n’importe quoi, pas seulement des maths, mais aussi des maths. Pas le livre de classe, non, n’importe quoi. J’allais trainer au centre Beaubourg et je lisais. Des choses que je ne comprenais presque jamais. Je n’étais pas de ceux qui ont une mémoire eidétique ou qui jonglent de façon abstraite donnant un sens plus tard (ou jamais) à ce qu’ils manipulent. J’ai toujours eu besoin d’interroger le sens des maths. Même abstrait. Je n’ai découvert les connexions des maths au réel et à l’humanité que bien plus tard. Mais je n’ai jamais pu accepter que 2 et 2 fassent 4 sans savoir pourquoi.

Le temps du pourquoi est un temps long. Un temps en suspens. Un point d’orgue.

Dès la math sup, j’ai compris que l’on battait la mesure à la triple croche. Oh ! bien sûr, j’avais un peu d’assise, et je me contentais des passages pour soliste. Je me suis économisé ... parce que j’avais déjà volé du temps avant. Je n’avais pas à tout découvrir, à tout travailler, à tout manipuler. Et pourtant j’ai souffert. J’ai, disons-le, arrêté de faire des maths. Aussi paradoxal que ça puisse paraître, alors même que mes horaires de maths venaient de doubler, j’ai arrêté de faire des maths.

J’ai arrêté de lire, j’ai arrêté de musarder sur des feuilles de papier, j’ai même un temps mis de côté l’équation du troisième degré. Heureusement j’avais de l’élan et par miracle j’ai pu me jeter au-dessus de la barre, touchant avec les fesses, retirant le bras au dernier moment, et retombant sur le tapis moelleux de l’école normale. Mais il m’a fallu du temps pour refaire des maths. Il a en fait fallu que je comprenne que la plupart des gens autour de moi avaient arrêté eux aussi de faire des maths, et de trouver cette situation ridicule. Ce que je n’avais pas perçu en moi, je l’ai vu dans les yeux de mes camarades : ils n’avaient (plus) aucun plaisir à faire des maths.

Alors je me suis souvenu. Alors j’ai repensé à Michèle [3] et je me suis dit qu’il était ridicule pour un mathématicien de ne plus faire de maths. Parce que mathématicien, je l’ai toujours été et je le serai toujours. Une fois qu’on a ouvert les yeux sur le monde, il est difficile de les refermer sans mourir.

J’ai repris du plaisir à faire des maths. En dehors des sentiers battus, rarement avec le consentement de mes pairs, encore moins souvent avec leur reconnaissance. Je me suis peu à peu éloigné du sérail. Volontairement. Aujourd’hui j’ai quitté la région parisienne, l’enseignement supérieur et la recherche. Je suis enseignant remplaçant dans le secondaire et je prends du plaisir à faire des maths.

Pourtant il me manque encore du temps. Comme quand j’étais élève en math sup, il me manque du temps. Parce que pour l’enseignant aussi le temps est durement compté. Pour faire un cours qui soit digne de ce nom, pour le vivre afin de pouvoir le partager, pour aller chercher l’étincelle au fond des yeux de qui n’y croit plus, pour montrer que rien n’est affaire de recette et que chacun a la possibilité de s’exprimer, pour montrer que les maths sont un espace de liberté et de partage et non pas un temps de souffrance et d’exclusion ... pour tout cela il faut du temps. Beaucoup, beaucoup de temps.

Alors en perdrais-je la possibilité de contempler ? Si oui, alors je reprendrai mon baluchon.

En attendant je fais de merveilleuses rencontres. Et si j’ai écrit ce texte, c’est en hommage à un de mes étudiants qui a choisi de quitter la math sup pour pouvoir à nouveau prendre le temps de la contemplation. Comme je le comprends, comme je l’envie ! Comme j’aimerais de nouveau avoir 20 ans et pouvoir découvrir le monde avec des yeux neufs !

Je suis très triste de son départ. Aucun départ n’est joyeux. Mais ce n’est pas un échec. Enfin pas pour lui, peut-être pour moi, oui, sans doute. Il trouvera des chemins qu’on ne trouve pas en courant frénétiquement.

Ce qui ne veut pas dire qu’il sera hors du monde. Ces stéréotypes ont la peau dure. S’il est un enseignement d’Einstein que l’on peut facilement partager c’est que chacun a son temps propre. Une histoire de lièvre et de tortue, aussi.

Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs,
Prend en pitié nos jours vains et sonores.
Chaque matin, il baigne de ses pleurs
Nos aurores.
 [4]
Post-scriptum :

L’illustration est une photo d’un kaki du jardin des plantes de Nantes que j’ai prise ce matin de décembre, quand j’ai appris la décision de Matthieu. Une photo sans aucune commune mesure avec les photos magnifiques qu’il fait.

Notes

[1Michèle Mathiaud est maintenant en retraite, mais elle a longtemps été professeure à Vanves et animatrice à l’IREM de Paris 7. Avant d’aller à Vanves, elle a fait un petit passage près de chez moi.

[2Celle-là il m’a fallu attendre 10 ans pour la comprendre !

[3Je ne savais pas à l’époque que c’était là son prénom.

[4Extraits du poème A ma fille, tiré des contemplations de Victor Hugo.

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Pour citer cet article :

François Sauvageot — «Contemplations» — Images des Mathématiques, CNRS, 2009

Commentaire sur l'article

  • Contemplations

    le 8 décembre 2009 à 09:04, par Guy Marion

    Superbe article ;bienvenue dans le monde des professeurs qui n’ont pas renoncer à contempler .

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  • Contemplations

    le 8 décembre 2009 à 12:14, par Guy Marion

    Oups !

    Il fallait lire :
    « qui n’ont pas renoncé » bien sûr !

    Guy Marion

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  • Contemplations

    le 8 décembre 2009 à 17:05, par Réjane

    Très bel article qui touche beaucoup une personne telle que moi qui n’ai jamais rien compris aux mathématiques. Merci pour ce beau texte.

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  • Contemplations

    le 9 décembre 2009 à 23:20, par Xochipilli

    Mon Dieu comme ce que vous dites des classes prépa est vrai.
    J’étais amoureux des sciences jusqu’en Maths sup et la prépa m’a en a complètement dégoûté, à force de bourrage de crâne. Ce n’est qu’à 40 ans que je retrouve goût aux beautés mathématiques que vous décrivez. Quel gâchis ! Que de temps perdu ! Combien de vocations scientifiques tuées dans l’oeuf ?

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  • Contemplations

    le 10 décembre 2009 à 19:45, par Julien Olivier

    C’est amusant j’ai vécu la situation diamétralement opposée ! J’ai réellement découvert les mathématiques en Terminale grâce à un prof passionnant (M Coucheney si vous me lisez : un immense merci !). Mais jusque là, sans être en conflit avec elles, je n’avais pas accordées aux mathématiques plus que ce que les nécessités scolaires m’en demandaient (pour faire mon coming-out j’ai même fait une spécialité physique en Terminale S). J’ai donc découvert les mathématiques en prépa.

    C’est donc avec bonheur que je me suis confronté à tant de maths mais surtout, à tant de maths différentes. Cela dit, quelques années ont passé depuis (je n’ose déjà plus compter) et il est fort possible que je romance. Mais ce sont visiblement les meilleurs souvenirs qui dominent chez moi.

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  • Contemplations

    le 13 décembre 2009 à 10:00, par Thierry Barbot

    Merci pour ce beau texte.

    Les classes préparatoires. En effet, une période qui souvent peut être fort éprouvante. Intense, qui ne permet pas d’avoir beaucoup de recul sur les mathématiques, où on apprend davantage à connaître le comment que le pourquoi.

    Mais pour ma part je crois qu’il s’agit d’une bonne chose. Ce comment, il faut bien l’aquérir un jour ou l’autre, et ce moment de la jeunesse est le meilleur. Pour ma part, j’enseigne à l’université ; il y a moins de « pression » pour l’étudiant (quoique ce soit anxiogène quand même !) ; l’étudiant a plus de temps pour « contempler » ; mais ce n’est pas ce qu’il fait en général.

    La prépa dure 2 ans, voire 3, et il est remarquable de voir tout ce qui y est appris et acquis. Je suis persuadé que la place exceptionnelle qu’occupe la france dans les mathématiques mondiales (pour l’instant) est dûe à son système de classes préparatoires. Certes sur l’instant au but peu évident, les graines de cette formation germent et fleurissent plus tard.

    Toute formation a un passage ingrat. Que peuvnt dire les athlètes d’aujourd’hui sur leur formation rébarbative à force d’entrainement intense, où ils ne peuvent encore goûter au plaisir de leur discipline ? Les élèves en apprentissage (école hotelière, atelier, menuiserie...) ?

    J’ai pour ma part un bon souvenir de ma période classe préparatoire. La « contemplation » de jeunesse peut être bonne, mais mieux vaut pour la développer avec l’ampleur voulu pour la discipline avoir suffisament de matériel intellectuel et de connaissance.

    Quel âge a Matthieu ? 20 ans ? S’il est « déjà » découragé, il vaut bien mieux que celà se produise encore dans la sève de sa jeunesse pour prendre une telle résolution, alors qu’il est plus facile de trouver un nouveau chemin pour sa vie. Il pourra toujours continuer à cultiver son amour des mathématiques. Mais qui ne peut supporter cette charge d’effort a peu de chance d’être apte à une activité de recherche en mathématiques (bien que quelques cas à la personnalité particulière peuvent quand même y parvenir bien sûr).

    Arrêtons de condamner un système qui a fait la place de notre pays dans les mathématiques internationales. Le plaisir des mathématiques est toujours accessible à l’amateur. Mais il est toujours appréciable d’avoir la chance de pouvoir disposer d’une formation intense. Qui n’a pas la disposition psychologique de suivre cette formation exigeante peut toujours s’inscrire plutôt à l’université où il pourra suivre davantage son propre rythme, et pourra aussi y acquérir une formation de qualité, s’il s’y emploie vraiment en développant un véritable effort personnel au delà de la chasse aux notes et aux diplômes !

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  • Contemplations

    le 13 décembre 2009 à 14:19, par François Sauvageot

    Cher Thierry,

    merci pour ton commentaire. Je voudrais commencer par préciser que je n’écris pas spécialement pour les collègues et que je préfèrerais voir ce site enrichi de contributions d’un public plus large ...
    Ce qui ne me dispense pas de répondre, néanmoins.

    Tout d’abord je n’ai pas fait un réquisitoire contre les CPGE, j’ai juste décrit un moment d’émotion. Si je voulais écrire plus que cela, d’une part je ne le ferais pas ici, ensuite j’aurais plein d’autres choses à analyser.

    Tu parles de la place de la France (allez, moi je mets une majuscule) en maths. Mais, stop, quelle proportion des élèves de CPGE fait de la recherche en maths ? Les CPGE ne sont pas une formation aux mathématiques, sinon il y aurait sans doute nettement moins d’élèves ! Il s’agit donc d’une pré-formation avant tout aux métiers scientifiques, principalement celui d’ingénieur-e. On pourrait donc discuter du contenu de cette formation, mais, honnêtement, je n’étais absolument pas parti pour discuter de ça.

    Je ne vais pas te parler de Matthieu, après tout c’est mon billet pas le sien ! Mais je tiens à te dire qu’il n’est absolument pas découragé, bien au contraire. Une fois encore ce n’était absolument pas mon angle de vue.

    Ce que j’ai dit, c’était avant tout lié à mon expérience personnelle. Et je le répète. Je faisais des maths pour mon plaisir avant la prépa. J’en faisais beaucoup et j’étais mon propre moteur.
    En prépa mon moteur s’est éteint et j’ai suivi ce qu’on m’enseignait. C’était des maths. Je n’ai pas dit, comme certains l’ont compris et m’en ont fait part, que l’on ne fait pas de maths en prépa. C’était des maths, donc, mais elles ne m’ont pas vraiment nourri. Pourquoi ? Les raisons me sont personnelles, et je ne vois aucune raison d’en faire un débat. Chacun sa propre expérience et basta.
    Je dis donc : moi qui suis devenu mathématicien professionnel, j’ai arrêté de faire des maths en prépa. C’est tout. Chacun en fait ce qu’il veut !

    Il ne s’agit pas de savoir, ni de savoir-faire. Je parle d’un point de vue émotionnel, je parle de désir, d’envie, d’amour peut-être. Et, moi (de qui pourrais-je parler d’autre ?), j’ai mis de nombreuses années à rallumer ma flamme après le passage en prépa. Mais, oh oui, j’y ai acquis entre temps un savoir-faire incontestable. Je n’ai pas à rougir de mes performances. Mais voilà, humainement, je m’en fous un peu de ces compétences si elles n’ont pas d’âme.

    Et l’âme ne s’insuffle pas dans une coque gonflée artificiellement. L’âme est consubstantielle du savoir, ou elle n’est pas. Voilà ce que je dis. Et je ne prétends à aucune autre universalité que l’horizon de ma propre expérience, c’est dire si je soliloque !

    Bien à toi,

    François.

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