Contes et décomptes

rencontre avec Étienne Lécroart

Piste verte 8 juillet 2012  - Ecrit par  Michèle Audin Voir les commentaires

La rédaction d’Images des mathématiques vous propose ici le premier article d’une nouvelle rubrique : Mathématiques ailleurs. Comme nous l’avons annoncé dans un billet publié il y a quelques semaines, tout ce qui est « ailleurs » est nôtre. Comme « ailleurs » est presque partout (le monde des mathématiciens est tout petit), nous avons de quoi faire. Au moment où Images des mathématiques lance un nouveau concours de bandes dessinées, c’est à un album de bandes dessinées qu’est consacré ce premier article.

Pour son dernier album, Contes et décomptes, Étienne Lécroart a utilisé un certain nombre de « contraintes » mathématiques. Conversation.

Contes et décomptes, le dernier livre d’Étienne Lécroart [1], est constitué de bandes dessinées obéissant à des contraintes mathématiques, ou construites grâce à des structures mathématiques, dont nous donnons quelques exemples, au cours d’une conversation avec l’auteur.

IdM. Dans Contes et décomptes, tu explores un certain nombre de « contraintes mathématiques ». Pourquoi les mathématiques ?

J’ai toujours eu un goût pour les mathématiques. J’apprécie les jeux mathématiques et de logique. S’il y a, d’ailleurs, une caractéristique commune à tout mon travail, c’est ce goût pour l’exploration du décalage entre le « logique » et le « raisonnable ».

Mes dessins d’humour et mes bandes dessinées sont nourris de cela.

C’est donc venu assez naturellement. J’avais déjà tourné autour des mathématiques de nombreuses fois, j’ai fini par tomber dedans. Et, comme souvent, j’ai tiré un fil, comme ça, pour voir, et tout s’est enchaîné à la suite.

Je ne suis pas le premier à utiliser les mathématiques dans la bande dessinée, juste un explorateur un peu plus méthodique. Je suis loin d’en avoir fait le tour, bien sûr, et j’y reviendrai sans aucun doute.

IdM. Qu’apportent ces contraintes mathématiques ?

Elles m’apportent ce que j’attends de l’usage de n’importe quelle autre contrainte dans mon travail :

  • Une façon de sortir des sentiers battus. Ceux des autres et les miens. Ça me force à aborder d’autres thèmes, d’autres styles, d’autres moyens narratifs. Me surprendre moi-même.
  • Le plaisir d’élaborer des systèmes, de résoudre des problèmes.
  • Le plaisir de jouer avec le lecteur. De le faire jouer.
  • Ce léger décalage qui amène l’humour. Ce goût pour le contretemps, le léger retrait, la réflexivité.
  • L’envie d’expérimenter ça avec d’autres. Quelques collègues oubapiens et oulipiens [2] ont travaillé sur les mêmes contraintes. Et j’ai fait des ateliers de bandes dessinées « mathématiques » avec des élèves de collège.

Des mathématiques : des nombres, des carrés magiques...

Pour illustrer la conversation avec Étienne Lécroart, nous vous proposons quelques planches extraites de Contes et décomptes. La planche d’abord, l’explicitation de la contrainte ensuite [3].

Dans Contes et décomptes, on trouve, bien sûr, des nombres, pour la bande dessinée Compter sur toi dont chaque vignette comporte un certain nombre de mots, le même nombre de traits, ce nombre décroissant de vignette en vignette, $50, 49,\ldots,2,1,0$. On en voit ici les vignettes 17 à 9.

... des équations, des carrés bi-latins...

IdM. Tu as des rapports avec des mathématiciens ?

Avec des vrais mathématiciens [4], assez peu. J’ai lu quelques ouvrages et revues de vulgarisation mathématique.

De toute façon, mon niveau en mathématique est trop ridicule pour tenir une conversation poussée sur le sujet.

IdM. C’est ce que tu es en train de faire, non ?

Je butine les mathématiques à mon niveau. Et j’ai déjà là largement de quoi faire mon miel. Mais j’ai quand même sollicité certains amis, férus de mathématiques, pour qu’ils me proposent certaines pistes à explorer. Et ça m’a souvent servi. Je les en remercie.

On trouvera dans Contes et décomptes une réjouissante discussion sur la façon de faire une bande dessinée infinie de deux pages dont les cases vont en s’amenuisant, qui amène à l’écriture d’une équation... à sa résolution... et à la planche Ton compte est bon ci-dessus.

IdM. Plusieurs pages de Contes et décomptes sont des carrés bi-latins.

L’idée des carrés bi-latins m’a justement été donnée par un ami, Gilles Esposito-Farèse [5]. Il savait que je travaillais à ce livre et m’a proposé un moyen d’adapter les carrés bi-latins à la bande dessinée.

Rappelons qu’un carré latin est un carré dont chaque case contient un chiffre (ou une lettre, ou une couleur) disposé de telle façon que chaque ligne et chaque colonne contienne une seule fois chaque chiffre. Comme dans un sudoku. Un carré bi-latin est la superposition de deux carrés latins, chaque case contient donc deux chiffres (ou deux lettres A et a, B et b, ou deux couleurs), on demande en plus que la combinaison Aa ou Ab, etc. n’apparaisse qu’une fois dans le carré. Étienne Lécroart a utilisé des carrés bi-latins de cinq cases sur cinq [6].

Je n’ai pas tout à fait suivi la méthode de Gilles Esposito-Farèse. J’ai élaboré ma contrainte à partir de la même structure. Il proposait que les couples de lettres de chaque carré correspondent à un couple bulle/dessin. Dans un carré de 5 X 5, on aurait eu juste 5 bulles et 5 dessins différents. Chaque ligne aurait fait un strip. J’avais peur d’un côté un peu répétitif. Et j’ai préféré élargir le choix à des albums entiers : les bulles A et les dessins a viennent de tel album de bande dessinée (déjà paru), les bulles B et les dessins b de tel autre, etc. Mais, j’ai bien l’intention d’essayer l’idée de Gilles à l’occasion.

Dans Contes et décomptes, on voit ainsi Corto Maltese parler schtroumpf (par exemple...).

... des éodermdromes...

IdM. Et les éodermdromes ?

L’éodermdrome est une étonnante structure géométrique. Il en a déjà été question dans le portrait de Jacques Roubaud, dont nous extrayons la figure dans la note ci-dessous [7]. Il s’agit de parcourir toute la figure formée du pentagone et de ses diagonales sans repasser sur aucun segment... et en collectant les données associées aux sommets du pentagone.

Dans l’exemple donné dans la note, on forme la phrase « Surtout sors ».

Dans Contes et décomptes, ce sont des vignettes qui remplacent les lettres. Le résultat est réjouissant. Ci-contre, un exemple issu de Contes et décomptes. Nous laissons les lecteurs dérouler la bande dessinée issue de cette image.

Mais écoutons Étienne Lécroart.

L’idée des éodermdromes m’est venue, bien sûr, des oulipiens eux-mêmes. Je ne sais plus bien comment j’ai découvert cette contrainte (dans un recueil de l’Oulipo ?...), mais elle m’a immédiatement paru faite pour la bande dessinée. J’ai d’ailleurs proposé plusieurs variantes sur d’autres polygones.

Il y a en effet aussi un heptagone dans Contes et décomptes.

De même ma bande dessinée booléenne Boole et Bill vient directement de l’Oulipo.

... de la théorie des ensembles...

... comme dans Boole et Bill, dont on voit ici une planche.

IdM. Tu nous en dis plus sur Boole et Bill ?

Dans Boole et Bill, il y a deux histoires (« ensembles icononarratifs » — comme les mathématiques, la bande dessinée a son jargon)... et leur intersection : à gauche une histoire du mathématicien anglais George Boole [8], à droite une histoire de Buffalo Bill, et à leur intersection, une histoire... de Boole et Bill.

Quand Jacques Jouet m’a parlé de la pièce de théâtre qu’il a faite avec Olivier Salon [9] « Pas de deux », j’ai aussitôt vu les possibilités qu’offrait cette structure dans la bande dessinée. D’ailleurs, parallèlement, mon collègue oubapien Alex Baladi faisait des bandes dessinées sur la même structure.

Tout à l’origine de l’Oulipo, François Le Lionnais avait imaginé d’écrire un roman qui serait la réunion ensembliste de la Chartreuse de Parme et de Bouvard et Pécuchet. Les Oulipiens, dit Jacques Roubaud dans sa préface à Contes et décomptes, s’étant montrés dubitatifs, il exalta les vertus de l’intersection. Pas de deux comédrame booléen, au théâtre, Boole et Bill en bande dessinée, montrent une partie des potentialités de cette idée.

... et après ?

Il ya bien d’autres contraintes à l’œuvre dans Contes et décomptes.

Étienne Lécroart utilise aussi, par exemple, des carrés magiques, et même la superposition de deux carrés magiques [10] : la planche comporte neuf vignettes (trois sur trois), le texte de chaque vignette commence par le chiffre de la case correspondante du premier carré magique et se termine par celui du second.

Exemple :

Si, c’est là, j’te jure, 15 rue Henri IV

...qui commence par 6 et se termine par 4.

Mais ne dévoilons pas tout.

Et puis... aucune inquiétude à avoir, il reste encore bien des mathématiques à explorer pour les auteurs de bandes dessinées.

Post-scriptum :

C’est avec beaucoup de plaisir et de reconnaissance que je remercie les relecteurs qui ont contribué à l’amélioration d’une première version de cet article. Nommément, ceux dont les noms et/ou pseudonymes sont le_chevelu, Taladris, levangileselonsaintmathieu. Et Clément Caubel, bien sûr.

Article édité par Michèle Audin

Notes

[1À la demande d’un des relecteurs, nous incluons une courte biographie d’Étienne Lécroart :

Dessinateur d’humour pour la presse et auteur de bandes dessinées, Étienne Lécroart est membre de l’Oubapo (Ouvroir de Bande dessinée Potentielle) depuis le 2 juillet 1993 et de l’Oulipo depuis le 3 avril 2012. Quasiment toutes ses bandes dessinées sont basées sur des contraintes formelles. Il en a repris, adapté certaines (de l’Oulipo notamment) et créé de nombreuses.

La plupart de ses livres ont été publié à l’Association. Le premier « Pervenche et Victor » est basé sur des pliages. Suivront deux livres au Seuil puis quatre recueils avec un même trio de personnages « Cercle vicieux » (palindrome de cases), « Le cycle » (piratage divers), « L’élite à la portée de tous » (hybridations, etc) et « les caïds de la gaudriole » (diverses contraintes). Il publie en 2007 « Bandes de sonnets » (préfacé par Jacques Jouet), recueil de bandes dessinées construites sur la structure du sonnet. Et en 2012 « Contes & décomptes » (préfacé par Jacques Roubaud) dont les bandes dessinées sont bâties sur diverses contraintes mathématiques.
Il a aussi créé une exposition de bandes dessinées sur des planches en bois modulables de diverses façons intitulée « Planches en vrac ou à la découpe ».

N’hésitez pas à visiter son site.

[2De même qu’« Oulipo » désigne l’Ouvroir de littérature potentielle, « Oubapo » veut dire Ouvroir de bande dessinée potentielle. Il existe d’autre OuXpo, mais ceci est une autre histoire. Membre de l’Oubapo et de l’Oulipo, Étienne Lécroart est à la fois « oulipien » et « oubapien ».

Cet été, sur le site du journal le Monde, et dans la rubrique « science » (!), on peut lire une bande dessinée collective de l’Oubapo, Bande passante.

[3Cette façon de présenter les choses nous a été suggérée par un$\cdot$e des relect$\cdot$eur$\cdot$rices.

[4Nous supposons qu’Étienne Lécroart entend par « vrais mathématiciens » les mathématiciens professionnels (NdlR).

[5Gilles Esposito-Farèse est un « vrai » physicien... avec beaucoup de centres d’intérêts, comme on le découvrira sur sa page ouèbe.

[6Il y a un grand et beau carré bi-latin de dix cases sur dix dans ce billet, que nous reproduisons ici.

JPEG

Le « carré bi-latin d’ordre 10 » est une des structures mathématiques utilisées par Georges Perec pour écrire son roman La vie mode d’emploi.

[7 Contes et décomptes est justement (dans tous les sens de cet adverbe) préfacé par Jacques Roubaud.

[8Selon un principe cher aux oulipiens et dit « principe de Roubaud », la contrainte parle de la contrainte : l’algèbre dite « de Boole » n’est pas sans lien avec l’intersection.

[9Olivier Salon est aussi l’auteur, sur Images des mathématiques, d’un portrait de François Le Lionnais. Il est aussi un des acteurs de ce billet.

[10Un carré magique, ici d’ordre 3, est un carré de neuf cases dont chaque case contient un des nombres 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9 et dont la somme des nombres contenus dans chaque ligne, chaque colonne et les deux diagonales est la même, à savoir 15. Il n’est pas très difficile de se convaincre qu’il n’y a qu’une façon de remplir un carré ainsi (on peut bien sûr le faire tourner, etc., de sorte qu’Étienne Lécroart utilise bien deux carrés apparemment « différents »).

La « littérature » sur les carrés magiques est immense et contient le meilleur et le pire : un livre récent portant le titre « carrés magiques » est affublé, sur la couverture, d’un magnifique carré... de 42 cases. Sur ce site, il a été question de carrés magiques ici ou (et peut-être ailleurs, nos excuses aux oubliés) NdlR.

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Pour citer cet article :

Michèle Audin — «Contes et décomptes» — Images des Mathématiques, CNRS, 2012

Crédits image :

Image à la une - Le logo de cet article est un autoportrait en chiffres d’Étienne Lécroart.
Les images du texte sont extraites de Contes et décomptes et appartiennent à Étienne Lécroart.
Les figures des notes sont dues à l’auteur de l’article, et peuvent être utilisées en citant leur origine.

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