Je vous avais imprudemment promis le 10 juillet une appréciation globale, donc fausse et hasardeuse, sur l’œuvre scientifique de D’Alembert. La voici. Disons que, depuis deux siècles et demi, il y a trois « crédits » qu’on ne lui a guère contestés :
ll y a bien eu quelques querelles de priorité sur ces trois points, mais elles ont vite été tranchées.
Pour le reste, les fluctuations, à travers l’histoire, entre ce que D’Alembert a revendiqué lui-même, ce qui lui a été reconnu comme remarquable de son vivant, puis au XIXe ou au XXe siècle, et ce qu’on peut penser maintenant, avec le recul de l’édition en cours de ses œuvres complètes (O.C.), invitent à la prudence dans les jugements. Nous nous contenterons de dire un mot des objets mathématiques qui portent son nom, avant d’évoquer rapidement d’autres angles d’attaque [1].
On peut aussi attribuer à D’Alembert quantité de résultats, énoncés ou démonstrations, en mathématiques et en sciences physico-mathématiques, pour lesquels son nom est oublié, ou qu’on ne lui a jamais attribués, que lui-même n’a pas revendiqués ! Mais ce qu’on lui doit également, c’est d’avoir osé terminer un grand nombre de mémoires par une formule du type : « Sur ce point comme sur d’autres, nous en savons en fait bien peu, et j’invite les Géomètres à travailler ce sujet ».
Ces doutes et objections portent à peu près sur tous les domaines des mathématiques pures, mais aussi sur de nombreux aspects de l’utilisation des mathématiques dans les sciences physiques ou humaines. Chez l’auteur, ils débouchent souvent sur des propositions, des pistes de recherches, plus rarement sur des théories quelque peu achevées.
Doutes sur les fondements du calcul des probabilités et surtout sur les conditions dans lesquelles on a le droit d’appliquer une mathématique du hasard à des phénomènes de la vie réelle. Doutes sur les lois de la vision et l’application brutale de l’optique géométrique à cet égard. Doutes sur la possibilité d’employer des fonctions arbitraires là ou on devrait leur supposer une certaine régularité. Doutes sur la pertinence de remplacer une fonction par son développement en série entière ou trigonométrique. Doutes sur les principes plus ou moins métaphysiques de conservation des forces vives, de proportionnalité des causes aux effets et, plus généralement, doutes sur les relations linéaires non prouvées entre les phénomènes. Doutes sur les modèles d’élasticité largement admis. Doutes sur une utilisation incontrôlée des quantités négatives.
Expliciter les questions ouvertes, plutôt que de les enfouir sous l’apparat de mémoires et de traités intellectuellement clos, n’est-ce pas plus utile à la fécondité de la recherche ?
[1] Voir « Qu’y a-t-il de nouveau dans l’œuvre scientifique de D’Alembert ? », in Sarah Carvallo et Sophie Roux, Du nouveau dans les sciences, n° 24 de Recherches sur la philosophie et le langage, Grenoble, 2006, p. 171-223. Article que je n’écrirais certes plus tout à fait ainsi, cinq ans plus tard ...
[2] O.C., vol. III/5a, à paraître, Opuscules mathématiques, t. V, Première partie, sous la direction d’Alexandre Guilbaud. J’en dirai un peu plus dans un prochain billet, car cela me semble utile pour l’enseignement.
[3] O.C., vol. I/4a, Textes de mathématiques pures (1745-1752), par Christian Gilain, Paris, CNRS-Editions, 2007.
[4] O.C., vol. III/5a, à paraître, Opuscules mathématiques, t. V, Première partie, sous la direction d’Alexandre Guilbaud.
[5] O.C., vol. III/3, à paraître, Opuscules mathématiques, t. III, par Fabrice Ferlin.
[6] O.C., vol. I/4a. De nos jours, l’équation y=xy’+f(y’) est appelée « équation de Clairaut ».
[7] Roger Mansuy, « Histoire de martingales », Mathématiques et sciences humaines, 169, 2005 (1), p. 105–113. Si vous préférez le lire en anglais, tapez « jehps ». N’y manquez pas la martingale de François Ier et celle d’Henri III.