Dans la steppe

10 mars 2013  - Ecrit par  Charles Boubel Voir les commentaires (16)

C’était il y a un peu plus de dix ans ; je marchais le long du fleuve, loin en amont. Je venais de faire une prise. Petite bête, dont la poursuite m’avait amené dans ce lieu écarté, peu fréquenté même des chasseurs et chasseuses de mon espèce.

Alors je l’avais repéré. Une odeur de braise apportée par le vent, quelques tremblements du sol caractéristiques. Ce devait être une belle bête.

Les gens connaissent bien les petits dragons domestiqués, accoutumés aux humains depuis des générations ; ce compagnonnage est fort utile à notre espèce au demeurant. Beaucoup goûtent leur beauté, peut-être est-ce votre cas. C’est la beauté étrange de tous les dragons.

Mais les grands dragons sauvages, dans la steppe, sont beaucoup plus mystérieux. Rusés et puissants, déroutants, impitoyables : nous sommes tout petits, démunis.

Je l’ai pris en chasse. Aux premières traces collectées, j’ai compris qu’ils étaient deux : un frère et une sœur. La sœur plus secrète et redoutable que son frère, je le verrais plus tard. C’est par le frère, plus massif et direct, que j’ai commencé.

Pister. Repérer lentement les habitudes. Puis harasser pour affaiblir. Blesser une première fois en combat frontal. Prendre conseil d’un Ancien. Blesser à nouveau. Me reposer. Pister, encore. Revenir au combat et y briser mon épée. Il en faudrait une autre. À celle-ci, la carapace était invulnérable.

Des frères d’armes m’ont alors convié à une battue plus au sud. Un dragon des forêts. Belle aventure. J’ai laissé ma chasse pour un moment.

Il y a cinq ans, je suis retourné dans la steppe écartée. Ils étaient toujours là. J’ai repris ma chasse solitaire. J’avais annoncé mon retour probable pour dans un an au plus. À vrai dire, le combat me décevait un peu. Fiers et puissants, ces dragons combattaient durement, beaucoup plus que je ne m’y attendais, mais sans grâce. La tête seule dégageait quelque chose. Le reste était muscles, os, nerfs, griffes enchevêtrés : durs et sans âme. Contrairement à ma battue au sud, pas non plus de vénerie savante à pratiquer, juste des gestes élémentaires et beaucoup d’acharnement.

La pièce de carapace protégeant le sternum apparut nécessiter une arme spécialement formée. J’ai consulté des chasseurs expérimentés, parcouru traités et armureries, en vain. J’ai donc frappé moi-même une lame : quatre mois, un travail délicat. J’en étais bien content, elle pourrait être utile à d’autres. Je l’ai alors trouvée, identique, sur un marché. Elle m’avait simplement échappé ; un peu oubliée, une telle lame avait été inventée puis réinventée deux fois ce dernier demi-siècle. Je n’étais que le quatrième ...

Revenir. Blesser, blesser encore. Le frère, la sœur. Celle-ci m’amène au bout de mes forces. Vais-je en sortir ? Croire toucher au but. Être détrompé, plusieurs fois. M’épuiser en coups inutiles, aussi. Un moment, doutant peut-être de la valeur de ces deux seules bêtes, et comprenant qu’elles étaient les plus avancées d’une horde de cousins, aller blesser quelques-uns de ces derniers, pensant à une prise en nombre. Être détrompé par un Ancien. Naïf, croyant blesser, je n’avais même pas égratigné. Ces cousins sont à carapace de platine ; deux générations d’armuriers spécialisés sont restées impuissantes face à ce métal, sauf à l’état de traces — je devrai apprendre à doser mon obstination. Retrouver alors mes proies originelles. Me retirer devant un grimoire emporté avec moi, sur des dragons d’un temps passé, lointainement parents ; le déchiffrer patiemment. Il s’avèrerait utile plus tard. Retourner observer les dragons de nuit, quand ils vont s’abreuver, tranquilles. C’est parfois dans ces moments qu’ils révèlent un secret. Au fil des combats, devenir familier de leurs mouvements, de leur anatomie. Échanger quelques propos avec un chasseur de passage, qui avait besoin des griffes du frère si j’en venais à bout, pour s’en faire une arme. Y repuiser courage et un peu d’inspiration. Et un jour, enfin, terrasser.

Non : ils se relèvent ! Pourtant, ils étaient bel et bien transpercés. Une vie leur vient d’ailleurs. Soudain, comprendre. Cette gestuelle parfois insolite qui me faisait songer, ce détail crénelé dans la crête dorsale, qu’une blessure me permettait maintenant d’observer attentivement : bien que terrestres, ces dragons sont apparentés aux dragons marins du grand nord. Ceux-ci ne sont que l’apparence, dans notre réalité, d’êtres plus vastes d’une autre nature. Ce sont ces derniers qu’il faut atteindre. Ils se chassent au harpon d’argent. M’éloigner, forger l’arme, l’adapter au combat à terre. Et revenir.

J’attaque déjà le frère. Immédiatement, il se sait et je le sais perdu. Il lutte pourtant pied à pied, longuement. Le combat est transfiguré. Pour éviter l’arme, il se métamorphose. Ses traits et gestes se simplifient, il se fait élancé, élégant.

Il gît à présent devant moi. Il est beau. Sa sœur m’attend toujours, vive et étrangement dissymétrique. Jusqu’ici, elle s’est jouée de moi, elle garde un secret.

Allongé, je contemple le grand dragon cosmique, là haut, dans les étoiles, hors d’atteinte pour longtemps de nous autres chasseurs, même des plus grands. Pour le moment, je vais prendre un peu de repos.

JPEG - 30.7 ko
Post-scriptum :

Patrick Masson m’a aimablement autorisé à utiliser une de ses créations pour illustrer ce billet. Je l’en remercie. Droits réservés pour ces photos.

Partager cet article

Pour citer cet article :

Charles Boubel — «Dans la steppe» — Images des Mathématiques, CNRS, 2013

Crédits image :

Image à la une - Figurine Patrick Masson. Photos Charles Boubel.

Commentaire sur l'article

  • Dans la steppe

    le 10 mars 2013 à 16:25, par Anne MASSON

    Bravo à toi, chasseur parmi les chasseurs... Goûte un repos bien mérité, la soeur peut attendre ! ;)

    Répondre à ce message
    • Dans la steppe

      le 15 mars 2013 à 12:12, par Charles Boubel

      Hmmnngf ? Qui me parle pendant ma sieste ?

      Répondre à ce message
  • Dans la steppe

    le 11 mars 2013 à 09:57, par maitine

    euh... quel est le rapport avec Images des maths ?

    Répondre à ce message
    • Dans la steppe

      le 11 mars 2013 à 10:15, par Charles Boubel

      Il est littéral. Ce billet est littéralement une image des maths. De mes dix dernières années de maths. Cela vous convient-il ?

      Répondre à ce message
    • Dans la steppe

      le 12 mars 2013 à 13:44, par Charles Boubel

      J’en profite pour ajouter qu’absolument rien n’est gratuit dans ce billet. Et que sa rédaction a été pour moi un joyeux moment de défoulement.

      Répondre à ce message
  • Dans la steppe

    le 12 mars 2013 à 21:04, par hbruneau

    Merci pour ce savoureux texte. J’ai eu recours aux commentaires pour en goûter la saveur, ainsi que le sens des commentaires eux-mêmes.
    Cela me donne des nouvelles -une image plutôt, furtive- d’un groupe connexe à celui des chasseurs (la soeur - pas celle du frère) et sa moitié, qui crée des images du frère (et de la soeur - du frère). Sans parler du chasseur lui-même, qui appartient aux deux groupes. Une délicieuse rétrospective d’une décennie. Bon sang, ça ne nous rajeunit pas !
    Je signe : le cuisto d’un petit restau de dragons. Je sers du faux-filet, des choses faciles à digérer, mais parfois avec une certaine saveur.

    Répondre à ce message
  • Dans la steppe

    le 13 mars 2013 à 01:00, par TheBarber

    C’est très amusant : la majorité des enseignants qui m’ont parlé de leur rapport aux maths ont filé, contrairement à vous, la métaphore de la séduction.
    En tout cas, cela donne envie d’en faire.
    Merci d’avoir partagé vos images !

    Répondre à ce message
    • Dans la steppe

      le 13 mars 2013 à 14:47, par Charles Boubel

      Merci pour votre réaction. Plusieurs collègues m’ont également dit être étrangers à de telles sensations guerrières. J’ignore quel est le ressenti de chacun, et probablement mon genre n’est pas majoritaire. J’ai aussi parfois de tout autres sensations, mais ce qui domine est une lutte. Les hasards de mon parcours ont aussi, je pense, accentué chez moi cette sensation.

      Je note aussi que notre maître Henri Poincaré avait de telles images, un peu moins sanglantes mais également guerrières.

      Voyez par exemple : « J’en fis un siège systématique et j’enlevai l’un après l’autre tous les ouvrages avancés ; il y en avait un, cependant, qui tenait encore et dont la chute devait entraîner celle du corps de place ... » (Science et méthode, voir p. 28 ici par exemple.

      Ou un autre exemple .

      « En tout cas, cela donne envie d’en faire. » Tant mieux. En même temps, ça me fait sourire, car le texte raconte aussi que ce n’était (vraiment) pas de tout repos.

      Répondre à ce message
  • Dans la steppe

    le 13 mars 2013 à 01:06, par Arnaud Lionnet

    Oh ! Très très bon. Je me suis vraiment régalé.
    En tant que (très jeune) mathématicien, j’ai commencé à saisir assez rapidement (disons, vers le 5e paragraphe je commençais à parier que c’était ça). Vu l’endroit ---on est sur Images des Maths--- c’était assez raisonnable.

    Je me demande l’effet que ce texte peut laisser chez le lecteur non-mathématicien, après explication de ce que c’est éventuellement. Pour le lecteur mathématicien, en tous cas pour moi, ce fut un vrai plaisir. Une fois compris de quoi il retourne, on peut apprécier la saveur de chaque péripétie du texte. Merci pour ce très bon moment !

    Peut-on savoir quelle était la quête précise, et la nature de la bête ? Ou vaut-il mieux que cela reste un mystère ?

    Répondre à ce message
    • Dans la steppe

      le 13 mars 2013 à 21:28, par Charles Boubel

      Merci pour votre réaction. Je comptais aussi sur le nom du site, qui ne laisse pas d’ambiguïté, pour permettre la compréhension du billet.

      Pour « les lecteurs non-mathématiciens » : j’ai écrit ce billet d’abord pour eux, d’où la publication ici. De l’extérieur, comme les mathématiques n’ont aucun support matériel -tout est dans la tête en un sens-, il est difficile de se représenter ce qu’est un long travail de recherche, spécialement quand elle est solitaire. Une suite de journées devant un papier avec un crayon, comme des traverses de chemin de fer, toutes semblables jusqu’au but ?

      Ce n’est pas cela. Une recherche est une histoire humaine, ni plus ni moins que quantité d’autres choses. Elle est un vaste chantier. Elle est constituée de moments variés, d’erreurs, de tunnels, de périodes de plus ou moins grande intensité laborieuse et/ou émotionnelle, d’interactions, de tunnels, d’erreurs, de hasards, de tunnels, d’attitudes variées selon les moments de la journée, d’erreurs, de tronçons monotones mais nécessaires, d’erreurs, de tunnels, de prises de recul, de lectures, de tunnels etc. (oui, 75% de tunnels et d’erreurs pour moi en gros, je suis un peu maso). Le récit imagé permet d’entrer dans ma peau, même sans aucune idée des maths universitaires.

      En outre, bien qu’elle soit une des activités humaines ayant le moins de rapport avec le corps, la recherche mathématique est émotionnelle, le récit le montre. Sans cela, elle serait impossible à pratiquer. Et je n’aurais pu écrire ce récit.

      La bête, la petite bête, la lame réinventée, le dragon des forêts se trouvent sur ma page web (quarté dans le désordre … ).

      Répondre à ce message
      • Dans la steppe

        le 15 mars 2013 à 14:14, par Arnaud Lionnet

        Oui, en fait j’avais ensuite fait une petite recherche sur internet, par curiosité, pour savoir les fins détails de la quête. N’ayant que peu voire pas de connaissances en géométrique différentielle, j’ai bien vu des noms d’articles mais ça ne m’a pas renseigné plus que ça sur le bestiau qui avait été terrassé. Tant pis, tant mieux peut-être, l’histoire restera plus poétique comme ça.

        Répondre à ce message
        • Dans la steppe

          le 15 mars 2013 à 14:25, par Charles Boubel

          La bête est ma plus récente prépublication, sur ma page.

          Répondre à ce message
          • Dans la steppe

            le 15 mars 2013 à 14:39, par Charles Boubel

            Et bon, c’est un beau résultat, mais ce n’est pas la chute de la conjecture de Poincaré. C’était un dragon à ma mesure de petit chasseur c’est tout.

            Répondre à ce message
  • Dans la steppe

    le 13 mars 2013 à 11:17, par Daniel Massart

    bravo, fils des âges farouches ! que tes chasses soient toujours fructueuses, et que ceux-qui-marchent-debout ne se fassent pas trop prier pour en publier les résultats !

    Répondre à ce message
  • Dans la steppe

    le 24 mars 2013 à 16:48, par Pierre BOUBEL

    Bonsoir,

    te connaissant, je ne m’attendais pas à cette métaphore cynégétique. Je voyais plutôt une ascension, plusieurs chemins, des compagnons de cordée de passage, des voies en solo, des gouffres, des passerelles, des ponts de singes, des à-pics vertigineux, du brouillard, des éclaircies, des fausses pistes, des bivouacs précaires, un sommet qui se découvre un instant puis disparaît.

    Personnellement, le grand dragon je le contemple les nuits d’été entre la petite et la grande ourse. Il est fidèle et beau. A jamais incompréhensible mais qu’importe.
    Dans la vie, je me contente de bricoler des machines, totalement admiratif et respectueux des chasseurs de Dragons. Souviens-toi de Pascal : « Il faut dire en gros : cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai. Mais de dire quels, et composer la machine, cela est ridicule ; car cela est inutile, et incertain, et pénible. »

    Répondre à ce message

Laisser un commentaire

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?

Suivre IDM