De la Mathémédiatique

Pista verde El 16 julio 2012  - Escrito por  Cédric Villani Ver los comentarios (10)

Este artículo fue escrito en colaboración con La Gazette des Mathématiciens

Cet article est publié en partenariat avec La gazette des mathématiciens de la Société mathématique de France (SMF).

A lors dites-nous, les mathématiques, au fond, à quoi ça sert?

Quand revient la fatidique et sempiternelle question, dans une interview
ou sur un plateau de télévision, on pousse un grand soupir intérieur;
un moment
on a une pensée pour tel ministre qui un jour était si agacé par
la question d’un animateur qu’il a quitté le plateau sur-le-champ,
mais on se reprend et on passe en mode automatique pour répondre.

Après tout, cette question, qui nous paraît monstrueuse,
est légitime: pour quantité de nos concitoyens, la mathématique s’apparente
à une activité parfaitement gratuite, et quand on leur explique que
c’est indispensable à n’importe quelle avancée technologique un peu
sophistiquée, ils sont aussi surpris que si on leur disait que le grec ancien
est utile pour construire des voitures.

Situation très dangereuse, bien sûr. L’essentiel de nos recherches est payé
par le contribuable; si les citoyens et leurs représentants ne comprennent
pas l’importance des sciences mathématiques dans l’avancement de la société,
ou ne prennent pas plaisir à être associés à nos rêves mathématiques,
on ne voit pas bien pourquoi ils continueraient à nous financer. À moins
qu’ils ne le fassent que parce qu’ils s’y sentent forcés, mais notre image
et notre capital sympathie s’en ressentira encore davantage. Et pour notre
propre bien-être comme pour l’avenir de notre discipline, il est important
que nous ayons une image positive.

D’ailleurs il ne faut pas s’y tromper: le plus grave souci de notre communauté
en ce moment, ce ne sont ni les soucis budgétaires, ni les réformes en cours,
ni les questions agaçantes des journalistes, mais bien la perte de popularité
de notre métier, et la disparition accélérée de nos étudiants et
de nos enseignants, qui compromet tout l’édifice de la recherche et
de l’enseignement supérieur. Pour y remédier, seul un message positif
pourra aboutir. Parler davantage de science sur la scène publique ne sera
probablement pas une condition suffisante pour enrayer la chute des vocations,
mais ce sera certainement une condition nécessaire. Ce qui veut dire qu’il
nous faut nouer des relations directes et durables avec le public et les médias.

On ne le sait pas assez: ces activités s’apprennent; c’est ainsi qu’en
2007 j’ai pu profiter, avec quelques collègues, d’une excellente formation
à la communication avec les médias, organisée par le CNRS.
L’animateur, Claude Vadel, nous avait donné quelques éléments de
psychologie du journaliste et des auditeurs, fait effectuer quelques travaux
pratiques parfois déstabilisants, et avait évoqué au détour
d’une discussion les «scientifiques communicants» qui se retrouvent
en première ligne face aux médias et représentent dans l’esprit
du public leur communauté — les Hubert Reeves, Axel Kahn, etc.
Forcément c’est agaçant pour leurs confrères, mais ils jouent
un rôle de passeur entre leur domaine et le grand public, que les
journalistes scientifiques, si compétents soient-ils, ne peuvent pas
assumer avec le même impact.

Quatre ans plus tard, dans mon bureau à l’IHP, un journaliste de Télérama
me disait «vous savez, vous êtes en bonne passe de devenir le Hubert Reeves
des mathématiques» et j’ai dû faire une drôle de tête pendant quelques
instants avant de reprendre le fil de l’interview. Quelques jours plus tard,
je faisais à nouveau une drôle de tête en découvrant le titre
de l’article, Je suis la Lady Gaga des Maths. («Bon, ils doivent
savoir ce qu’ils font, ce n’est pas à moi de juger ce que c’est qu’un bon titre.»)

Un titre intéressant qui a divisé parmi les collègues mathématiciens;
certains y voyant une volonté
de singularisation, d’autres une façon de se mettre en avant,
d’autres un populisme manquant de décence pour un universitaire,
d’autres encore n’y voyant aucun problème. Dans mon esprit, évoquer
Lady Gaga était une réponse lucide et pédagogique à la question
du journaliste, qui me demandait pourquoi, dans un pays comme la France
qui a connu tant de grands mathématiciens, je me retrouvais en première
ligne de popularité — bien évidemment les choix vestimentaires en
sont une raison non négligeable, et pour prendre une analogie dans
un autre domaine, si aujourd’hui Lady Gaga détient le record mondial d’abonnés
Twitter c’est à n’en pas douter en premier lieu pour ses excentricités vestimentaires.
Dans un cas comme dans l’autre, rien de particulièrement glorieux d’ailleurs.
Évidemment je n’avais pas anticipé que la comparaison se transformerait
en un titre si radical.

Le journaliste de Télérama m’a demandé après coup s’il n’y était pas
allé un peu fort... Finalement les réactions du public (du moins parmi
les 99,99% du public qui ne sont pas mathématiciens) m’ont convaincu
que le titre était bon: au vu du retour que j’en ai eu,
parmi tous les articles auxquels j’ai été mêlé ces deux dernières années,
c’est un de ceux qui ont été les plus lus et remarqués,
certains enthousiastes m’ont même dit que c’est le titre qui les avait
poussés à lire l’interview...

Les vrais problèmes se sont retrouvés ailleurs. Je vais me permettre
de passer en revue quelques-uns des pires obstacles que j’ai rencontrés
au cours de presque deux ans écoulés avec les médias — en espérant
que cela sera utile à ceux qui viendront prendre la relève.

Le premier écueil considérable, ce sont les échelles de temps
et d’espace qui imposent une pression considérable.
Espace contraint dans les journaux, temps réduit à la télévision,
préparation dans l’urgence, demande de réaction immédiate, tout cela
vous fait aller à l’encontre de vos habitudes de travail et pousse
à la faute. Quand on s’exprime dans une tribune contrainte à
3000 signes, impossible de développer comme on le souhaiterait,
on ne peut pas citer autant qu’on le voudrait, on se retrouve à
commettre des impairs que l’on regrette amèrement. Dans une interview
en temps limité, on peut très bien se retrouver coupé
en milieu de message. Quand on est prévenu seulement trois jours à l’avance
du thème qui sera traité sur un plateau télé, on a à peine le
temps de se renseigner. Et encore c’est bien si l’on est prévenu à
l’avance, beaucoup de journalistes, du moins en France, préférant miser
sur la spontanéité au détriment de la préparation
(le contraste est saisissant quand on travaille avec certains médias
étrangers, je me souviens en particulier d’un plateau de télévision
suédois très préparé et pourtant très vivant).

Deuxième écueil: les fautes à la retranscription.
Une interview ou un portrait ne reflètent que dans une certaine
mesure les propos tenus par celui à qui on les prête;
des choix sont faits, certaines phrases sont entièrement réécrites.
Il arrive régulièrement que l’on me pose des questions sur telle ou
telle déclaration faite à la presse pour lesquelles je suis bien forcé d’avouer,
avec la meilleure volonté du monde, que cela ne me dit rien.
Cela vaut aussi pour les faits, bien sûr: une fois c’était un quotidien
réputé très fiable qui annonçait ma présence à
une cérémonie où je n’avais pas mis les pieds. On devrait
pourtant le savoir: toutes les informations, tous les propos
qui sont retranscrits par un tiers, sont à prendre avec circonspection.

Et puis même quand le corps de l’article
est bien retranscrit, ou même quand vous êtes directement l’auteur,
les détails peuvent tout faire basculer! Ce peut être l’ordre
de la présentation: c’est ainsi que dans une certaine conférence
de presse, une réponse factuelle faite à une question de fin de
séance s’est retrouvée placée en tête du compte rendu préparé
par une agence de presse, comme si cela avait été l’annonce la plus
importante que j’avais voulu faire passer; le lendemain je recevais
des coups de fil et courriers électroniques furieux ou inquiets
de la part de responsables de programmes gouvernementaux, l’un me
conseillant même de publier un démenti officiel (!?) Heureusement,
les comptes rendus préparés ensuite par d’autres médias
ont pu convaincre mes interlocuteurs que les propos tenus avaient été
transcrits de façon partiale.

Autre détail qui a son importance, parfois une interview fidèlement retranscrite
(par exemple écrite par vos soins pour plus de sûreté) vient se retrouver
contredite par un titre (choisi par on ne sait trop qui). Au moins deux fois
cela m’est arrivé d’avoir un titre qui exprimait le contraire de ce que
contenait le texte... et inutile de dire que la plupart du temps vous ne découvrez
le titre qu’à la publication.

Même dans le texte que vous signez, tout peut arriver.
Parfois ce sont des mots rajoutés par un correcteur zélé,
qui éprouve le besoin d’ajouter le mot «cristallin» dans un
texte (où précisément, manque de chance, vous parlez
d’un réseau non cristallin);
ou qui pense que cela ne peut pas faire de mal, voyant que l’on parle
de Galton, de rappeler qu’il est un père fondateur de l’eugénisme
(avec tous les sous-entendus que l’on peut y lire);
ou bien il décide de changer la tournure ou la grammaire selon des
règles inédites.
La plupart du temps j’ai pu corriger ces «améliorations»,
parfois elles m’ont échappé. Ainsi, dans ce qui a été pour moi
sans conteste l’épisode médiatique le plus traumatique de ces
dernières années, une certaine chronique
traitant de mathématique financière a paru sans qu’aucun mot
de mon texte ne soit changé... mais avec une mise en paragraphes
entièrement saccagée! Et le découpage en paragraphes
s’apparente un peu au montage d’un film, il change le sens du texte.
À coup de fusions ou séparations de paragraphes, voulant de bonne foi
rendre mon texte plus percutant, l’éditeur en avait finalement
bouleversé les équilibres déjà fragilisés par la contrainte
d’espace. Pour couronner le tout, découvrant avec étonnement
l’article en même temps que les commentaires stupéfaits qu’il
engendrait, je réalisais avec terreur que le journal avait décidé
sans préavis de diriger aussi ce texte vers un public spécialisé
(lecteurs des pages économiques) à qui il n’était absolument
pas destiné, et pour qui j’aurais bien sûr rédigé
fort différemment.

Que les choses soient claires: malgré ces expériences délicates,
il ne faut pas prendre le (= le ou la) journaliste pour un inculte ou un
escroc à la morale élastique. Il n’est rien de tout cela;
en général respectable et intelligent, il est lui-même
face à des difficultés considérables, pris en tenaille entre
le scientifique qui a du mal à trouver le ton juste, un comité
de rédaction qui n’hésitera pas à le censurer, des lecteurs
demandeurs d’une information immédiate, etc. Le plus souvent,
le journaliste cherche sincèrement à faire du scientifique
un allié qui va l’aider à écrire un bon article ou réaliser
une bonne émission; nous devons l’aider à affronter ses conditions
aux limites compliquées.

Une fois surmontés les problèmes de la vitesse et de la fidélité
de la transmission, il reste un troisième écueil, plus sournois,
que l’on pourrait appeler le syndrome de l’expert:
si vous êtes spécialisé dans quelque chose, aux yeux de beaucoup
de monde vous êtes moins crédible dans vos commentaires sur
un sujet qui est hors de votre domaine de compétences, que quelqu’un
qui n’est spécialisé dans rien du tout. (Pour être juste, je dois
ajouter que pour une autre frange de l’auditoire c’est l’inverse.)
Quantité de fois,
pour préparer des chroniques sur des sujets que je ne maîtrisais
pas a priori (pour citer quelques exemples: démographie chinoise,
crise financière, réseaux de distribution d’énergie, etc.)
je me suis astreint à identifier et interviewer longuement des
spécialistes, j’ai fait relire ma copie, bref tout mis en œuvre
pour avoir un résultat inattaquable, sans pour autant éviter un
commentaire récurrent sur le thème «ce n’est pas dans son domaine
de compétences». Bien sûr, la critique n’est pas recevable:
la plupart des gens que nous entendons, lisons ou voyons s’exprimer
dans les médias sur tous les sujets imaginables ne sont pas
non plus dans leur domaine de compétences, pour autant il est important
que des scientifiques s’expriment sur la scène publique,
et il serait désastreux de faire passer le message selon lequel
un scientifique ne s’intéresse qu’au domaine de spécialité
forcément restreint dans lequel il est capable de publier des articles de recherche.

C’est d’ailleurs l’un des attraits les plus importants des activités de
vulgarisation : en vous faisant prendre du recul, travailler l’histoire d’un sujet,
enquêter sur différentes pistes, reformuler des théories pointues en langage
courant, repenser à l’histoire et à la place de tel sujet de recherche dans le paysage
d’ensemble de la science, analyser votre comportement et vos émotions de chercheur,
ces activités sont extrêmement enrichissantes à titre personnel.
Parler du métier de chercheur à ceux qui ne le connaissent pas est un
excellent moyen d’y trouver soi-même davantage de sens et de fierté;
quant à l’investissement en temps (assez considérable, il est vrai)
que demande la préparation d’un article de vulgarisation, d’une conférence
publique ou d’une chronique télévisée, il est largement compensé
par le plaisir du travail de synthèse et l’accueil souvent enthousiaste
fait par le grand public.

Et c’est la bonne nouvelle avec laquelle on peut conclure cet aperçu:
notre potentiel de popularité, en tant que scientifiques, est finalement
considérable, bien plus important que ce que nous avons en tête (en tout cas,
que ce que j’avais en tête). Certains grincheux pestent contre les mathématiciens
qu’ils accusent d’avoir causé la crise financière, mais la majorité
sont sincèrement heureux de découvrir notre monde de recherches,
de brouillons, de tableaux noirs, d’équations, etc. L’exposition
de la Fondation Cartier a attiré 80 000 spectateurs — malgré un relais
très faible de la part des services culturels des grands médias.
Tous les jours ou presque
je croise des inconnus qui me disent comme ils sont heureux d’entendre parler
de science dans les médias, d’écouter mes chroniques sur France Info
ou de lire mes tribunes dans Le Monde. Idem pour les conférences publiques:
en plusieurs occasions on m’a fait parler devant des salles de près
d’un millier de personnes, littéralement avides d’entendre discourir de science.
Des expériences incomparables pour l’orateur, illustrant s’il en était encore
besoin que les avantages de la médiatisation (toute relative) de notre discipline
excèdent de loin les inconvénients.

Post-scriptum :

La rédaction d’Images des maths, ainsi que l’auteur, remercient pour leur relecture attentive : Avner Bar-Hen, Sylvain Barré,
Gérard Besson,
Thierry Barbot, Etienne Ghys et
Christian Mercat.

Article édité par Fabrice Planchon

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Para citar este artículo:

Cédric Villani — «De la Mathémédiatique» — Images des Mathématiques, CNRS, 2012

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  • De la Mathémédiatique

    le 23 de julio de 2012 à 18:11, par Cédric Villani

    Jean-Paul, tu n’es pas le seul à être étonné, il nous faut en prendre acte... et réfléchir si on peut changer les choses; cela dépend beaucoup de la culture ambiante. Pour les autres disciplines, même s’ils ont tout oublié, les gens ont apparemment gardé de leurs études le sentiment de la corrélation avec le monde réel, probablement cela leur suffit comme «utilité», sans aller chercher vraiment si c’est «utile» et à quel terme. (Quand on pousse les gens dans leurs retranchements en leur demandant qu’est-ce qui est utile et en itérant, on obtient des réponses souvent bizarres :-)

    Olivier, Merci pour le tuyau sur l’excellent post de El JJ, bon à connaître.

    Cédric

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