Nous n’allons pas y rester mais nous sommes aux Pays-Bas, à Hofwijck très exactement,
dans les faubourgs de la Haye, au siècle d’or, c’est-à-dire au 17e siècle, le siècle de Rembrandt, en république, la république des Provinces Unies [1], dans un pays particulièrement libéral pour l’époque, et qui accueillera beaucoup de réfugiés de toute l’Europe. L’université de Leyde [2] est fondée en 1575.
Le fils, Christian Huygens (1629-1695) [3] est mathématicien, astronome et physicien.
Il a déjà été question sur ce site de ses travaux mathématiques à propos de la [cycloïde], dont il découvre le caractère isochrone. On lui doit, sur l’instigation de Pascal, le premier traité de probabilités et par exemple la formule suivante, dite de « Huygens », très utile en probabilités et énoncée ici de façon simplifiée.
Soient $x_1$, $x_2$, ..., $x_n$, $n$ nombres réels. Notons $\overline{x}$ leur moyenne. Alors on a la formule suivante : $$ \frac{1}{n}\sum_{i=1}^n (x_i-\overline{x})^2= \frac{1}{n}\left(\sum_{i=1}^nx_i^2 \right)- \overline{x}^2,$$
où l’on a noté : $\sum_{i=1}^n x_i=x_1+\ldots+x_n$. Nous la démontrons
Signalons ici que Huygens invente l’horloge à balancier,
et qu’il défendra face à Newton, partisan du caractère corpusculaire de la lumière, l’idée du caractère ondulatoire de la lumière. Ce qui lui permet d’expliquer par exemple les phénomènes d’interférences [4]. C’est aussi lui qui découvre Titan, le satellite de Saturne. On doit normalement rencontrer le nom de Christian Huygens lors de sa scolarité au lycée. L’œuvre de Christian Huygens n’est pas le sujet de cet article, et nous renvoyons le lecteur par exemple à [5] pour un panorama plus complet.
Christian est le deuxième fils de Constantin Huygens (1596-1687) [6],
lequel, bien qu’il soit moins connu que son fils hors des frontières néerlandaises, est très célèbre aux Pays-Bas, car c’est un des plus fameux poètes du siècle d’or néerlandais. Evoquez le nom de Huygens aux Pays-Bas et vos interlocuteurs vous parleront suivant leur sensibilité de Christian Huygens ou alors du poète Constantin Huygens. Il écrit des poèmes en latin, en français, en italien et en néerlandais bien entendu. Parmi ses œuvres : Heilighe Daghen (1645), Ooghen-troost (1647), Hofwijck (1653) en Trijntje Cornelis (1653). En 1640, Constantin Huygens, qui occupe alors un poste très important comme secrétaire du stadhouder (le commandant en chef des armées) Frederik Hendrik, dessine les plans de sa maison de campagne à Hofwijck. Christian Huygens occupera cette maison à la mort de son père. On peut voir, sur la façade de la maison, et sur la photo ci-contre les armes de Christian Huygens : un compas et une règle !
La filiation Constantin Huygens, Christian Huygens est intrigante. Comment Christian, qui perd sa mère à l’âge de huit ans, a-t-il pu assouvir sa passion des sciences, dans le giron de son diplomate de père, poète et musicien à ses heures ? On trouvera des pistes de réponses à cette question dans le texte (en néerlandais) « La jeunesse de Christian Huygens » de Frans R.E. Blom, basé sur l’autobiographie de Constantin Huygens [7].
Constantin Huygens, qui a étudié le droit pendant un an à Leyde, a lui-même bénéficié grâce à son père Christian senior, d’une éducation bourgeoise très complète. Il veille de très près à l’éducation de ses fils. Ceux-ci auront un enseignement poussé en langues, vivantes et mortes, comme le latin, la langue scientifique de l’époque, et en musique. Chez les Huygens, les enfants écrivent au père des lettres en latin pour s’exercer. Et si Constantin n’a pas eu un enseignement très poussé en mathématiques, bien qu’il appréciât lui-même cette discipline, il dispensera et fera dispenser des cours de mathématiques. Il est vrai qu’en une génération, grâce au mathématicien néerlandais Stevin qui a popularisé cette discipline aux Pays-Bas, et à Descartes entre autres, les mathématiques ont acquis une certaine noblesse et gagnent toute leur place dans une éducation bourgeoise.
Très tôt, Constantin a conscience des qualités de Christian pour les sciences — mais aussi de ses piètres qualités de versificateur — et en parle comme de son petit « Archimède ». Christian Huygens étudiera les mathématiques et anecdoctiquement le droit à l’université de Leyde.
Une remarque à propos de cette éducation : les fils Huygens ont droit à une bien meilleure éducation que leur sœur Suzanna, destinée au mariage...
Homme ouvert, Constantin Huygens entretient des relations épistolaires avec de grandes figures de son temps, comme Rembrandt, Descartes ou Mersenne. Constantin Huygens, grâce aux relations qu’il entretient avec les savants, est un de ces hommes qui contribuent à la circulation des idées de son temps. C’est par son intermédiaire que Mersenne a pu correspondre avec Descartes lors du séjour de celui-ci aux Pays-Bas [8]. Il semble que Descartes rendit occasionnellement visite à la famille Huygens pendant cette période et fut impressionné par les qualités de Christian Huygens en géométrie [9]. A la mort de Descartes, Constantin Huygens, très affecté, rédigera cette épitaphe en français [10].
EPITAPHE DE M. DESCARTES
Le grand Descartes gist soubs ceste Sepulture,
Le detrompeur loyal du siecle tout confus,
Le fleau, le nouveau fleau des vieux malentendus,
L’enfant de Verité, le trois fois grand Mercure,
Le Caton, le censeur du sçauoir imparfaict,
Le fouët du Stagirite et de son imposture,
La sage femme : ou bien le sage homme en effect
Des beaux enfantemens de toute la Nature.
Ce n’est pas tout, Passant, au prix de ce qu’il fit,
De ce qu’il pût et sceut tout cela n’est rien dit.25 mars 1650.
De par ses fonctions Constantin Huygens a beaucoup voyagé, en Angleterre et en Vénétie notamment. Il publiera même un recueil de poèmes à Paris. Christian voyagera aussi beaucoup et passera même quinze ans en France. En 1666, il deviendra membre de la toute récente « Académie des sciences » et occupera un poste à l’observatoire de Paris, poste qu’il pourra garder quand Louis XIV déclarera la guerre aux Pays-Bas. Il rentre aux Pays-Bas en 1681 et ne peut revenir en France à cause de la révocation de l’Edit de Nantes. Christian Huygens rencontre aussi Newton en 1689.
Christian Huygens est un des grands scientifiques de son temps. Les néerlandais en sont à juste titre très fiers. Entre autres hommages, le bâtiment de physique et d’astronomie de l’université de Leyde se nomme bâtiment Huygens. Constantin Huygens n’est pas le plus grand poète néerlandais de son temps [11]. Mais remarquablement, le Huygens instituut à la Haye, qui est un centre de recherche à la fois en histoire de la littérature néerlandaise et en histoire des sciences, célèbre cette filiation entre le père poète et le fils mathématicien.
- Ils regardaient autour d’eux les grands champs jaunes avec les petites taches rouges des coquelicots. Ils se sentaient écrasés. (G. Perec)
En vignette : la cuisine de Hofwijk.
Les lecteurs auront peut-être deviné que c’est grâce à mon patronyme que je suis tombée sur l’histoire de Constantijn et Christiaan Huygens, bien que je n’aie aucun lien de parenté avec cette illustre famille.
Je remercie Rutger Noot pour ses suggestions et conseils.
Mais au fait, comment prononce-t-on « Huygens » aux Pays-Bas ? De cette façon :
[1] Les Pays-Bas deviendront une monarchie constitutionnelle en 1815.
[2] Leiden en néerlandais
[3] Christiaan Huygens en néerlandais. On trouve aussi plus rarement l’orthographe Huyghens ou encore Hughens
[4] Il faudra attendre les travaux d’Einstein pour réconcilier les deux points de vue.
[5] Expérience et raison. La science chez Huygens, numéro spécial de la Revue d’histoire des sciences (Paris 2003)
[6] Constantijn Huygens en néerlandais
[7] Christiaan Huygens, Facetten van een genie, éditions de l’esa, avril 2004
[8] Merci à François Brunault de m’avoir signalé ce point
[9] http://www.britannica.com/EBchecked/topic/277775/Christiaan-Huygens
[11] Joost van den Vondel peut être considéré comme le plus grand poète néerlandais de son temps