Douleur

Le 23 septembre 2009  - Ecrit par  Michelle Schatzman Voir les commentaires (7)

Depuis que j’aime les mathématiques (histoire d’amour commencée à l’âge de 14 ans) et surtout depuis que j’en ai fait ma profession, je dois vivre avec la réaction de mes contemporains à cette activité et à ce goût. Tout mathématicien ou mathématicienne prend régulièrement dans la figure l’apostrophe « Ah, vous faites des maths ? eh bien moi, j’ai toujours détesté ça ».

Il y a eu toute une période de ma vie où je ne disais pas hors de mon milieu professionnel que je faisais des maths, de peur de la fameuse réaction. J’ai maintenant une réponse toute prête, en brodant autour du « il faut de tout pour faire un monde ».

Mais je ne m’en satisfais pas, et à la vérité je ne me suis jamais satisfaite de l’usage des mathématiques à la manière de la Zazie dans le métro de Raymond Queneau (- Alors ? Pourquoi tu veux l’être, institutrice ? - Pour faire chier les mômes.)

Je ne nie certes pas l’utilité d’enseigner des mathématiques aux mômes. Mais est-il nécessaire que les mathématiques soient systématiquement associées à la souffrance dans l’esprit de beaucoup de nos contemporains ?

Pour utiliser une métaphore qui vaut ce qu’elle vaut : on doit parfois subir des soins médicaux pas franchement amusants. L’évolution de la pratique médicale a rendu beaucoup de ces soins moins pénibles, sans pour autant nuire à leur efficacité. Et cette évolution les rend même plus efficaces. Ne serait-ce que parce que si on a moins peur de se faire examiner, on ira plus facilement voir son médecin et on sera mieux soigné.

La douleur est quelque chose de compliqué. Par exemple, un accouchement sans péridurale n’est pas exactement une partie de plaisir. Mais au bout, dans la plupart des cas, il y a un bébé en bonne santé, dont la naissance est une grande joie. On se souvient qu’on a eu mal et pourtant une heureuse amnésie efface les moments les plus pénibles.

Dans un autre registre, si on entreprend un effort physique important, on peut avoir mal pendant et après.

De toutes les façons, il y a des éléments de préparation physique qui permettent de réduire la douleur et de rendre la récupération plus rapide.

J’aimerais qu’on réfléchisse sur la réduction de la douleur dans l’enseignement des mathématiques, en particulier dans l’enseignement secondaire. Peut-être que si les mathématiques font mal à beaucoup de gens c’est qu’on ne se pose pas la question sous cette forme simple : comment préparer les esprits ? comment faire accéder au plaisir mathématique ? comment attirer à la beauté de l’effort intellectuel ? comment appréhender ce qui fait mal dans un effort intellectuel qui ne marche pas et comment panser les blessures narcissiques que cela cause ?

Post-scriptum :

Images des Mathématiques remercie Gérard Mathieu qui nous a gracieusement permis d’utiliser son dessin pour illustrer ce billet.

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Pour citer cet article :

Michelle Schatzman — «Douleur» — Images des Mathématiques, CNRS, 2009

Commentaire sur l'article

  • Douleur

    le 24 septembre 2009 à 14:02, par Rémi Peyre

    À titre personnel en tout cas, la réponse « j’ai toujours détesté les maths » est extrêmement minoritaire quand je présente mon métier : j’ai beaucoup plus droit à « j’ai toujours été nul en maths », où on sent même un soupçon d’admiration de notre interlocuteur devant le fait que le monde mathématique nous soit familier. La curiosité, l’incompréhension, le dépaysement, je les vois souvent dans les yeux des non-mathématiciens, mais le dégoût, presque jamais.

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    • Haine ou échec ?

      le 25 septembre 2009 à 10:32, par Michelle Schatzman

      Bien sûr que j’ai entendu souvent aussi « j’ai toujours été nul en maths ». Je ne sais pas si c’est plus fréquent que la détestation des maths. Si on présente son métier devant des gens qui veulent savoir de quel métal sont fait la matheuse (ou le matheux) et les maths, on n’aura pas affaire à ceux qui détestent les maths.

      Si on rencontre quelqu’un au hasard, disons dans le train, ou dans la salle d’attente du dentiste, c’est différent. Il y a aussi plusieurs manières d’exprimer un sentiment : les mots, l’intonation, la mimique et plus généralement le langage du corps. En plus, je ne sais pas si les gens parlent pareillement à un homme ou à une femme. Le rôle traditionnel des femmes (maternelles, soignantes, nourricières et ainsi de suite) laisse-t-il s’exprimer des sentiments plus crus ? Votre humble servante a-t-elle une personnalité qui invite plus à cette expression crue ? Je ne sais pas, mais s’il y a bien quelque chose que je déteste dans mon métier de mathématicienne, c’est d’être identifiée par beaucoup de mes contemporains à « la » matière qui les a fait le plus souffrir lors de leurs études, ou qui leur a laissé un profond sentiment d’échec.

      Je pense que je peux m’identifier à cette détestation d’une matière imposée et dans laquelle on échoue. Si on m’avait forcée, par exemple, à faire de la danse classique au cours de mes études, j’aurais été très fâchée. Déjà, que je ne suis pas particulièrement douée du point de vue sportif, je n’avais pas particulièrement envie d’apprendre la cinquième position (les pieds parallèles, talon d’un pied contre pointe de l’autre), et surtout, je ne me voyais pas faire quelque chose de gracieux en partant de cette position, disons, tordue.

       :-)

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      • Haine ou échec ?

        le 27 septembre 2009 à 00:32, par Rémi Peyre

        Je parlais bien, comme vous, du « tout-venant » rencontré au hasard d’un mariage ou d’une fête de quartier, et je confirme que, de sa part, je ne ressens que très rarement, serait-ce implicitement, la détestation des mathématiques.

        Mais je pense que vous avez souligné le point pertinent dans votre commentaire : ce qui change la réaction des gens, ce n’est pas seulement qui ils sont, mais aussi qui ils voient en vous. À titre personnel, je n’ai pas encore 25 ans, je suis un homme et je suis issu d’un milieu bourgeois (et non universitaire, comme la plupart de mes collègues) : autant de raisons qui font que mes interlocuteurs doivent moins m’identifier à leur ancien enseignant qu’à un génie des maths à l’hollywoodienne (à tort, bien évidemment, pour ce dernier point ;-)). Alors que, si j’en juge par les photographies présentes sur votre site internet, votre propre apparence extérieure évoque beaucoup plus facilement le cliché de la prof’ de maths de collège — dont je garde, personnellement, de très bons souvenirs !

        C’est pourquoi je vous remercie de votre billet, qui m’a permis de réaliser cette rancune cachée pour les maths de la part de beaucoup, que j’avais fini par croire imaginaire alors qu’en fait ce n’est pas devant moi que les gens l’expriment.

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  • Douleur

    le 24 septembre 2009 à 14:47, par alexandre Wajnberg

    Une des raisons de la douleur me semble être la difficulté de prise en considération de la variabilité du temps nécessaire à comprendre et à assimiler une nouvelle matière. Ce temps est variable d’un élève à l’autre,
    mais aussi d’une matière à l’autre pour un même élève. ...Avec, en général,
    une « sanction » au bout !

    Donc la pression psychologique augmente lorsque le temps est trop court...et dès lors la douleur ! Or, peut-on vraiment goûter au plaisir — quel qu’il soit ! culinaire, sensuel, artistique, intellectuel — lorsqu’on manque de
    temps et qu’il faut aller vite ?! Être « pressé », comme ce terme est signifiant ! On dit « pressé comme un citron » ; « pressé » fait mal ; on met des « compresses » sur les endroits
    douloureux... Être « pressé » est antinomique de tout plaisir (sauf quand le but du jeu est précisément d’aller vite — cas particulier).

    Les profs de maths le sont devenus parce qu’ils aimaient ça et qu’ils étaient « bons » en maths, donc — hypothèse raisonnable — qu’ils étaient plus rapides que la moyenne de leurs camarades. Peuvent-ils — ou le sacro-saint
    programme ! — comprendre la « lenteur » de la majorité des élèves ?! Ce qui est évident pour l’un peut ne l’être absolument pas pour les autres...

    Une classe part en randonnée en montagne. Le maître voit tout de suite ceux qui ne suivent pas et soit le groupe ralentit, soit le maître prend les
    mesures ad hoc. Pourquoi fait-on comme si tous les élèves étaient des chèvres des montagnes pour une randonnée "en maths,combien plus difficile,aléatoire, imprévisible, chaque élève escaladant la montagne collective en
    même temps que la sienne propre, unique, et non cartographiée ?!

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  • Douleur

    le 25 septembre 2009 à 22:42, par jijijaco

    Hélas, il me semble que les mathématiques pour beaucoup de personnes est une sorte de déclic. Déclic à partir duquel on comprends plus ou moins facilement les mathématiques mais surtout à partir duquel on prend plaisir à faire des maths.

    Chez certaines personnes ce déclic n’apparait pas ou apparait tard.

    J’ai déjà remarqué que le déclic apparait beaucoup plus tôt chez les garçon que chez les filles.

    Personnellement j’ai eu ce déclic à 14 ans environ (ce qui me semble tôt comparativement aux autres personnes que j’ai côtoyé).

    Bonne soirée à vous.

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    • Déclic

      le 27 septembre 2009 à 00:35, par Rémi Peyre

      Voici une idée intéressante… Pourriez-vous la développer un peu plus, en détaillant votre expérience personnelle et celle des gens sur qui se fonde votre théorie ? Par communication privée de préférence (vous trouverez facilement mes coordonnées sur la toile), pour ne pas inonder ce site.

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    • Déclic ?

      le 27 septembre 2009 à 10:02, par Michelle Schatzman

      Le déclic du passage à l’abstraction : c’est une hypothèse intéressante. Et que peut-on faire pour préparer le déclic ? Et que faire en attendant qu’il se fasse ?

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