Du côté des Lettres – Un « effet collatéral » de la guerre de 1914-1918 : une lettre de la maison d’édition Gauthier-Villars à l’éditeur Teubner

Piste verte Le 20 février 2019  - Ecrit par  Hélène Gispert Voir les commentaires (1)

Depuis longtemps, les correspondances alimentent le travail des historiens. Aux noms de mathématiciens renommés s’associent des centaines de correspondants, illustres ou anonymes, tissant ainsi un vaste réseau de sociabilités. Dans cette série « Du côté des lettres » nous proposerons périodiquement la lecture commentée d’une lettre autour des mathématiques. S’appuyant sur les nombreux travaux d’édition de correspondances de mathématiciens en cours ou achevés, elle offrira aux lecteurs d’Images des Mathématiques une fenêtre ouverte sur les coulisses de la fabrication du savoir mathématique et de la vie mathématique, alternant lettres scientifiques et lettres plus intimes, correspondances anciennes et contemporaines.

1. Une lettre d’André Ducrot, directeur général de la maison Gauthier-Villars

Lors de la séance de l’Académie des sciences du 16 juillet 1918, son secrétaire perpétuel Émile Picard fait part de « la mort subite de M. Gauthier-Villars et rappelle les services éminents rendus à la science par la maison dont il était le chef, continu[ant] dignement les traditions familiales, en éditant nos diverses publications avec un soin apprécié de tous » et conclut : « Sa disparition prématurée excitera les regrets unanimes des membres de l’Académie [1] ». Les lecteurs des Nouvelles Annales de mathématiques, éditées par la maison d’édition Gauthier-Villars, apprendront dans une note biographique publiée dans le fascicule de septembre 1918 que le capitaine d’artillerie Albert Gauthier-Villars, né en 1861, ancien élève de l’École polytechnique, bien qu’exempté par son âge de toutes obligations militaires, n’avait pas hésité à s’engager et était mort « subitement le 14 juillet 1918, à son poste de commandement, succombant sous le poids des fatigues de la guerre » [2]. Il avait quelques jours plus tôt été confirmé dans le grade d’officier de la Légion d’honneur au titre militaire avec la mention suivante :

« Officier de tout premier ordre, alerte et énergique, d’une très belle tenue au feu. Grâce à sa valeur technique, à sa science d’artilleur, à la belle impulsion qu’il a su donner à sa batterie, a su obtenir des résultats remarquables dans les tirs de destruction sur des pièces à longue portée » [3].

A la suite de la mort d’Albert Gauthier-Villars, la famille Gauthier-Villars confie la gérance de la maison à sa fille Paule qui s’adjoint comme directeur général André Ducrot (1876-1938), également ancien élève de l’École polytechnique, qui avait dirigé l’imprimerie aux côtés d’Albert Gauthier-Villars pendant une dizaine d’années [4]. La lettre dont il est question ici a été écrite par André Ducrot alors qu’il vient de prendre la direction de la maison Gauthier-Villars.

Portrait et fiche matricule d’André Ducrot - Archives de l’Ecole Polytechnique

Elle est adressée à l’éditeur allemand Teubner [5] et a pour objet de « liquider l’affaire » – selon les mots de Ducrot - de l’édition française, menée conjointement par les deux maisons Gauthier-Villars et Teubner, de l’Encyklopädie der mathematischen Wissenschaften mit Einschluss ihre Anwendungen initiée par Felix Klein (1849-1925), professeur à Göttingen, à la toute fin du XIXe siècle sous les auspices des académies des sciences de Göttingen, Leipzig, Munich et Vienne et publiée par Teubner à Leipzig.

Transcription de la lettre

Monsieur Teubner, Editeur

Leipzig

Monsieur.

Monsieur Albert Gauthier-Villars est mort le 14 juillet 1918 sur le front français comme Capitaine d’artillerie, pendant qu’il cherchait les moyens de détruire les batteries allemandes à longue portée qui voulaient si sauvagement détruire Paris.

Ayant pris la direction de la maison au mois d’octobre 1918. je n’entrerai en relation avec vous que pour liquider l’affaire de l’Encyclopédie des sciences mathématiques.

Aucun savant français n’est disposé à collaborer avec des savants allemands et personne ne tient à continuer chez nous l’Encyclopédie des Sciences mathématiques qui d’ailleurs est considérée excessivement partiale pour la Science allemande.

Par conséquent. je vous prie de m’envoyer le relevé exact des sommes que vous me devez et des sommes que vous croyez vous être dues. J’examinerai ces relevés, nous arriverons certainement à nous mettre d’accord sur un chiffre : nous arriverons certainement à nous mettre d’a réglerons les comptes et je considérerai comme terminé le protokoll qui nous liait avant la guerre au sujet de l’Encyclopédie.

Je recherche les défets des feuilles 3 et 12 du « Traité de Nomographie de d’Ocagne » et si je les trouve, je vous les enverrai.

Je ne considère pas comme impossible d’avoir actuellement avec vous des relations commerciales . - vous vendrez de mes Livres, et je vendrai des vôtres, car j’ouvre à Paris un grand dépôt de librairie étrangère scientifique et technique, mais je désire qu’il n’y ait pas de collaboration entre nous pour des éditions d’ordre quelconque.

Pour économiser mon temps, je vous prie de faire rédiger vos lettres en français. Toute lettre écrite en allemand restera sans réponse.

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.

gez André Ducrot

Directeur - Gérant de la Maison d’Edition Gauthier Villars et Cie.

Cette lettre, non datée, a été publiée en 1994 par Renate Tobies [Tobies 1994] qui en avait retrouvé une copie dans les archives de l’Académie des sciences de Göttingen. Après réception de cette lettre, Teubner l’avait en effet envoyée à Munich, à l’Académie bavaroise des sciences qui, le 6 janvier 1920, en avait adressé une copie à l’Académie des sciences de Göttingen. La lettre date donc de l’immédiat après guerre, probablement des derniers mois de 1919.

Il semble qu’elle soit une réponse à une demande de l’éditeur Teubner concernant des défets [6] des feuilles du Traité de nomographie de d’Ocagne [7], qu’André Ducrot déclare être prêt à envoyer s’il les retrouve. Mais l’essentiel n’est pas là, nous l’avons dit. C’est une lettre de rupture que l’éditeur français écrit à l’éditeur allemand, lui signifiant, sur un ton nationaliste et anti-allemand caractéristique de l’après-guerre en France, la fin de toute collaboration entre leurs deux maisons d’édition à l’exclusion des seules relations commerciales.

2. La maison d’édition Gauthier-Villars

L’édition mathématique en France au XIXe siècle a été successivement dominée par deux maisons d’édition, celle du libraire-imprimeur Mallet-Bachelier (1811-1864) et, à sa suite, celle de Gauthier-Villars, fondée par Jean-Albert Gauthier-Villars (1828-1898) [8]. Cette domination de Gauthier-Villars se poursuit au XXe siècle sous la direction d’Albert Gauthier-Villars. Le livre du Centenaire de la maison Gauthier-Villars note qu’Albert Gauthier-Villars devint, à la mort de son père, le directeur-gérant de la jeune Société Gauthier-Villars et Cie qui succédait à l’ancienne Maison Gauthier-Villars et Fils. Ayant travaillé pendant dix ans aux côtés de son père, il en continua la tradition et, sur le plan de la profession, occupa la présidence du Cercle de la Librairie, celle du Syndicat des Éditeurs, et s’intéressa à l’École professionnelle Gutenberg dont son père avait été l’un des fondateurs.

Portrait et fiche matricule d’Albert Gauthier-Villars (1861-1918) - Archives de l’Ecole Polytechnique

Au plan de l’édition, l’Académie des Sciences le chargea de l’édition monumentale des Œuvres d’Henri Poincaré qui ne devait s’achever qu’en 1954. Il publia également les premiers tomes des Œuvres d’Halphen et de C. Hermite et, se consacrant à ses contemporains, il devint l’éditeur d’Émile Picard, d’Émile Borel et créa diverses collections dont celle de la « Théorie des Fonctions » sous la direction de Borel. Il était également éditeur des Comptes Rendus de l’Académie des Sciences et de nombreux journaux mathématiques.

Enfin, au plan de la technique de son métier, il entreprit en 1910 de reconstruire l’imprimerie. Il rajeunit le matériel et accomplit là une œuvre gigantesque. Il s’apprêtait à moderniser également les bureaux et les magasins de vente lorsque éclata la guerre en 1914.

3. Mettre l’Allemagne au ban de l’internationale mathématique

Je ne considère pas comme impossible d’avoir actuellement avec vous des relations commerciales . - vous vendrez de mes Livres, et je vendrai des vôtres, car j’ouvre à Paris un grand dépôt de librairie étrangère scientifique et technique, mais je désire qu’il n’y ait pas de collaboration entre nous pour des éditions d’ordre quelconque.

Lorsque André Ducrot écrit à Teubner, un nouvel ordre scientifique international est en train d’être mis en place auquel les mathématiciens français œuvrent en première ligne. Dès avant la fin de la guerre, en octobre 1918 à Londres, puis à la fin novembre à Paris, se tient une conférence interalliée des académies scientifiques qui crée un nouveau Conseil international de recherches, dont le mathématicien Émile Picard, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences de Paris, est élu président ; elle décide de fonder les nouvelles organisations internationales d’après guerre, dont l’Union mathématique internationale, « avec les pays en guerre contre l’Allemagne » [9].

Ouvrant la session de la conférence interalliée à Paris, le mathématicien Paul Painlevé alors président de l’Académie des sciences, explique ainsi cette exclusion des mathématiciens allemands :

« Il y a une sorte d’antinomie ; car il n’y a qu’une géométrie, il n’y a qu’une physique ; il n’y a pas une géométrie allemande et une géométrie française, et il est bien certain que si demain, un Allemand que nous détesterions, qui aurait commis un acte horrible, faisait une découverte, si cette découverte existait réellement, elle n’en serait pas moins vraie... Mais il y a au fond de notre âme une répugnance profonde à venir demain nous trouver côte à côte avec des hommes qui ont, nous le savons, accompli certains actes, ou qui ont accepté la responsabilité de certains actes, et qui semblent aujourd’hui n’en éprouver aucun remords » [10].

Le premier congrès international des mathématiciens d’après-guerre aura lieu en 1920 dans la ville hautement symbolique de Strasbourg, les mathématiciens d’Allemagne et des empires centraux n’y sont pas invités.

Déjà dès le tout début de la guerre, suite à l’Appel au monde civilisé d’octobre 1914 signé par 93 intellectuels allemands « représentants de la science et de l’art allemand » qui justifient les premiers actes de guerre de l’Allemagne, la Société mathématique de France avait exclu ses membres allemands et interrompu ses échanges avec les périodiques allemands. Des mathématiciens français avaient participé à l’effort de guerre idéologique contre l’Allemagne, que ce soit en traçant des différences, à partir des mathématiques, entre esprit français (qui « permet de saisir le vrai d’une vue intuitive aussi prompte que juste ») et esprit allemand (« capable de forger une longue chaine de raisonnements ») [11], ou en faisant appel à une histoire des sciences patriotique s’efforçant de minimiser systématiquement les travaux des savants allemands depuis le Moyen-Âge [12]. Ces écrits ne faisaient en fait que systématiser et radicaliser des contrastes qui avaient déjà pu être exprimés bien avant la guerre par certains mathématiciens, pour certains domaines des mathématiques [Aubin et al 2011].

Ce n’est qu’à partir du milieu des années 1920, après le traité de Locarno [13], qu’une vraie reconstruction internationale, réintégrant les mathématiciens d’Allemagne et des pays qui lui étaient alliés, pourra se reconstruire.

4. L’édition française de l’Encyklopädie der Mathematischen Wissenschaften : une affaire privée entre éditeurs

En 1898, l’éditeur Teubner commence à faire paraître en fascicules une encyclopédie en langue allemande des sciences mathématiques, entreprise d’une ampleur scientifique et éditoriale monumentale. Cette Encyklopädie der Mathematischen Wissenschaften mit Einschlus ihrer Anwendungen [14] dont les fascicules paraissent régulièrement de 1898 jusqu’en 1914 [15] est pensée dès le début comme une œuvre internationale. Tout d’abord Felix Klein, qui est un des initiateurs avec David Hilbert du premier congrès international des mathématiciens de Zurich en 1897, cherche à attacher à son projet des mathématiciens de grand renom de tous pays. Sur les 165 auteurs « savants et ingénieurs » annoncés dans les catalogues de Teubner d’avant guerre, chargés d’écrire plus de 200 articles, 35 ne sont ni d’Allemagne ni d’Autriche-Hongrie, neuf d’entre eux étant Français. L’ambition de Klein, ancrée dans sa conception des mathématiques et de leur rôle social en son temps est ainsi décrite dans le catalogue de Teubner de 1908 :


« Le but de cette Encyclopédie est de présenter un exposé simple, concis aussi complet que possible de l’ensemble des mathématiques actuelles, de leurs résultats, et en même temps, d’indiquer, grâce à une bibliographie minutieuse, le développement historique des méthodes mathématiques depuis le début du XIXe siècle. Elle ne se restreint pas, de plus, aux mathématiques dites pures mais prend également en compte de façon importante leurs applications à la mécanique et à la physique, à l’astronomie et à la géodésie, aux différentes branches de la technique ; ceci dans l’esprit que d’une part, l’Encyclopédie mette au courant le mathématicien là-dessus, quelles questions les applications lui posent, et d’autre part, indique à l’astronome au physicien au technicien, quelles réponses les mathématiques donnent à ces questions [16]. »

Mais la dimension internationale tient surtout en ce que Teubner, avec l’accord des quatre académies [17], prend dès le début l’initiative de contacter l’éditeur Gauthier-Villars pour la réalisation d’une édition française qui serait rédigée et publiée sous la direction du mathématicien français Jules Molk (1857-1914), professeur à la faculté des sciences de Nancy dans la chaire de mécanique rationnelle [18], et co-éditée par leurs deux maisons [19]. Le choix de Jules Molk pour une telle entreprise peut s’expliquer par son parcours de formation mathématique tourné vers l’Allemagne, parcours peu commun dans le milieu mathématique français de la fin du XIXe siècle. Né à Strasbourg en 1857, Molk étudie au Polyteknikum de Zurich — il choisira à vingt ans la nationalité suisse ne voulant pas devenir allemand — puis à la Sorbonne. Il part ensuite à Berlin où, de 1880 à 1884, il suit les cours de Weierstrass, Helmholtz, Kirchoff et Kronecker avec qui il correspond ensuite pendant plusieurs années. De ce séjour, il rapporte une thèse qu’il soutient en 1884. Elle est consacrée à un exposé des principes et méthodes de Kronecker en théorie des nombres et parait en 1885 dans les Acta Mathematica. Dans le rapport de thèse [20] Hermite souligne que Molk a eu l’occasion de rédiger son travail sous les yeux et avec les conseils de Kronecker lui-même. Molk fait ainsi partie des quelques rares jeunes mathématiciens français envoyés en Allemagne pour étudier auprès des grands maîtres ; ils ne doivent pas être plus d’une petite dizaine entre 1860 et 1914. C’est ainsi que la maison Gauthier-Villars accepte de s’embarquer, avec Jules Molk, dans cette « affaire de l’Encyclopédie des sciences mathématiques » et en fait paraître des fascicules, plus ou moins régulièrement, de 1904 à 1916, moment où s’arrête définitivement la publication qui restera donc inachevée [21]. L’ensemble des fascicules parus représente environ six mille pages, soit moins du tiers du volume final de l’édition allemande originale. Le catalogue de Gauthier-Villars de 1912 donne la liste des collaborateurs de l’édition française qui sont au nombre de 124 ; parmi eux vingt étrangers, dont sept Italiens qui ont écrit dans l’édition allemande et reprennent leurs articles pour la version française. De fait, seuls soixante-douze articles ont été publiés en entier ou en partie, correspondant à un total de soixante-cinq auteurs, dont cinquante-huit Français [Gispert 2001, 97].

Jules Molk [22]

5. L’Encyclopédie, « une œuvre nationale »

Cette phrase d’André Ducrot dans sa lettre à Teubner pose deux questions. Une première a trait à ce qu’a pu être la collaboration entre savants français et allemands que semble supposer l’édition française de l’Encyclopédie, une seconde à la nature « excessivement partiale pour la Science allemande » de l’édition allemande.

Les catalogues des maisons Gauthier-Villars et Teubner présentent l’édition française comme un exemple de collaboration internationale unique en son genre :

« Dans l’édition française on a cherché à reproduire dans leurs traits essentiels les articles de l’édition allemande ; dans le mode d’exposition adopté, on a cependant largement tenu compte des traditions et habitudes françaises. Cette édition française offrira un caractère tout particulier par la collaboration de mathématiciens allemands et français. L’auteur de chaque article de l’édition allemande a, en effet, indiqué les modifications qu’il jugeait convenable d’introduire dans son article et, d’autre part, la rédaction française de chaque article a donné lieu à un échange de vues auquel ont pris part tous les intéressés ; les additions dues tout particulièrement aux collaborateurs français seront mises entre deux astérisques. L’importance d’une telle collaboration, dont l’édition française de l’Encyclopédie offrira le premier exemple, n’échappera à personne [23]. »

Cette édition française n’est donc pas une traduction de la version allemande et suppose en effet une collaboration plus ou moins étroite entre auteurs de l’édition originale et de l’édition française, tout cela sous les auspices des quatre académies de Göttingen, de Leipzig, de Munich et de Vienne. Jules Molk, dont une très intéressante correspondance avec Émile Borel est conservée dans le Fonds Émile Borel aux Archives de l’Académie des sciences, a eu bien du mal à convaincre des auteurs français de participer à l’édition et, une fois, leur accord gagné, à obtenir leur contribution. Plusieurs mathématiciens comme Émile Borel, Henri Lebesgue, René Baire se plaignent à plusieurs reprises dans leur correspondance des contraintes d’un tel exercice. Mais le résultat semble être convaincant si l’on en juge les critiques des différents tomes qui paraissent par exemple sous la plume de Jules Tannery dans le Bulletin des sciences mathématiques.

« A mesure que la publication s’avance on est frappé de ce qu’ont fait les savants français pour compléter et tenir au courant l’œuvre entreprise par tous ceux qui ont collaboré à l’édition allemande. » [Tannery 1910]

« […] le grand service qu’ils (Jules Molk et Gauthier-Villars) rendent avec cette nouvelle édition de l’Encyclopédie, à la Science mathématique en général, et plus généralement à la Science mathématique française. [...] Les collaborateurs français ont pu, d’autre part, signaler des travaux qui auraient pu passer inaperçus. Cette collaboration entre des savants appartenant à diverses nations a donc été féconde, et il est à souhaiter qu’elle soit imitée pour tous travaux d’intérêt général. Aujourd’hui, d’ailleurs, la production mathématique est devenue si intense, que tout travail qui n’est pas signalé dans une publication bibliographique peut être considéré comme perdu. C’est dire tout l’intérêt que les savants de tous les pays doivent prendre à l’œuvre si vaste, entreprise sous les auspices des quatre Académies. » [Tannery 1911]

L’édition originale était elle excessivement partiale pour la Science Allemande ? La réponse est multiple. Dans son principe même, dans son architecture globale, dans le poids donné aux applications des mathématiques, l’Encyklopädie obéit à un objectif particulier de Klein. Il y voit une opportunité unique de revitaliser les mathématiques contemporaines qu’il considère dangereusement spécialisées, terriblement abstraites, coupées des développements récents dans les sciences et la technologie. Le titre de l’édition française, Encyclopédie des sciences mathématiques pures et appliquées, diffère d’ailleurs de celui de l’édition allemande traduisant par exemple un autre rapport aux applications dans les mathématiques académiques françaises. Mais il est important d’échapper à une dichotomie simpliste opposant France/Allemagne [24]. A la fin des années 1990 plusieurs études [25], partant à la recherche des astérisques mentionnées dans l’avis des éditeurs Gauthier-Villars et Teubner devant encadrer les ajouts des auteurs français, ont permis de montrer la complexité et les enjeux de l’opposition de ces deux traditions française et allemande affichées voire revendiquées. Enfin, l’Encyklopädie de Klein rencontra également de grosses critiques en Allemagne même de la part de mathématiciens. Frobenius (1849-1917), professeur à Berlin, qualifia le projet, et en particulier le premier tome consacré à l’arithmétique, de « science sénile » [Rowe 1989, 209], la critique portant sur l’organisation des articles, des tomes, sur la place importance accordée aux développements historiques des différentes branches mathématiques au XIXe siècle, sur l’importance délibérée donnée aux mathématiques appliquées et aux applications, isolant les développements les plus théoriques. En effet, l’Encyclopédie n’a pas été structurée d’après les développements les plus récent des mathématiques.

Il n’en reste pas moins que Émile Borel écrit, dans une lettre à Molk du 12 décembre 1912 :

« ...Cela n’empêche pas que je souffre chaque fois que je vois A.L. Cauchy au lieu de Cauchy. C’est une habitude allemande à laquelle il a été fâcheux de se soumettre ; elle est le symbole de la méthode grâce à laquelle la science allemande prétend trôner au dessus des autres : cette méthode consiste essentiellement à appliquer les mêmes règles pour Cauchy et pour Pringsheim [26]. et à compter les travaux au lieu de les juger. Au poids, les allemands l’emportent. Mais passons. »

6. Bibliographie

Aubin, David & Gispert, Hélène & Goldstein, Catherine. 2011. « Les mathématiciens français dans la Grande Guerre », in Bouloc, F. , Cazals, R. et Loez, A. (éd.), 1914-1918. Identités troublées : les appartenances sociales et nationales à l’épreuve de la guerre, Toulouse : Privat, p. 183-197.

Aubin, David & Gispert, Hélène & Goldstein, Catherine. 2014. « The total war of Paris mathematicians », in Aubin, D. et Goldstein, C. (eds), The war of guns and mathematics, Providence : AMS, 125-179.

Eneström, Gustav. 1914. « Jules Molk (1857–1914) als Förderer der exakten mathematisch-historischen Forschung », Bibliotheca Mathematica (3) 14, 336–340.

Gispert, Hélène. 1999. « Les débuts de l’histoire des mathématiques sur les scènes internationales et le cas de l’entreprise encyclopédique de Klein et Molk », Historia Mathematica 26, 344-360.

Gispert, Hélène. 2001. « The German and the French Editions of the Klein-Molk Enyclopedia : constrated Images », in Dahan & Bottazzini (eds), Changing Images of Mathematics, From the French Revolution to the New Millenium, London and New York, Routlegde, 93-112.

Gispert, Hélène. 2016. La France mathématique de la Troisième République avant la Grande Guerre, Paris : SMF.

Lehto, Olli. 1998. Mathematics without Borders : A History of the International Mathematical Union, Springer, New York.

Lehto, Olli. 2002. « The Formation of the International Mathematical Union », in Hunger Parshall K. & Rice A. (eds), Mathematics Unbound : The Evolution of an International Mathematical Research Community, 1800– 1945, Providence : American Mathematical Society, p. 381–395.

Nabonnand, Philippe, 2016. « Jules Molk (1857-1914). Professeur de mécanique rationnelle » in Rollet L., Birck F., Bolmont E. et Cussenot J.-R., Les enseignants de la Faculté des Sciences de Nancy et de ses instituts. Dictionnaire biographique (1854-1918) , Nancy, Presses Universitaires de Lorraine, p. 411-414.

Rowe, David. 1989. « The Göttingen Mathematical Tradition », Osiris, 186-213.

Tobies, Renate. 1994. « Mathematik als Bestandteil der Kultur - Zur Geschichte des Unternehmens Encyklopädie der mathematischen Wissenschaften mit Einschluss ihrer Anwendungen », in Mitteilungen der Österreichischen Gesellschaft für Wissenschaftsgeschichte, 14, p. 1-90.

Verdier Norbert. 2011a. « Le libraire-imprimeur ès mathématiques Mallet-Bachelier (1811-1864) ou faire des lettres avec des mathématiques ». Images des mathématiques.

Verdier Norbert. 2011b. « Éditer des Œuvres complètes avec Gauthier-Villars, au XIXe siècle ». Images des mathématiques.

Post-scriptum :

L’auteure et la rédaction d’Images des Mathématiques remercient les relecteurs Clément Caubel, nakhil, Jean Delcourt et Marielle Simon pour leurs commentaires et propositions de correction, qui ont été très utiles pour améliorer la qualité de cet article.

L’auteure tient également à remercier Laurent Rollet pour son travail d’édition.

Article édité par Laurent Rollet

Notes

[1Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1918, tome 167, p. 101

[2« Note biographique. Albert Gauthier-Villars », Nouvelles Annales de Mathématiques 1918, 4(18), p. 321-322.

[3Op. cit.

[4« Historique de l’Imprimerie Gauthier-Villars » – Livre du Centenaire.

[5Teubner, imprimeur-éditeur à Leipzig, était, jusqu’à la première guerre mondiale, l’éditeur de mathématiques le plus important en Allemagne ayant à son catalogue plusieurs centaines de livres de mathématiques et éditant de grands journaux mathématiques allemands dont les Mathematische Annalen.

[6Défet : feuille ou fraction de feuille d’un ouvrage imprimé, qui reste en excédent après l’assemblage.

[7Voir la bibliographie sur d’Ocagne dans Dominique Tournès. Voir également sur Images des mathématiques.

[8Deux maisons auxquelles Norbert Verdier a consacré des articles dans Images des mathématiques [Verdier 2011a et b]. Malheureusement il n’y a pas aujourd’hui d’archives consultables de la maison Gauthier-Villars.

[9Les déclaration et résolutions votées par la Conférence interalliée des académies scientifiques sont par exemple publiées dans le tome 20 (1918) de la revue L’Enseignement mathématique, pages 294-298 (en ligne), ainsi que dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences. Sur la reconstruction de l’ordre scientifique international voir [Lehto 1998 et 2002].

[10Ce discours se trouve dans les Archives de l’Académie des sciences (manuscrits isolés 1-J-25). Cet extrait a été publiée dans [Aubin et al 2014, 162].

[11Voir Duhem, La science allemande, Hermann, 1915.

[12Voir Émile Picard, « L’Histoire des sciences et les prétentions allemandes » publié en 1915 dans la Revue des Deux Mondes tome 28.

[13Le traité de Locarno de 1925, signé par l’Allemagne, la Belgique, la France, la Grande Bretagne et l’Italie, qui garantissait entre autre le respect de l’inviolabilité de la frontière occidentale de l’Allemagne et visait assurer la sécurité collective en Europe, a été considéré comme ouvrant une ère de paix et de confiance en Europe.

[14Encyclopédie des sciences mathématiques, y compris leurs applications. Sur cette édition allemande de l’Encyclopédie voir [Rowe 1989] et [Tobies 1994].

[15Elle sera reprise après guerre et terminée en 1935

[16Traduction personnelle

[17Ainsi qu’il est précisé dans l’historique du premier tome complet de l’édition allemande : von Dyck, « Einleitender Bericht über das Unternehmen der Herausgabe der Encyklopädie der mathematischen Wissenschaften », 1904, pp. V-XX, ici XVII –XIX.

[18Sur la carrière de Jules Molk à la Faculté des sciences de Nancy voir [Nabonnand 2016].

[19Ce fut la seule édition étrangère qui ait paru bien qu’une édition en langue anglaise fut un temps envisagée, ainsi qu’une traduction espagnole. Cf. [Gispert 1999].

[20Voir le rapport de Hermite sur la thèse de Molk dans [Gispert 2016, 220-221]. Sur Jules Molk, on pourra lire l’article que Gustav Eneström lui consacra dans son journal Bibliotheca Mathematica [Eneström 1914].

[21Jacques Gabay a réédité l’édition française (1992-1995), cette réimpression ayant été l’occasion pour des historiens (dont Jean-Luc Verley et Karine Chemla) de retrouver la suite de certains articles qui n’avaient été imprimés qu’en partie et identifier un article de Cartan pour le tome de géométrie présent dans ses Œuvres mais non publié dans l’Encyclopédie avant la rupture.

[22Source : Collectif, Jules Molk, Nancy, Imprimerie A. Colin, 1914.

[23« Avis », Encyclopédie des sciences mathématiques pures et appliquées […], Tome 1 (premier volume), 1904 (Paris : Gauthier-Villars, Leipzig : Teubner), 2e de couverture.

[24Voir une étude des différences entre les deux projets éditoriaux dans [Gispert 2001].

[25Ces études menées sur les tome d’arithmétique et algèbre (Michel Armatte, Catherine Goldstein), d’analyse (Tom Archibald, Umberto Bottazzini, Hélène Gispert), de géométrie (Rudolf Bkouche), de mécanique (Konstantinos Chatzis), de géodésie et topographie (Marie-Françoise Jozeau) et plus globalement de mathématiques appliquées (Jean Dhombres), n’ont pas donné lieu à la publication collective alors prévue.

[26Alfred Pringsheim (1850-1941), mathématicien allemand, est un des acteurs de l’Encyklopädie allemande, auteur de plusieurs articles dont des articles d’analyse.

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Pour citer cet article :

Hélène Gispert — «Du côté des Lettres – Un « effet collatéral » de la guerre de 1914-1918 : une lettre de la maison d’édition Gauthier-Villars à l’éditeur Teubner» — Images des Mathématiques, CNRS, 2019

Commentaire sur l'article

  • Du côté des Lettres – Un « effet collatéral » de la guerre de 1914-1918 : une lettre de la maison d’édition Gauthier-Villars à l’éditeur Teubner

    le 20 février à 11:02, par Hervé Le Ferrand

    Merci, chère collègue, pour cet très intéressant article sur la maison d’édition Gauthier-Villars et sur une question éditoriale en cette fin de Première Guerre mondiale.

    En lien avec plusieurs points de votre article, je vous signale un document de travail que j’avais posté sur HAL en 2010, « Robert de Montessus de Ballore, mathématicien, éditeur de l’Index Generalis 1919-1937 » https://halshs.archives-ouvertes.fr/hal-00533453/

    Le lecteur trouvera justement des extraits de lettres de Albert Gauthier-Villars de l’été 1917 (écrites du front) sur un projet éditorial d’annuaire des établissements d’enseignement supérieur et des laboratoires de recherches scientifiques. L’objectif était de « concurrencer » la Minerva allemande.

    Bien cordialement,

    Hervé Le Ferrand

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