Du côté des lettres (3) : Il y a cent ans, Volterra et Darboux échangent sur la Grande Guerre

Piste verte Le 20 novembre 2014  - Ecrit par  Barnabé Croizat, Rossana Tazzioli Voir les commentaires

Depuis longtemps, les correspondances alimentent le travail des historiens. Aux noms de mathématiciens renommés s’associent des centaines de correspondants, illustres ou anonymes, tissant ainsi un vaste réseau de sociabilités. Dans cette série « Du côté des lettres » nous proposerons périodiquement la lecture commentée d’une lettre autour des mathématiques. S’appuyant sur les nombreux travaux d’édition de correspondances de mathématiciens en cours ou achevés, elle offrira aux lecteurs d’Images des Mathématiques une fenêtre ouverte sur les coulisses de la fabrication du savoir mathématique et de la vie mathématique, alternant lettres scientifiques et lettres plus intimes, correspondances anciennes et contemporaines.

Episode n°3

Il y a cent ans : Volterra et Darboux échangent sur la Grande Guerre

Présentation des lettres

Vito Volterra
Il y a environ cent ans, en juillet 1914, la Première Guerre mondiale éclatait. Néanmoins, c’est seulement en mai 1915 que l’Italie déclara la guerre à l’Autriche et, en août 1916, à l’Allemagne. Pendant cette période d’attente les Italiens manifestèrent des attitudes différentes face à l’intervention ce qui donna lieu à ce qu’on appella la « polémique nationale ».

Les historiens s’accordent pour dire qu’une grande partie des intellectuels italiens étaient de tendance nationaliste et favorable à l’intervention de l’Italie au côté des Alliés (France, Angleterre et Russie) contre les Empires Centraux. Leur point de vue pourrait paraître étonnant car, en 1882, l’Italie avait signé la Triple-Alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie malgré la question non résolue des « terres irrédentes » - les territoires du nord-est de l’Italie (Trieste, Istrie et des régions du Trentin) - qui appartenaient encore à l’Autriche-Hongrie. Depuis l’unification au début des années 1860, l’Italie revendiquait en effet son droit sur ces terres à majorité italophone qu’elle estimait pouvoir rattacher légitimement à son territoire aux dépens de l’Empire austro-hongrois. L’Italie était entrée dans la Triple-Alliance pour se garantir une défense contre la France et entreprendre une politique coloniale comme les autres pays européens. Néanmoins, en 1902 un traité secret franco-italien avait été signé, garantissant la neutralité de l’Italie en cas d’agression allemande contre la France. De plus, la Triple-Alliance n’obligeait l’Italie à intervenir qu’en cas d’agression d’un ou plusieurs pays contre l’Allemagne ou l’Autriche-Hongrie. Donc au début de la Grande Guerre l’Italie se trouvait dans une situation politique assez complexe à laquelle s’ajoutaient les tensions italo-autrichiennes produites par les « terres irrédentes ».

Quant à l’intervention de l’Italie dans la guerre, les opinions des mathématiciens italiens - en tant que citoyens et intellectuels - étaient diverses. Ils réagissaient de différentes façons qui allaient du pacifisme jusqu’à la propagande active [Nastasi & Tazzioli 2014]. Un des plus actifs interventionnistes était Vito Volterra (1860-1940) : professeur à l’Université de Rome, il était l’un des plus grands mathématiciens italiens de son époque, surnommé à l’étranger « Mr Italian science ». Au commencement de la Grande Guerre, Volterra était déjà Sénateur du Royaume d’Italie depuis 1905, avait fondé plusieurs institutions comme la Société Italienne de Physique en 1897, la Société Italienne pour le Progrès des Sciences en 1907 et le Comité Thalassographique Italien en 1910. En outre il avait développé les échanges intellectuels entre la France et l’Italie depuis le début du siècle en encourageant la fondation d’institutions ayant pour but d’améliorer les relations entre les deux pays. Quand la guerre éclata, la position de Volterra du côté des Alliés semblait donc tout à fait naturelle, comme en attestent plusieurs lettres rassemblées dans [Mazliak & Tazzioli 2009].

En 1914 beaucoup de mathématiciens italiens partageaient la position de Volterra, mais il y avait toujours des mathématiciens “neutres”. En effet, certains avaient fait des séjours d’étude en Allemagne, et montraient de fortes affinités avec leurs collègues allemands. Pourtant, tous devaient manifester une attitude anti-allemande dès que l’Italie entre en guerre aux côtés des Alliés en mai 1915. Ce changement radical peut nous sembler étonnant, mais il s’inscrit dans un contexte où le nationalisme était une véritable valeur. À notre connaissance seul le mathématicien Tullio Levi-Civita demeura internationaliste tout au long du conflit.

Par ailleurs, tous les mathématiciens français considéraient les Allemands comme des “barbares” et il semble qu’aucun n’ait été pacifiste ou opposé au conflit. Les “actions barbares” des Allemands sont évoquées dans la lettre de Volterra à Darboux datée du 7 Septembre 1914, dont nous présentons la minute ci-après. Le terme même de “barbare” était par ailleurs fréquemment employé à l’encontre des Allemands par les mathématiciens français, comme on peut le noter à la lecture des lettres échangées par Volterra avec Hadamard, Borel et Picard [Mazliak & Tazzioli 2009].

En outre, les Français jugeaient la situation italienne avec sympathie et trouvaient une similitude entre l’Italie et la France en tant que pays opprimés par les Allemands. L’alsacien Paul Appell écrivait en ce sens à Volterra le 3 janvier 1915 (cette lettre est conservée dans le Fondo Volterra de la Biblioteca dell’Accademia dei Lincei de Rome) :

« Nous voyons avec grand plaisir, en France, que nous avons les sympathies et l’appui moral, en attendant la coopération affectueuse, de la noble nation Italienne qui a connu et qui connaît encore l’oppression autrichienne, comme nous avons subi l’oppression allemande en Alsace et Lorraine ».

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Gaston Darboux

Appell était alors depuis 1903 le doyen de la Faculté des sciences de Paris. Il avait succédé à celui dont il avait été l’élève à l’École normale Supérieure quarante ans plus tôt et dont il était resté très proche depuis : Gaston Darboux (1842-1917). Darboux était en 1914 un des mathématiciens français les plus influents. Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences depuis 14 ans suite au décès de son ami et maître Joseph Bertrand, il était également doyen honoraire de la Faculté des sciences de Paris où il occupait la chaire de géométrie supérieure depuis 1881. Très impliqué dans les affaires du ministère de l’Instruction publique dont il dirigeait plusieurs comités et commissions, il était à la tête depuis sa création de la publication du Bulletin des sciences mathématiques, une revue qu’il avait contribué à fonder avec Jules Hoüel à la fin de l’année 1869.

La volonté de Darboux de faire circuler les idées scientifiques en Europe par-delà les frontières des différentes nations, transparaissait dans le contenu du Bulletin. Elle était en particulier illustrée par le rôle majeur que le géomètre nîmois devait jouer dans la création de l’Association Internationale des Académies en 1899. On la retrouve aussi dans un discours qu’il intitule “L’unité de la science” et dans lequel il affirme

« La science est une comme l’Univers ; les phénomènes qu’elle étudie ne connaissent ni les frontières des états, ni les divisions politiques établies entre les peuples ».

Cette position internationale, cette aspiration à une unité pacifique des savants Darboux la défendait déjà en 1870 lors de la guerre entre la France et la Prusse. Il continuait en effet de correspondre tant bien que mal avec ses amis allemands, faisant nettement la distinction entre le conflit armé des populations d’une part, et les relations scientifiques d’autre part. Au sortir du terrible siège de Paris en février 1871, Darboux écrivait ainsi à son ami Hoüel au sujet de sa correspondance maintenue avec son ami allemand Félix Klein :

« je lui réponds amicalement. Que voulez-vous ? Ce n’est pas sa faute à ce pauvre garçon si nous nous sommes massacrés et si nous nous préparons à nous massacrer encore [1] ».

Cette attitude mesurée peut certes paraître troublante à la lecture des propos de Darboux dans la lettre du 20 Septembre 1914 présentée ci-dessous. Mais cela peut s’expliquer par le fait qu’en 1870 la responsabilité du conflit apparaissait partagée entre les Français et les Prussiens, la déclaration de guerre ayant même été entérinée par la France. En outre, alors qu’il écrivait ces lignes empreintes de retenue, Darboux ne savait pas que la guerre était sur le point de prendre fin et ignorait donc les annexions territoriales et les sanctions qui allaient être imposées à la France dans le traité de paix.

Le mardi 31 Juillet 1900, Gaston Darboux, était le délégué de l’Académie des Sciences lors de la première réunion, à Paris, du Comité de l’Association internationale des Académies. Quelques jours plus tard s’ouvrait, toujours dans la capitale française, le second Congrès International des Mathématiciens. Il rencontra à cette occasion Vito Volterra, qui avait participé au premier Congrès à Zürich et était l’un des 11 vice-présidents de ce second Congrès.

Volterra et Darboux se lièrent alors d’amitié. Leurs recherches portaient pourtant sur des sujets différents comme en témoigne leur affiliation lors du Congrès : Darboux présidait en effet la section de géométrie, alors que Volterra était rattaché à la section de mécanique. Certes les tout premiers travaux de Volterra avaient porté, au début des années 1880, sur des thèmes d’analyse déjà abordés par Darboux (l’étude des fonctions discontinues, la définition de l’intégrale) mais l’Italien s’était rapidement concentré sur l’étude des équations différentielles quand le Français se consacrait à la géométrie. Ils se rencontrèrent néanmoins à plusieurs reprises lors de différents congrès et réunions, d’autant plus que Volterra était également très proche des anciens élèves de Darboux, Paul Painlevé et Paul Appell. La proximité de Darboux et de Volterra apparaît clairement quelques années plus tard. En 1911, un Comité était constitué pour célébrer le jubilé scientifique de Darboux ; il devait consacrer, en octobre de la même année, son cinquantenaire scientifique (Darboux avait en effet été nommé à l’École normale supérieure le 25 octobre 1861). Au nom des savants étrangers, c’est Hermann A. Schwarz qui devait s’exprimer ce jour-là en tant que doyen des correspondants de l’Académie pour la section de géométrie. Mais en raison du décès de la femme de Gaston Darboux, Célina, survenu quelques jours avant la date prévue, le Jubilé fut remis au dimanche 21 Janvier 1912. Face à l’indisponibilité de Schwarz, c’est Vito Volterra qui s’exprima alors dans le grand salon du Conseil de l’Université au nom des savants étrangers [Volterra 1912].

Durant la Première Guerre Mondiale, la perception du conflit de Darboux est marquée par son souvenir de la guerre franco-prussienne de 1870, encore très présente dans son esprit. Darboux conserve un souvenir douloureux de la guerre de 1870 à double titre. A titre personnel, il a beaucoup souffert lors du siège de Paris qui commence au moment même où naît son premier enfant Jean-Gaston. Il vit alors modestement, voire pauvrement. La fin de la Commune de Paris en Mai 1871 est pour lui et sa famille un soulagement : elle met fin aux privations alimentaires, aux terreurs de la guerre et aux atrocités de la Commune. Sophus Lie témoignera plus tard de cette situation fort modeste de Darboux, qui ayant de ses dires mêmes « convolé avec une jeune fille pauvre » avait dû attendre 1881 - et sa nomination à la Sorbonne en remplacement de Chasles - pour voir ses finances parvenir enfin à un niveau confortable. [Stubhaug 2006]
Darboux a également souffert lors de la guerre de 1870 de la terne image de la France durant le conflit. Les dirigeants politiques français, orgueilleux, ont déclaré la guerre à la Prusse de Bismarck précipitamment et cette agression a désarçonné les pays européens dont la France aurait pu obtenir le soutien. C’est en particulier le cas en Italie, où le mathématicien Eugenio Beltrami témoignera du trouble résultant de l’attitude des français au début du conflit :

« en ce qui concerne les sentiments des Italiens [...] même en lisant les journaux du pays, on ne peut rien conclure, parce que la passion politique s’y mêle toujours dans un sens ou dans l’autre. D’ailleurs il y a un point très essentiel sur lequel on avoue généralement son ignorance, c’est sur celui de savoir si la France voulait véritablement la guerre »[Boi Giacardi Tazzioli 1998].

Après la défaite et le traité de paix de Francfort imposant à la France le paiement d’une amende record de plus de 5 milliards de francs dans un délai de 3 ans ainsi que l’annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, Darboux blâmera de fait moins la Prusse que la France elle-même, à commencer par l’incapacité de ses hommes politiques et la maladresse de son gouvernement militaire.

Dans la lettre du 20 Septembre 1914, présentée ci-dessous, on voit au contraire que Darboux trouve du réconfort dans la position de la France, agressée par l’Allemagne et entraînée dans un conflit qu’elle ne souhaitait pas, ce qui lui vaut cette fois les sympathies des autres nations, l’Italie en premier lieu. Le lien qui unit la France et l’Italie, pays latins oppressés par les puissances centrales allemandes et autrichiennes, se retrouve chez Volterra dans sa lettre du 7 septembre où le mathématicien italien explique ainsi sa position interventionniste favorable aux Alliés.

Alors que Darboux et Volterra échangent sur la Grande Guerre qui commence, la bataille de la Marne s’est engagée et le front est en passe de s’étaler vers le Nord-Ouest jusqu’à la Manche : c’est la course à la mer. Les déplacements des troupes sont rapides, la guerre est encore une guerre de position qui laisse envisager un dénouement proche. Ces événements expliquent sans doute l’optimisme manifesté par Darboux dans sa lettre. Quelques semaines plus tard, l’enlisement des troupes dans les tranchées et le nombre grandissant des victimes auront peu à peu raison de cet optimisme.

Le texte des lettres

7 Septembre 1914

Très-honoré Monsieur et cher Maitre,

J’ai reçu de plusieurs côtés vos nouvelles et j’ai appris de la part de M. Appell que vous étiez dans les Pyrénées et que vous êtes rentré à Paris dès le commencement de la guerre. Permettez-moi de vous dire que ma pensée est toujours tournée, avec le plus profond attachement, vers vous, vers les maîtres, les confrères, les amis que j’ai en France.
Votre noble et grande nation lutte pour la cause de la justice et de la civilisation. Tous mes vœux sont pour le succès et le triomphe de la France.
L’acte par lequel les deux empereurs ont déchainé la guerre et la destruction en Europe a été regardé par moi, ainsi que par la majorité de mes compatriotes comme un crime abominable. Les innombrables actions barbares que les allemands ont accompli pendant la guerre n’ont fait qu’accroître l’horreur et l’indignation du premier moment.
A mon avis l’Italie doit prendre sa place à côté de sa sœur latine : la France, et de ses alliés contre l’Autriche et l’Allemagne. C’est son rôle, et sa mission. Elle ne doit pas y manquer. J’espère de tout mon cœur que cela arrivera.
Voilà mes vœux et mes espérances. Puissent ces vœux et ces espérances, si répandues dans toutes les régions et parmi toutes les classes sociales d’Italie, être réalisées et puissent nos deux pays être unis toujours davantage pour la liberté e la civilisation.

Veuiller accepter, mon cher Maitre, l’expression de ma plus profonde dévotion et les vœux les plus sincères pour votre santé.

Vito Volterra


Paris, le 20 Septembre 1914

Cher Collègue et ami,

Au milieu de toutes nos angoisses, il est doux de recevoir des lettres comme celle que vous m’avez écrite et qui m’a produit une impression que je n’oublierai jamais. Ce n’est pas mon pays qui a voulu la guerre et certes dans ces dernières années, il avait donné bien des preuves de son désir de l’éviter. Mais maintenant qu’elle est déclarée, elle a eu ce résultat magique de réaliser l’union de tous les français et de susciter en eux un désir unanime de ne pas laisser périr notre chère patrie. Par la manière dont nous avons été traités, par le sans gêne avec lequel on a agi sans votre assentiment, tous les esprits éclairés voient ce qui adviendrait je ne dirai pas si l’Allemagne, mais si la Prusse était victorieuse. Quel que soit le résultat, c’est pour nous un grand réconfort de voir toutes les sympathies que rencontre notre cause dans les pays neutres. Quelle différence avec cette guerre de 1870 que j’ai vue aussi et où la France, par la maladresse de son gouvernement n’avait pas su gagner la sympathie qui la réconforte actuellement.
En ne prenant pas parti contre nous, l’Italie nous a rendu un service capital et que nous n’oublierons jamais, soyez-en sûr, nous autres français. Nous avons été sauvés par l’Italie et la Belgique.
Espérons que, dans quelques jours, la situation se sera éclaircie au mieux de l’avenir de toutes les nations qui défendent aujourd’hui la cause de la civilisation ; mais en attendant les Allemands bombardent sans raison et sans utilité notre magnifique cathédrale de Reims.

Agréez, cher collègue et ami, avec ces remerciements partis du cœur la nouvelle assurance de mes sentiments bien dévoués

Vive l’Italie

G. Darboux

Les lettres commentées

7 Septembre 1914

Très-honoré Monsieur et cher Maitre,

J’ai reçu de plusieurs côtés vos nouvelles et j’ai appris de la part de M. Appell que vous étiez dans les Pyrénées et que vous êtes rentré à Paris dès le commencement de la guerre [Note 1]. Permettez-moi de vous dire que ma pensée est toujours tournée, avec le plus profond attachement, vers vous, vers les maîtres, les confrères, les amis que j’ai en France.
Votre noble et grande nation lutte pour la cause de la justice et de la civilisation. Tous mes vœux sont pour le succès et le triomphe de la France.
L’acte par lequel les deux empereurs ont déchainé la guerre et la destruction en Europe a été regardé par moi, ainsi que par la majorité de mes compatriotes comme un crime abominable. Les innombrables actions barbares que les allemands ont accompli pendant la guerre n’ont fait qu’accroître l’horreur et l’indignation du premier moment.
A mon avis l’Italie doit prendre sa place à côté de sa sœur latine : la France, et de ses alliés contre l’Autriche et l’Allemagne. C’est son rôle, et sa mission. Elle ne doit pas y manquer. J’espère de tout mon cœur que cela arrivera.
Voilà mes vœux et mes espérances. Puissent ces vœux et ces espérances, si répandues dans toutes les régions et parmi toutes les classes sociales d’Italie, être réalisées et puissent nos deux pays être unis toujours davantage pour la liberté e la civilisation.

Veuiller accepter, mon cher Maitre, l’expression de ma plus profonde dévotion et les vœux les plus sincères pour votre santé.

Vito Volterra


Paris, le 20 Septembre 1914

Cher Collègue et ami,

Au milieu de toutes nos angoisses, il est doux de recevoir des lettres comme celle que vous m’avez écrite et qui m’a produit une impression que je n’oublierai jamais. Ce n’est pas mon pays qui a voulu la guerre et certes dans ces dernières années, il avait donné bien des preuves de son désir de l’éviter. Mais maintenant qu’elle est déclarée, elle a eu ce résultat magique de réaliser l’union de tous les français et de susciter en eux un désir unanime de ne pas laisser périr notre chère patrie. Par la manière dont nous avons été traités, par le sans gêne avec lequel on a agi sans votre assentiment, tous les esprits éclairés voient ce qui adviendrait je ne dirai pas si l’Allemagne, mais si la Prusse était victorieuse. Quel que soit le résultat, c’est pour nous un grand réconfort de voir toutes les sympathies que rencontre notre cause dans les pays neutres. Quelle différence avec cette guerre de 1870 que j’ai vue aussi et où la France, par la maladresse de son gouvernement n’avait pas su gagner la sympathie qui la réconforte actuellement [Note 2].
En ne prenant pas parti contre nous, l’Italie nous a rendu un service capital et que nous n’oublierons jamais, soyez-en sûr, nous autres français. Nous avons été sauvés par l’Italie et la Belgique.
Espérons que, dans quelques jours, la situation se sera éclaircie au mieux de l’avenir de toutes les nations qui défendent aujourd’hui la cause de la civilisation ; mais en attendant les Allemands bombardent sans raison et sans utilité notre magnifique cathédrale de Reims [Note 3].

Agréez, cher collègue et ami, avec ces remerciements partis du cœur la nouvelle assurance de mes sentiments bien dévoués

Vive l’Italie

G. Darboux

Notes et commentaires

[Note 1]

Paul Appell écrit à Vito Volterra depuis Paris le 30 Août 1914. Dans cette lettre, conservée dans le Fondo Volterra de la Biblioteca dell’Accademia dei Lincei à Rome, Appell donne à son ami italien des nouvelles de plusieurs mathématiciens français suite au déclenchement de la guerre :

« [...] Borel sera probablement mobilisé un de ces jours, car il a 43 ans. Pour le moment il est encore à l’École Normale à Paris. Je reste à mon poste ; ma femme et ma fille sont avec moi ; elles s’occupent, avec Madame Borel, dans un hôpital militaire auxiliaire installé à l’École Normale.

Darboux, qui était dans les Pyrénées, est rentré à Paris. Émile Picard et Painlevé sont également Paris, en bonne santé je les ai vus aujourd’hui à la Séance de l’Académie. Tout est calme à Paris : on fait des préparatifs pour le cas où l’Armée allemande viendrait dans Paris. Le résultat final de la Guerre ne fait pas de doute ; mais la lutte est évidemment terrible en ce moment. ..... [...] »

[Note 2]

En 1870, lors du déclenchement du conflit franco-prussien, la politique du Second Empire de Napoléon III est dirigée par le gouvernement Ollivier. L’arrogance de ce gouvernement, son excès de confiance dans une armée française en réalité mal préparée, mènent la France à une déclaration de guerre précipitée contre la Prusse suite à une habile manœuvre du chancelier Bismarck lors de la dépêche d’Ems du 13 Juillet 1870. La Prusse prenant le rôle de l’agressée, la France se pare de celui de l’agresseur, et cette maladresse lui vaut l’absence de soutien, tant militaire que moral, des autres pays européens dont de nombreux sont pourtant fortement hostiles à l’égard de la Prusse. Cette arrogance, ces excès de confiance se heurteront par la suite à la débâcle française : capture rapide de l’Empereur Napoléon à Sedan, incapacité de la République proclamée suite à la chute de l’Empire à donner une politique de guerre claire puis à maîtriser les insurrections dans différentes grandes villes, et enfin soumission quasi-totale aux conditions de Bismarck lors du traité préliminaire de paix de Versailles en Février 1871 avec une amende colossale et l’annexion de l’Alsace et du Nord-Est du plateau lorrain.

[Note 3]

Entre la lettre de Volterra du 7 Septembre, et la réponse de Darboux deux semaines plus tard, la contre-offensive menée par le Maréchal Joffre lors de la (première) bataille de la Marne a permis de repousser pour la première fois depuis le début du conflit le front vers le Nord, libérant une partie de la Picardie, des Ardennes et de la Champagne. Reims, qui avait été occupée le 4 Septembre - date exacte de son occupation par les prussiens en 1870 soit 44 ans plus tôt - est ainsi libérée le 13 Septembre. Mais la proximité du front lui vaudra de subir d’intenses bombardements entre le 17 et le 21 Septembre, et la cathédrale sera touchée à plusieurs reprises les vendredi 18 et samedi 19 Septembre. Ces bombardements destructeurs sur Reims, largement relayés dans la presse, seront considérés par les Français comme un acte barbare et inutile. A la une du Figaro du Dimanche 20 Septembre, on peut ainsi lire

« Sus aux barbares. Ils ont brûlé la bibliothèque de Louvain ! Hier, ils ont bombardé la cathédrale de Reims ! Ils se vengent sur les pierres sublimes d’avoir dû reculer devant les armées du droit et de la liberté. »

Crédits

Source des lettres

Les auteurs souhaitent vivement remercier la Biblioteca dell’Accademia dei Lincei pour les avoir autorisés à reproduire les documents ci-après :

Minute autographe signée de Vito Volterra, 4 p. Fondo Volterra, Biblioteca dell’Accademia dei Lincei, Rome.

Lettre autographe signée de Gaston Darboux, 2 p. Fondo Volterra, Biblioteca dell’Accademia dei Lincei, Rome.

Bibliographie

Boi, Luciano & Giacardi, Livia & Tazzioli, Rossana, La découverte de la géométrie non euclidienne sur la pseudosphère. Les lettres d’Eugenio Beltrami à Jules Hoüel (1868-1881), Paris, Editions Albert Blanchard, 1998, pp. 145-148.

Mazliak, Laurent & Tazzioli, Rossana, Mathematicians at War. Volterra and his french colleagues in World War I, Springer, 2009, Chap. X.

Nastasi, Pietro & Tazzioli, Rossana, « Italian Mathematicians and the First World War : Intellectual Debates and Institutional Innovations », The Wars of Guns and Mathematics, D. Aubin & C. Goldstein Eds., AMS/LMS, 2014.

Stubhaug, Arild, Sophus Lie. Une pensée audacieuse, Springer, 2006, pp. 280-286.

Volterra, Vito, « Allocution de M. Vito Volterra », Éloges Académiques et Discours, Volume publié par le Comité du Jubilé Scientifique de M. Gaston Darboux, Paris, Librairie Scientifique A. Hermann et Fils, 1912, pp. 462-464.

Post-scriptum :

Les auteurs et la rédaction d’Images des Mathématiques remercient les relecteurs
Georges Matysiak, Bernard Valentin et Frédéric Piou pour leurs commentaires et leurs suggestions judicieuses.

Article édité par Hélène Gispert

Notes

[1Cette lettre est conservée dans le Dossier Hoüel des Archives de l’Académie des Sciences de Paris.

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Pour citer cet article :

Barnabé Croizat, Rossana Tazzioli — «Du côté des lettres (3) : Il y a cent ans, Volterra et Darboux échangent sur la Grande Guerre» — Images des Mathématiques, CNRS, 2014

Crédits image :

img_12936 - Minute autographe signée de Vito Volterra, 4 p. Fondo Volterra, Biblioteca dell’Accademia dei Lincei, Rome.
img_12940 - Lettre autographe signée de Gaston Darboux, 2 p. Fondo Volterra, Biblioteca dell’Accademia dei Lincei, Rome.

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