Du côté des lettres : Benjamin Baillaud et les femmes astronomes (1922)

Piste verte Le 17 octobre 2019  - Ecrit par  Colette Le Lay Voir les commentaires

Depuis longtemps, les correspondances alimentent le travail des historiens. Aux noms de mathématiciens renommés s’associent des centaines de correspondants, illustres ou anonymes, tissant ainsi un vaste réseau de sociabilités. Dans cette série « Du côté des lettres » nous proposerons périodiquement la lecture commentée d’une lettre autour des mathématiques. S’appuyant sur les nombreux travaux d’édition de correspondances de mathématiciens en cours ou achevés, elle offrira aux lecteurs d’Images des Mathématiques une fenêtre ouverte sur les coulisses de la fabrication du savoir mathématique et de la vie mathématique, alternant lettres scientifiques et lettres plus intimes, correspondances anciennes et contemporaines.

De nombreux travaux récents d’historien.ne.s [1] ont contribué à rendre visible « l’astronomie des dames » [2] et à mettre en avant des figures de praticiennes de la science des astres aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. Souvent filles, sœurs ou épouses d’astronomes, elles accomplissent leurs tâches hors de tout cadre institutionnel. Nous choisissons de nous intéresser ici à une période postérieure au cours de laquelle les parcours féminins se professionnalisent.

Les carrières de femmes dans l’astronomie française du début du XXe siècle sont semées d’embûches mais aussi de belles réussites. Si ces pionnières se heurtent à l’hostilité d’une communauté essentiellement masculine, elles bénéficient parfois du soutien appuyé de leur hiérarchie. Nous proposons d’examiner ici le regard positif du directeur de l’Observatoire de Paris sur l’entrée des « dames » dans le corps des astronomes [3].

Dans ce texte j’invite à une analyse d’un brouillon de lettre de l’astronome Benjamin Baillaud (1848-1934) [4] adressée en 1922 à l’un des directeurs d’observatoire des départements, probablement celui de Bordeaux [5].

1. Le texte de la lettre de Benjamin Baillaud

Transcription de la lettre

« Mon cher Collègue

J’ai hésité depuis 1908 jusqu’en 1914, à admettre des dames à [barré « l’Obs »] travailler à l’Observatoire dans les services de nuit. Mes seules raisons étaient d’ordre moral et de sécurité. Pendant la guerre il m’a été impossible de ne pas y consentir, et j’ai employé [barré « d’abord »] à la détermination régulière de l’Heure Mme C [barré « Chandon »] qui y a rendu de très grands services. Maintenant elle est au courant de toutes les observations visuelles et travaille systématiquement à l’équatorial de l’ouest auquel elle observe des étoiles doubles serrées, et de la manière la plus satisfaisante. [Ajouté au-dessus de ligne « Elle a fait dans un été 25 séries de 60 à 70 étoiles à l’astrolabe visuel »] Par son intelligence, son dévoûment, son bon sens, sa souplesse d’esprit, elle est un des astronomes qui rendent ici les plus grands services.

Il en est de même de Mlle B [barré « Bonnet » ], dont le père est [expression barrée et remplacée au-dessus de ligne : ] un ingénieur de rang très élevé dans la reconstruction. Cette personne est ici depuis bientôt deux ans, [deux mots barrés] Attachée surtout au service photographique. D’un dévoûment absolument exceptionnel, nous lui devons l’achèvement de nos clichés à longue pose de la Carte du Ciel. Toujours prête à observer, à quelque heure que ce soit, aussi bien à l’heure ordinaire du diner, qu’à 2 ou 3 heures du matin elle trouve toujours, elle-même, le second astronome [ajouté au-dessus de ligne « homme ou femme »] dont elle a besoin. Elle m’avait dit en janvier qu’il restait 75 cartes à faire, mais qu’elles seraient faites dans l’année. Elles le sont.

D’autres dames nous rendent des services de même ordre soit dans la photométrie, soit au service de l’Heure. Dans la discussion des états des pendules et de nos signaux horaires du 1er août 1914 jusqu’au 31 décembre 1919 j’ai eu recours aux services [barré « d’une »] de deux personnes qui se sont révélées dès ce premier jour calculatrices très rapides, ne faisant pas de fautes, d’une ponctualité absolue, et sachant lire dans les nombres les résultats et les conclusions.

Nous en employons d’autres aux mesures des clichés du catalogue photographique, et toutes, à une près [ajouté au-dessus de ligne « gênée par sa santé, »] nous donnent entière satisfaction. Il en est dont le dévoûment [barré « est »] tout exceptionnel compense et bien même l’absence de grades élevés.

Les dernières n’ont que des grades de l’enseignement primaire. Les premières ont les deux licences en mathématiques et en physique. Madame Chandon est [ajouté au-dessus de ligne « en outre »] agrégée de l’enseignement secondaire des jeunes (barré « filles et licenciée »] filles. J’envisage pour elles le doctorat ès sciences.

Ma conclusion s’impose : même si nous trouvions autant d’hommes que nous pourrions le désirer, j’estime que la moitié au moins du personnel pourrait, sans inconvénient, être féminin. Le fait que Madame Chandon a été, après la guerre, l’objet d’une tentative d’assassinat n’est pas à retenir. Il s’agissait d’un calculateur aliéné qui n’avait jamais travaillé à l’observatoire que dans la journée ».

2. Quelques éléments de contexte sur l’expéditeur, le destinataire supposé et les deux « dames » mentionnées

Lorsqu’il rédige cette lettre, Benjamin Baillaud (1848-1934) est directeur de l’Observatoire de Paris depuis 1908, après une carrière à la faculté des sciences et à l’observatoire de Toulouse. 1908 est pour lui une année faste car il devient également membre de l’Académie des sciences et du Bureau des longitudes. Il joue un rôle central dans deux opérations internationales sur lesquelles nous reviendrons : la Carte du Ciel [6] et le Bureau international de l’heure (B.I.H.). Il associe l’observatoire de Toulouse qu’il dirige depuis 1879 à la première, lancée par le directeur de l’Observatoire de Paris Ernest Mouchez (1821-1892) en 1887. Quant au second, il en fut le promoteur dans les années 1912-1913 et en prit la direction cédée à Guillaume Bigourdan (1851-1932) en 1920.

A la bibliothèque de l’Observatoire de Paris, la lettre que nous analysons fait partie du corpus de la correspondance avec les observatoires de province. Les conservateurs ont émis l’hypothèse qu’elle est destinée à Luc Picart (1867-1956), alors directeur de l’observatoire de Bordeaux, lui aussi engagé dans l’entreprise de la Carte du Ciel et en charge, de ce fait, d’un personnel féminin.

Si la lettre de Benjamin Baillaud concerne l’ensemble des « dames » de l’Observatoire, deux ont un statut à part : Edmée Chandon (1885-1944) et Rose Bonnet (1894-1973). Nous reviendrons en détail sur leurs fonctions dans les paragraphes qui suivent. Contentons-nous ici de donner quelques premiers éléments biographiques fournis par Philippe Véron dans son Dictionnaire des Astronomes Français 1850-1950. Issue d’une famille de négociants, Edmée Chandon obtient le baccalauréat en 1903, une licence ès sciences mathématiques en 1906 et l’agrégation de mathématiques en 1908. Elle devient stagiaire à l’Observatoire la même année puis y grimpe les échelons (aide astronome en 1912 ; astronome adjointe en 1924). Rose Bonnet, dont le père travaille aux Ponts et Chaussées, entre à l’Observatoire à titre de stagiaire en 1919, après obtention de sa licence de mathématiques. Elle accède au statut d’aide astronome en 1927 et d’astronome adjointe en 1945, au poste occupé précédemment par Edmée Chandon.

Edmée Chandon (1885-1944) [7]

3. Nées au bon moment ?

Je reprends à mon compte le titre donné par l’écrivain anglais David Lodge à son autobiographie. Il en explique le paradoxe : né peu avant la Seconde Guerre Mondiale, il en subit les conséquences mais bénéficie également des lois, votées par les Travaillistes, favorisant l’accès à l’enseignement secondaire et à l’université des classes laborieuses.

Les jeunes femmes dont la carrière à l’Observatoire est évoquée par Benjamin Baillaud sont toutes nées après la loi Camille Sée de 1880 ouvrant la voie à l’enseignement secondaire féminin. Soulignons toutefois que celui-ci ne débouche que sur le brevet supérieur, contrairement à son homologue masculin. C’est en candidates libres qu’Edmée Chandon et Rose Bonnet décrochent le baccalauréat, celui-ci ne devenant l’issue des lycées de jeunes filles qu’en 1924. Rappelons également que l’agrégation, mentionnée par Baillaud dans la lettre, recouvre deux concours séparés (masculin/féminin) jusqu’en 1975. Mais Edmée Chandon ne s’arrête pas en si bon chemin et, ainsi que Benjamin Baillaud l’anticipe dans la lettre, elle soutient en 1930 une thèse sur « Les marées de la Mer Rouge et du Golfe de Suez », publiée dans le Bulletin astronomique. Il en sera de même pour Rose Bonnet en 1945.

La date de 1908, mentionnée à la première ligne, correspond à la prise de fonction de Benjamin Baillaud à la tête de l’Observatoire de Paris et à l’arrivée d’Edmée Chandon dans l’institution, à titre de stagiaire. Le décret du 15 février 1907 encadre, entre autres, le stage de deux ans nécessaire pour accéder aux postes d’aide astronome ou d’astronome adjoint [8]. A partir de 1908, les réalisations des stagiaires sont régulièrement citées par les directeurs successifs de l’Observatoire dans les Rapports annuels sur l’état de l’Observatoire de Paris. Numérisés sur Gallica, ils sont l’une de nos principales sources sur le travail des femmes du corps des astronomes. L’extrait suivant du rapport de 1921 fait état de cinq femmes sur un ensemble de six stagiaires.

Grâce au Dictionnaire des astronomes de Philippe Véron précédemment cité, nous pouvons suivre leur carrière. Elles sont généralement issues de la petite bourgeoisie (père fonctionnaire des Postes ou des Chemins de fer). Andrée Hervé (1892-1956) est affectée au Bureau international de l’heure avant de rejoindre, en 1920, le service des calculs du Bureau des longitudes. Jeanne Clavier (1889-1940) est attachée au service de la Carte du Ciel. Suzanne Goursat, épouse Clément (1893-…), doit interrompre son stage en 1922 pour raisons de santé. Marguerite Lhomme, épouse Laugier (1896-1976), fait l’essentiel de sa carrière à l’observatoire de Nice, à titre d’aide-astronome. Elle y détermine photographiquement la position de nombreux astéroïdes.

La deuxième date figurant dans la lettre, 1914, met en exergue le profond bouleversement engendré par le conflit mondial au sein de l’Observatoire. Autant Benjamin Baillaud pouvait cantonner Edmée Chandon à des tâches diurnes avant la mobilisation, autant se trouve-t-il contraint à mettre sous le boisseau ses réticences morales pour assurer la continuité du service lorsque la guerre le prive de ses observateurs.

Rose Bonnet entre à l’Observatoire après la guerre. L’hécatombe de jeunes hommes issus des Grandes écoles [9] conduit à poursuivre le recrutement dans le nouveau vivier des jeunes-filles diplômées. Une décennie plus tard, la trajectoire de Rose Bonnet est très comparable à celle d’Edmée Chandon.

4. Deux services essentiels à l’Observatoire de Paris

Ce n’est sans doute pas un hasard si Benjamin Baillaud s’arrête sur la trajectoire d’Edmée Chandon et de Rose Bonnet. Chacune personnifie deux projets phares auquel il est particulièrement attaché.

4.1. Le service de l’heure

Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, les capitales européennes renoncent peu à peu au temps solaire vrai et ses irrégularités au profit du temps moyen uniforme [10]. Pour Paris, c’est chose faite en 1826. Toutefois, chaque ville conserve son heure locale jusqu’à la loi du 14 mars 1891 qui instaure une heure nationale, celle de Paris. Dans les années 1880-1890, les congrès internationaux sont le théâtre d’un débat acharné autour d’un système universel de fuseaux horaires qui nécessite le choix d’un méridien origine, Greenwich l’emportant sur Paris. Aussi, lorsque le 9 mars 1911, la France adopte l’heure de Greenwich, l’article unique de la loi la présente comme « l’heure de temps moyen de Paris, retardée de neuf minutes et vingt et une seconde » [11].

La « détermination régulière de l’Heure » fait partie des missions fondamentales de l’Observatoire. Ainsi que l’indiquent les rapports annuels, la tâche est triple : distribution de l’heure sidérale à l’intérieur de l’Observatoire, réglage de l’horloge de temps moyen pour le circuit urbain, envoi de l’heure par télégraphie sans fil à partir de la Tour Eiffel (à partir de 1910). La vérification permanente de la pendule directrice est opérée par les astronomes en charge des lunettes méridiennes qui observent, dès que les conditions le permettent, le passage au méridien d’étoiles fondamentales.
Edmée Chandon est affectée au service de l’heure dès 1912, prenant en charge le réglage de la pendule de temps moyen et la diffusion télégraphique. En 1918, pour parer à l’éventualité d’un bombardement de la Tour Eiffel, un second service horaire est établi à Lyon, plus particulièrement destiné à l’Afrique. Edmée Chandon en assure la pérennité jusqu’en 1920, après le retour à Paris de ses deux collègues masculins.

En 1913, un Bureau international de l’heure (B.I.H.) est établi à l’Observatoire de Paris et Benjamin Baillaud se charge de le diriger et de le faire financer par son institution en attendant des jours meilleurs. Après la guerre qui a mis un frein temporaire au caractère « international » de l’opération, la mission de jonction des services horaires répartis sur le globe peut reprendre. Edmée Chandon co-rédige avec Baillaud les comptes rendus successifs dont « la discussion des états des pendules et de nos signaux horaires du 1er août 1914 jusqu’au 31 décembre 1919 » mentionnée dans la lettre, publiée dans le Bulletin astronomique de 1922. Benjamin Baillaud rend hommage à « deux personnes qui se sont révélées dès ce premier jour calculatrices très rapides ». Il s’agit très vraisemblablement de Mme Hervé, figurant dans la liste des stagiaires ci-dessus, et de Mme Michaud, citée comme collaboratrice par Baillaud. Un simple coup d’œil au mémoire du Bulletin astronomique suffit pour percevoir que les calculs effectués ne se limitent pas à quelques opérations arithmétiques simples.

Pour conclure cette évocation du service de l’heure, revenons sur l’instrument désigné dans la lettre par « astrolabe visuel ». Il s’agit de l’astrolabe à prisme de A. Claude et L. Driencourt auquel le nom d’Edmée Chandon est attaché car il lui fut confié pendant plusieurs années à la grande satisfaction des concepteurs [12]. Dans le contrôle de la marche des pendules, l’astrolabe à prisme joue un rôle analogue à celui des instruments méridiens. Les rapports annuels de la fin des années 20 signalent que les deux femmes, Edmée Chandon et Rose Bonnet, observent de concert à l’aide de l’astrolabe.

4.2. Le service photographique et la Carte du Ciel

Comme nous l’avons dit plus haut, la Carte du Ciel est lancée par Ernest Mouchez, alors directeur de l’Observatoire de Paris, lors d’un congrès international, en 1887. L’objectif est de cartographier la voûte céleste depuis dix-huit observatoires répartis sur le globe [13] et pourvus du même type de lunette photographique. Deux tâches incombent au personnel chargé de la Carte du Ciel : d’une part, la prise des clichés, d’autre part, leur mesure pour déterminer les coordonnées des étoiles portées sur chaque plaque de verre. Dès l’origine, les concepteurs perçoivent l’intérêt du recrutement féminin pour la seconde de ces tâches. L’organisation courante dans les observatoires associés est un bureau de mesures composé de femmes encadrées par un homme.

L’Observatoire de Paris se distingue car la direction du bureau des mesures est confiée, de 1892 à 1901, à Dorothea Klumpke (1861-1942). Américaine venue en France pour poursuivre ses études , titulaire d’une licence (1886) et d’un doctorat (1893) sur les anneaux de Saturne, Dorothea Klumpke ne peut intégrer le corps des astronomes du fait de sa nationalité. Pendant les années qui suivent immédiatement le départ de Dorothea Klumpke pour l’Angleterre où elle suit son mari l’astronome Isaac Roberts, aucun.e chef.fe de service n’est mentionné pour le bureau des mesures dans les rapports annuels. Mais, en 1922, quand Benjamin Baillaud écrit la lettre qui nous occupe, un homme en a repris les rênes. Six dames sont citées, les calculatrices permanentes étant Melle Delaveau, Mmes Clément, Bourgoin et Hervé, et les auxiliaires, Mme Gricouroff et Melle Bresson.

La prise des clichés est, quant à elle, assurée par les membres du corps des astronomes. Benjamin Baillaud détaille, dans son rapport pour l’année 1920, la part importante prise par Rose Bonnet dans le service de nuit. Sur les 287 poses d’une demi-heure réparties entre les neuf membres du personnel, elle en assure 50. L’année suivante, elle est l’auteur de 90 clichés sur 227.

Les dames du bureau de mesure de la Carte du Ciel [14]

4.3. Omniprésence

A côté du B.I.H. et de la Carte du Ciel, l’Observatoire de Paris poursuit ses missions traditionnelles de composition de catalogues (d’où l’évocation dans la lettre de « l’équatorial de l’ouest » [15] et des étoiles doubles [16]) ou d’observation de phénomènes exceptionnels (comètes, éclipses, etc.) Dans les rapports annuels, les noms d’Edmée Chandon et de Rose Bonnet ne sont donc pas cantonnés au service auquel elles sont plus particulièrement affectées. Comme leurs homologues masculins, elles sont multi-tâches.

A la fin des années 20, l’observation des étoiles doubles fait l’objet d’un passage de relais entre Edmée Chandon et Rose Bonnet. Cette dernière se voit confier l’équatorial de la Tour de l’Ouest et y engage un travail de comptage des étoiles binaires qu’elle complètera dans sa thèse intitulée « Spectres, périodes et excentricités des binaires » [17].

Dans les années 1930, Edmée Chandon consacre une part importante de ses travaux à des procédures de détermination de son équation personnelle [18], ainsi qu’à des travaux théoriques sur la libration physique de la Lune [19], les deux faisant l’objet de Notes à l’Académie des sciences.

4.4. Soutiens indéfectibles et oppositions tenaces

Lorsque Benjamin Baillaud fait valoir ses droits à la retraite en 1926, il est remplacé transitoirement par Henri Deslandres (1853-1948) puis par Ernest Esclangon (1876-1954) qui continue, comme son prédécesseur, à soutenir Edmée Chandon et ses consœurs. Le 7 avril 1930, une élection a lieu à l’Académie des sciences pour deux postes d’astronomes titulaires. Edmée Chandon y obtient 13 voix mais ses concurrents masculins en ayant décroché 34 ou 35 sont les seuls à être classés dans la liste présentée au ministre.

La mention portée sur la place Edmée Chandon de Nantes, inaugurée le 16 mai 2019, correspond à sa position dans le corps des astronomes mais elle restera astronome adjointe ne parvenant pas à devenir astronome titulaire.

Toutefois deux prix prestigieux, décernés par l’Académie des sciences, couronnent sa brillante carrière : le prix La Caille, en 1930, récompense sa thèse, et le prix d’Aumale, en 1939, salue ses travaux de mécanique céleste. Dans les deux cas, le jury est présidé par Emile Picard (1856-1941), secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, membre du Bureau de longitudes et du Conseil de l’Observatoire.

Dans sa notice du Dictionnaire des astronomes, Philippe Véron écrit « Elle prit sa retraite le 1er octobre 1941 ». Voilà un raccourci très étonnant ! Car Edmée Chandon ne choisit pas de quitter son poste auquel elle est très attachée. Elle y est contrainte par la loi du 11 octobre 1940 sur le travail féminin, édictée par le gouvernement de Vichy. Appliquant la devise officielle « Travail, Famille, Patrie », les services de l’État doivent licencier les femmes mariées et mettre à la retraite toutes les femmes de plus de 50 ans. Ernest Esclangon parvient à faire réintégrer Edmée Chandon en 1943 et tente une nouvelle fois de la faire accéder au rang d’astronome. Là encore, l’Académie des sciences préfère un homme.

Rose Bonnet, née 9 ans après Edmée Chandon, échappe au couperet de la loi de Vichy et peut poursuivre sa carrière. Toutefois, elle aussi fait l’expérience de l’impossibilité d’accès au dernier grade. Candidate en 1955 à un poste d’astronome titulaire, elle est classée première par le conseil de l’Observatoire mais rétrogradée 2ème par l’Académie des sciences. C’est donc à titre d’astronome adjointe qu’elle prend sa retraite en 1959.

5. Pour conclure provisoirement

On évoque souvent le « harem de Pickering » pour désigner ses nombreuses collaboratrices féminines de l’observatoire du Harvard College [20]. Un regard soucieux de dépasser le cliché montre que, même si tout n’est pas rose, Edward C. Pickering (1846-1919) respecte son personnel féminin, favorise les carrières, cite les contributions, encourage les présentations dans les congrès internationaux. Loin de moi l’idée d’évoquer un « harem de Baillaud », formule à l’emporte-pièce qui masque une réalité plus qu’elle ne la décrit. Le cataclysme de la Première Guerre Mondiale a obligé le directeur de l’Observatoire de Paris à remiser ses préventions et ouvrir grandes les portes de son institution aux femmes. Il reconnaît leurs qualités professionnelles dans cette lettre comme dans ses écrits officiels (Rapport annuel sur l’état de l’Observatoire de Paris) et académiques (Mémoires dans le Bulletin astronomique).

Comme nous l’avons vu dans le cas d’Edmée Chandon, le sinistre régime de Vichy met un coup d’arrêt à l’ouverture aux femmes du corps des astronomes. Faute d’archives, je ne suis pas parvenue à commenter tous les passages de la lettre (en particulier, la « tentative d’assassinat » qui n’a pas manqué de surprendre le lecteur). Rendre public le plaidoyer de Baillaud et montrer que les femmes purent compter sur des soutiens masculins à l’intérieur de la citadelle étaient ici mes modestes objectifs.

Post-scriptum :

Mes chaleureux remerciements à Emilie Kaftan qui m’a communiqué la lettre ainsi qu’à Jenny Boucard et Laurent Rollet, les premiers lecteurs de l’article. Leurs conseils avisés me furent très précieux.

Merci aussi aux relecteurs dont les noms ou pseudos sont SM et Angela Gammella pour leurs encouragements.

Article édité par Laurent Rollet

Notes

[1Nous nous contenterons de citer la brillante thèse d’Isabelle Lemonon-Waxin, intitulée La Savante des Lumières françaises, histoire d’une persona : pratiques, représentations, espaces et réseaux, soutenue le 8 juillet 2019 au Centre Alexandre-Koyré.

[2Astronomie des dames est le titre d’un ouvrage que l’astronome Jérôme Lalande (1732-1807) dédie en 1786 à celles qui veulent s’initier à la science du ciel. Jérôme Lalande s’est entouré de plusieurs collaboratrices dont il a loué les qualités dans ses écrits : Nicole Reine Lepaute (1723-1788), Marie Louise Dupiéry (1746-1830), Marie-Jeanne Amélie Lefrançais (1768-1832).

[3Le corps des astronomes regroupe les aide-astronomes, les astronomes adjoints et les astronomes.

[4Source de la photographie de Benjamin Baillaud : Wikipedia.

[5Cette lettre, conservée à la Bibliothèque de l’Observatoire de Paris sous la cote Ms 1060/V-A-3, m’a été communiquée par Émilie Kaftan, chargée des collections patrimoniales.

[6Voir Jérôme Lamy, La Carte du Ciel, EDP Sciences et Observatoire de Paris, 2012.

[7Source : Wikipedia.

[8Cette condition est précisée dans les articles 10 et 11 du titre II.

[9Voir David Aubin, L’élite sous la mitraille/ Les normaliens, les mathématiques et la Grande Guerre 1900-1925, Paris, Ed. Rue d’Ulm, 2018.

[10Le temps solaire vrai, lu sur les cadrans solaires et méridiennes, irrégulier, ne se prête pas à la mécanisation. La régularité des montres exige la création d’un temps solaire moyen. L’écart entre temps solaire vrai et moyen est ce qu’on appelle équation du temps. Il peut aller, au cours de l’année, jusqu’à 16 min en plus ou en moins.

[11Voir Jacques Gapaillard, Histoire de l’heure en France, Paris, Vuibert-Adapt, 2011.

[12A titre d’exemple, dans le procès-verbal de la séance du Bureau des longitudes du 9 juin 1920, A. Claude, membre adjoint, « cite quelques chiffres pour montrer la précision qu’atteignent les observations faites en 1916 par madame Chandon à l’Observatoire de Paris à l’aide de l’astrolabe à prisme. » : « Bureau des Longitudes - Procès-verbal de la séance du 9 juin 1920”, 1920-06-09, Les procès-verbaux du Bureau des longitudes », consulté le 22 juin 2019, lien.

[13En France, ce sont les observatoires de Paris, Alger, Bordeaux et Toulouse.

[14Collection de l’Observatoire de Paris.

[15Le bâtiment Perrault de l’observatoire de Paris comporte deux tours. Celle de l’Est est coiffée de la coupole Arago. Celle de l’Ouest contient une lunette à monture équatoriale remise en état et perfectionnée au cours des années 1880.

[16Rappelons qu’il existe deux types d’étoiles doubles : les doubles optiques dont la proximité n’est qu’apparente et les binaires qui constituent d’authentiques couples.

[17Michèle Audin montre dans son ouvrage Fatou, Julia, Montel, le grand prix des sciences mathématiques de 1918, et après…, Springer, 2009, que Rose Bonnet travaille avec Pierre Fatou (1878-1929) sur les binaires jusqu’à la mort prématurée de ce dernier, et qu’elle lui dédie sa thèse. Michèle Audin a aussi dressé le portrait de Pierre Fatou sur le site Images des mathématiques.

[18Erreur systématique liée à l’observateur dans son usage d’un instrument astronomique.

[19Vibration de la sphère lunaire due aux variations de l’attraction terrestre.

[20La talentueuse vulgarisatrice américaine Dava Sobel en a conté l’histoire dans The Glass Universe, Londres, 4th Estate, 2016.

Partager cet article

Pour citer cet article :

Colette Le Lay — «Du côté des lettres : Benjamin Baillaud et les femmes astronomes (1922)» — Images des Mathématiques, CNRS, 2019

Commentaire sur l'article

Laisser un commentaire

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?