Du nouveau dans l’affaire Maurice Audin

Le 23 mars 2012  - Ecrit par  Christine Huyghe Voir les commentaires (3)

Maurice Audin

En août 2011, le Monde [1] rapporte en ces termes des propos
de Cédric Villani, mathématicien lauréat de la médaille Fields en 2010
 [2] :

L’histoire compte nombre de mathématiciens engagés, contestataires, prêts à
remettre en cause les régimes trop autoritaires, tels Gaspard Monge, révolutionnaire
enragé, Evariste Galois, républicain acharné, Maurice Audin, militant anticolonnialiste.

L’hommage à Maurice Audin est appuyé. Maurice Audin était un mathématicien algérois.
Etudiant brillant, il travaillait à une
thèse en analyse fonctionnelle à la faculté d’Alger, quand il fut arrêté en juin 1957 par
l’armée française, torturé, et assassiné par un
militaire, probablement en juin 1957 [3].
Il a alors vingt-cinq ans, est marié à Josette Audin avec qui il a eu trois enfants
 [4]. Les circonstances exactes de sa
mort sont à ce jour encore inconnues.
Cependant, récemment, Nathalie
Funès, journaliste au Nouvel Observateur, a retrouvé un document signé du colonel Godard, alors commandant de la zone
Alger-Sahel, et nommant l’assassin de Maurice Audin. De plus, le colonel Godard
écrit que Maurice Audin a bel et bien été exécuté par un militaire. Ce qui est la toute première source écrite d’origine militaire qui n’accrédite pas la fable
(vérité officielle) de l’évasion de Maurice Audin. Elle relate sa découverte dans un
livre émouvant « Le camp de Lodi » [5]
et aussi dans son article du Nouvel Observateur daté du 1er mars « Révélations sur
l’affaire Audin ».

Le contexte de l’arrestation

La guerre d’Algérie a commencé en 1954, déclenchée par le Front de Libération Nationale
algérien (FLN). En janvier 1957, à la suite des tensions extrêmes
entre européens et musulmans à Alger, d’attentats
et d’exactions de part et d’autre, la « pacification » d’Alger est confiée au général
Massu et à ses parachutistes. L’armée exerce alors les fonctions de police et de justice
dans la capitale algérienne, au mépris des lois de la République, et de la guerre.
C’est ce qu’on appelle la bataille d’Alger [6]. Trois mille personnes, d’origine musulmane mais aussi
européenne, disparaissent pendant cette
période [7].

En particulier, les militants du parti communiste algérien (PCA), qui soutient le FLN, sont
inquiétés. Maurice Audin, membre du PCA, est arrêté le 11 juin 1957, alors qu’il n’a jamais
été mêlé au moindre attentat et s’est
borné à distribuer des tracts et à héberger d’autres militants. Le 21 juin 1957, il est
déclaré officiellement« évadé »
 [8].
L’historien et helléniste Pierre Vidal-Naquet
démontrera toutes les incohérences de cette thèse de l’évasion dans son
livre, « L’affaire Audin », paru en 1958 [9] et désignera un
coupable possible : un lieutenant du général Massu [10].

La soutenance de thèse « in abstentia »

Ce fut un fait marquant, qui sera célébré, quarante ans plus tard, à l’Institut Henri
Poincaré (IHP), ainsi que par deux textes,
l’un de Laurent Schwartz, l’autre de Josette Audin.

Revenons à cette année 1957. Le travail de Maurice Audin porte sur la notion d’indice d’un opérateur
 [11], notion qui est
désormais tout à fait classique, mais qui, alors, n’a pas été beaucoup étudiée. Il a
commencé sa thèse comme assistant à la faculté des sciences d’Alger, sous la direction de
René de Possel, et rencontre Laurent Schwartz au printemps, à Paris, pour lui
demander d’encadrer la fin de sa thèse. Laurent Schwartz,
qui a reçu en 1950 la médaille fields pour ses travaux sur les distributions, accepte,
bien qu’il souligne qu’il reste encore du travail à faire. Laurent Schwartz est aussi, à
cette époque, un partisan affiché de l’indépendance de l’Algérie. Aussi Maurice Audin lui
confie-t-il les difficultés auxquelles il est confronté à Alger, comme membre du PCA. Ce
sera leur seule rencontre.

A la disparition de son mari, Josette Audin, qui est professeur de mathématiques au lycée
d’Alger, remue ciel et terre pour savoir ce qu’il est devenu et alerte rapidement Pierre
Vidal-Naquet et Laurent Schwartz. C’est René de Possel qui a l’idée d’une
soutenance de thèse in
abstentia, qui aura lieu le 2 décembre 1957 à la Sorbonne. Le texte de Maurice Audin
qui contient au chapitre V, « un très beau
théorème spectral » comme le souligne Laurent Schwartz, est inachevé, et comporte
encore des erreurs. Jacques Dixmier et Laurent Schwartz complètent le travail par un
appendice apportant les corrections nécessaires. René de Possel fera
l’exposé au tableau. La publicité est réussie : la salle où a lieu la soutenance est comble. De nombreux
mathématiciens (et non-mathématiciens comme François Mauriac) sont présents.

Voici ce qu’en écrit Laurent Schwartz :

Au début de la séance, le président Favard demanda à haute voix dans la salle :
« Maurice Audin est-il présent ? » J’avais trouvé cette idée farfelue mais il avait raison
et le silence total qui suivit fut très impressionnant. (En fait, Audin était déjà mort).

L’organisation de cette soutenance de thèse est révélatrice du choc reçu par une
partie de la communauté des mathématiciens, vis-à-vis du sort réservé à Maurice
Audin et à sa famille.
Vidal-Naquet [12] commente en ses termes l’attitude de la communauté, qu’il oppose aux autres universitaires jugés par lui, plus indifférents.

Les mathématiciens, (Henri Cartan, Roger Godement, et beaucoup d’autres) en tout
cas, firent preuve d’une belle solidarité et d’une activité qui ne devait pas se démentir
pendant et depuis la guerre d’Algérie [13].

2012 : toujours pas d’épilogue

Les poursuites engagées (une plainte contre X) dès juillet 1957, par Josette Audin,
pour savoir ce qui est advenu de son mari, ne donneront rien. La lettre adressée
par celle-ci, en 2007, à Nicolas
Sarkozy [14],
demandant qu’enfin la lumière soit faite à propos de la disparition de Maurice
Audin, restera sans réponse. A ce jour, et alors que les témoins de cette affaire
disparaissent les uns après les autres, les circonstances précises de la mort de Maurice Audin
restent obscures, même s’il ne fait pas de doute qu’un ou des militaires soient à
l’origine de la mort du mathématicien. Jusqu’à présent prévalait l’hypothèse de Pierre
Vidal-Naquet, mettant en cause un lieutenant parachutiste. Voici, ce que Josette Audin a
dit à ce sujet à Pierre Vidal-Naquet (propos rapportés par ce dernier [15]).

Josette Audin était tenue au courant de mes efforts. Quand je commençai à lui
parler de « preuves », elle s’inquiéta, comme épouse et comme mathématicienne. Elle me fit
remarquer fermement que Maurice Audin n’était pas seulement pour elle un intellectuel
victime de l’arbitraire. Quand elle eut mon texte en main, avant sa publication, elle me
fit observer que je m’avançais un peu loin en insistant sur le rôle du lieutenant
Charbonnier : « Vous n’avez pas de preuves, seulement de fortes présomptions. »

Ironiquement, plus de cinquante ans après,
la découverte de la lettre du colonel Godard par Nathalie Funès, donne
raison à Josette Audin et surtout relance cette affaire. Les historiens Benjamin Stora et
Mohammed Harbi viennent d’adresser une nouvelle lettre au président de la République,
pour demander « la levée du secret défense sur tous les documents relatifs à cette
affaire » afin de « rétablir la vérité historique sur un événement marquant de la guerre
d’Algérie ».

Post-scriptum :

Le Nouvel Observateur du 22 mars 2012 publie un article de Nathalie Funès au titre explicite :
« Josette Audin veut la vérité sur la mort de son mari. » Y figure
une photocopie de la lettre du colonel Godard,
évoquant une « éxécution sur ordre » de Maurice Audin. Dans cet article, Josette Audin
s’associe à la requête de Benjamin Stora et Mohammed Harbi auprès du chef de l’Etat, pour
la levée du secret défense.

Il y eut d’autres soutenances de thèse « in abstentia » en mathématiques.
Lors de l’attentat au RER Port-Royal de décembre 1996, deux étudiants de mathématiques de l’Université de Paris 13,
Mohammed Benchaou et Younes Nait Slimane
figurent parmi les victimes.
Leurs thèses ont été soutenues « in absentia » le vendredi 27 juin 1997.

Je remercie Pierre Audin, auteur du site sur Maurice Audin,
dont j’ai utilisé la documentation, ainsi que François Sauvageot pour m’avoir signalé le livre d’algèbre de Godement.

Notes

[1sous la plume de Pierre le Hir.

[2l’équivalent du prix Nobel en mathématiques.

[3Ce n’est pas la version officielle.

[4dont l’aînée, Michèle Audin deviendra ,et est toujours, professeur à
l’Université de Strasbourg.

[5Editions Stock, 2012. Le camp de Lodi est un camp d’internement de français pendant la guerre d’Algérie.

[6relatée dans le
très beau film La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo.

[7Histoire de la guerre d’Algérie (1954-1962), Benjamin Stora, Editions la
Découverte.

[8Ces pseudo-évasions cachaient le plus souvent des meurtres.

[9aux éditions de Minuit, et adapté au cinéma en
2010 par François Demerliac sous le titre Maurice Audin, la Disparition. Le livre
de Vidal-Naquet ne sera pas poursuivi en diffamation.

[10qui fera
une brillante carrière.

[11Voici une formule : si $u$ est un opérateur linéaire entre deux espaces-vectoriels,
l’indice (éventuellement infini) vaut $dim (Ker(u))-codim (Im(u))$.

[12L’affaire Audin, 1989.

[13Dans ses mémoires,
Vidal-Naquet précise que Godement et Schwartz l’ont farouchement soutenu quand il a été mis à pied après
sa signature du manifeste des 121.
Godement s’est même débrouillé pour parler de la guerre d’Algérie dans son traité d’algèbre paru chez Hermann, tome 1, p.34 :

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[14après l’élection de ce dernier à la présidence de la République.

[15Pierre Vidal-Naquet.
Mémoires, le trouble et la lumière, 1955-1998, Seuil/La découverte.

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Pour citer cet article :

Christine Huyghe — «Du nouveau dans l’affaire Maurice Audin» — Images des Mathématiques, CNRS, 2012

Crédits image :

Image à la une - photos : collection privée.

Commentaire sur l'article

  • Du nouveau dans l’affaire Maurice Audin

    le 23 mars 2012 à 14:26, par Charles Boubel

    On peut aussi citer le livre bref et marquant La question d’Henri Alleg. Ce livre montre ce que pouvait signifier d’être détenu par l’armée en Algérie à cette époque.

    Journaliste, proche de Maurice Audin, arrêté au domicile et le lendemain de l’arrestation de ce dernier, détenu probablement au même endroit que Maurice Audin, Henri Alleg a raconté sa détention et les tortures subies dans La question.

    Répondre à ce message
  • Du nouveau dans l’affaire Maurice Audin

    le 23 mars 2012 à 22:48, par Christine Huyghe

    Oui, j’aurais dû signaler Henri Alleg et son livre, lui aussi publié par Jérôme Lindon, c’est-à-dire aux éditions de Minuit. Merci d’avoir réparé mon oubli.

    Répondre à ce message
  • Du nouveau dans l’affaire Maurice Audin

    le 24 mars 2012 à 09:50, par Bernard Hanquez

    La semaine dernière l’émission « La marche de l’histoire » (sur France Inter vers 13H30) a consacré plusieurs émissions à la guerre d’Algérie, et dans celle du mercredi 14 mars intitulée « L’escalade de la violence pendant la guerre d’Algérie », il a été question de l’affaire Maurice Audin.

    L’un des invité, élève de Maurice Audin à cette époque, en parle. On y entend également Frédéric Pottecher (chroniqueur judiciaire de l’époque) relater cette affaire.

    Cette émission peut être écoutée sur le site de France Inter (elle est également disponible en podcast).
    La séquence concernant Maurice Audin commence vers 10’30".

    http://www.franceinter.fr/emission-...

    Répondre à ce message

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