Einstein sur France-Culture

Le 10 août 2013  - Ecrit par  Étienne Ghys Voir les commentaires (4)

Cette semaine, France-Culture consacre quatorze heures à Einstein.
Vous avez bien lu : quatorze heures !
De lundi 12 à vendredi 16 août, de 9 heures à midi, on parlera du savant le plus célèbre au monde.

À vos podcasts ! Vous saurez tout sur l’homme qui tire la langue, $E=mc^2$, la théorie de la relativité, le savant distrait.

Le service « relation presse - communication » a eu la gentillesse de m’envoyer les fichiers audio avec trois jours d’avance.
Jusqu’à présent, je n’ai pu écouter « que » six heures d’émissions et je ne peux donc pas rendre compte de l’ensemble, que je finirai d’écouter plus tard, c’est promis.

Chaque journée (sauf celle de jeudi) sera organisée en trois temps : archives, documentaires, débats.
Un travail gigantesque, des documents exceptionnels, dont certains sont très émouvants.

Lundi 12 août : L’HOMME EINSTEIN

Mardi 13 août : L’ŒUVRE D’EINSTEIN 

Mercredi 14 août : EINSTEIN DANS SON SIÈCLE 

Jeudi 15 août : LE TESTAMENT SPIRITUEL D’EINSTEIN

Vendredi 16 août : LE LEGS D’EINSTEIN 

J’ai beaucoup aimé les émissions du mardi et beaucoup moins celles du lundi.
Dommage que les trois heures de lundi ne soient consacrées qu’à la vie privée d’un homme, indépendamment de sa vie scientifique.
Comment parler d’un physicien pendant trois heures sans parler de physique, surtout si l’on apprend qu’ « il ne pensait exclusivement qu’à la science » ?

Je ne crois pas du tout au mythe du génie isolé qui révolutionne la science tout seul.
La théorie de la relativité n’a pas germé toute seule dans l’esprit d’Einstein !
Le terreau scientifique de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième était si exceptionnellement riche que je crois pouvoir affirmer, sans faire de science-fiction, que si ça n’avait pas été Einstein, ça aurait été un autre, et qu’il n’aurait pas fallu attendre bien longtemps.

Ce qui m’intéresse, c’est beaucoup plus l’explosion de la physique nouvelle que la vie privée d’un homme. Plutôt que la photo de l’individu qui tire la langue, je préfère infiniment celle-ci (congrès de 1911)
 [1] :

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Certes, les physiciens qui participent au débat du mardi apporteront des nuances et des éclairages très intéressants.
Il expliquent très bien qu’après tout, la formation scientifique d’Einstein a été excellente, qu’il y avait des Maxwell, des Lorentz, des Poincaré, et des tas d’autres physiciens qui avaient préparé le terrain (auxquels j’ajouterais personnellement un certain nombre de mathématiciens, comme Riemann ou Hilbert, par exemple).
Et puis, comment passer sous silence cette armée de scientifiques lambdas, aujourd’hui complètement oubliés, sans lesquels Einstein n’aurait absolument rien pu faire.
La science est une aventure collective.

Pour comprendre la genèse de la théorie de la relativité, je ne pense pas qu’il soit utile de savoir qu’Einstein dormait beaucoup [2].
Je ne pense pas non plus que le fait qu’il ait abandonné un enfant ou qu’il ne souhaitait jamais les anniversaires, soit pertinent dans cette histoire.
Quand je pense qu’on a été jusqu’à étudier les circonvolutions du cerveau d’Einstein (post mortem !) pour tenter d’expliquer son « génie »...

Les documents d’archives présentés lundi sont passionnants, mais ce sont des documents bruts, qu’il faut analyser, trier, placer dans leur contexte, et surtout commenter.

On pourrait bien entendu étudier le « phénomène médiatique Einstein », essayer de comprendre comment et pourquoi notre culture populaire s’est emparée du personnage, ou plutôt d’une image du personnage, sans grand rapport avec une quelconque réalité.

On abordera la science mardi.
Les documents et les débats sont d’une très grande richesse.
Comme je l’ai écrit plus haut, les physiciens qui participent au débat replacent sans cesse Einstein dans son milieu scientifique.
Thibaut Damour par exemple rappelle qu’ « il ne faudrait pas penser qu’Einstein n’est pas passé par le moule universitaire » ou encore que « des zigotos comme Einstein, il y en a plein en physique ».

Je me demande seulement comment réagiront les auditeurs qui n’ont aucune idée a priori de la théorie de la relativité.
J’aurais aimé qu’on donne la parole en introduction, pendant une quinzaine de minutes par exemple, à l’un des physiciens invités — ils sont tous remarquablement pédagogues — pour une présentation claire de la théorie.
Les béotiens devront se contenter d’ « explications » qui me semblent bien simplistes :

Toujours soucieux de se faire comprendre des enfants et des gens simples qui lui posaient des questions et voulaient comprendre la théorie, Albert Einstein résumait sa théorie en ces termes : « Posez votre main sur un poêle pendant une minute, cela va vous sembler durer une heure. Restez assis une heure à côté d’une jolie fille, cela va vous sembler durer une minute. La relativité, c’est ça » !.

Plus loin, un document étonnant de Marlène Dietrich me laisse un peu pantois :

Il a dit une chose si merveilleuse. Quelqu’un lui a dit « M. Einstein, je suis idiote, je suis bête, je ne comprends pas votre théorie de la relativité ». Alors, …, il a dit : « Je vais vous expliquer Madame. La théorie, c’est ça : quand est-ce que la ville de Zurich s’arrête à ce train ». Vous ne trouvez pas ça merveilleux ?

Merveilleux ? Bof...

J’ai adoré en revanche un discours plein d’humour de Bernard Shaw présentant la théorie de la relativité d’une manière finalement assez astucieuse.

Un passage très intéressant parle de la nécessité, apparue à peu près à l’époque d’Einstein, de coordonner les horloges des différentes gares : la fameuse précision suisse.
On dit d’ordinaire qu’Einstein a rompu avec l’idée de temps absolu qui s’imposerait à notre intuition comme une « évidence ».
C’est peut-être vrai, mais j’ai souvent pensé au contraire que c’est la physique de Newton, en imposant un temps absolu, qui a rompu avec « l’évidence » du temps relatif.
Imaginez un instant que vous êtes au Moyen-âge, sans internet, sans téléphone.
Vous savez bien que d’autres êtres humains vivent dans d’autres pays, et vous pouvez peut-être leur envoyer des messages, qui prendront quelques semaines à leur parvenir.
Je ne sais pas si les historiens ont étudié cette question de nature psychologique, mais il me semble que dans ces conditions, l’idée même qu’il existe un temps universel que tous les hommes partagent ne s’impose pas à l’intuition.
J’aurais tendance à penser qu’au contraire, sans moyens de communication, chacun s’imagine dans son temps local, corrélé mais différent de celui du village voisin.
Il a fallu attendre l’arrivée des horloges sur les clochers qui sonnent une heure que je peux partager avec d’autres, pour que l’idée d’un temps universel puisse faire son chemin.
L’idée d’un temps absolu était peut-être contraire à l’intuition lorsque Newton la plaça à la base de la science ?
Un intervenant du mardi exprime cela joliment en disant qu’ « avec Newton, c’est le bon Dieu qui tient l’horloge ».
Dans un sens, Einstein est peut-être revenu à l’intuition initiale en se demandant le sens que peut avoir pour moi l’affirmation qu’un train est parti à midi de Genève s’il se trouve que je suis à Zurich.

Je n’ai lu personnellement qu’un seul texte d’Einstein, mais il m’a fortement impressionné.
Lorsque j’étais en terminale, j’ai emprunté à la bibliothèque de mon lycée son livre intitulé « La théorie de la relativité restreinte et générale ».
On lit dans l’introduction :

Ce petit livre a pour but de faire connaître, d’une manière aussi exacte que possible, la théorie de la relativité à ceux qui s’intéressent à elle au point de vue général, scientifique et philosophique, mais qui ne possèdent pas l’appareil mathématique de la physique théorique. L’auteur n’a pas ménagé sa peine pour présenter les idées fondamentales d’une manière claire et simple et, en gros, dans l’ordre et la connexion dans lesquels elles ont réellement pris naissance. Puisse ce livre être un stimulant pour beaucoup de lecteurs et leur faire passer quelques heures agréables.

Einstein fait partie de ces grands scientifiques qui « n’ont pas ménagé leur peine » pour expliquer leurs travaux au plus grand nombre. Cet ouvrage est lumineux.

En effet, ce livre a été très stimulant pour moi : merci Einstein !
Au point que — oserais-je l’avouer aujourd’hui ? — j’ai décidé de ne pas le rendre à la bibliothèque.
Je vois régulièrement le livre qui me nargue sur les étagères de mon bureau et je n’ose plus regarder le tampon qui indique la date attendue de retour.
J’espère qu’il y a prescription mais si le bibliothécaire de mon lycée roubaisien lit ceci, je promets de lui renvoyer sur simple demande.

Alors, écoutez ou podcastez les quatorze heures sur France-Culture !

Mais peut-être serait-il bon auparavant de lire « La théorie de la relativité restreinte et générale ».
En collection de poche, il ne vous en coûtera que 13,5 € (car je n’ose vous conseiller de le voler).

Maintenant, je vais écouter la suite...

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MISTER ALBERT, DOKTOR EINSTEIN
du lundi 12 au vendredi 16 août

9h-12h GRANDE TRAVERSEE / ALBERT EINSTEIN par Christine Lecerf / réal : Pascale Rayet

En 1919, à la faveur d’une éclipse du soleil, la théorie de la relativité est vérifiée. Un mythe est né. Né en Allemagne en 1879 et mort en exil à Princeton en 1955, Albert Einstein incarne le génie du XX° siècle. Mais qui connaît vraiment l’homme Albert Einstein ? Et qui sait ce que le savant nous a légué ? Comme le remarquait très justement son ami Charlie Chaplin : le génie est le contraire du comique, on applaudit le second parce que tout le monde le comprend, on acclame le premier parce qu’on ne le comprend pas. Plus de cinquante après sa mort et près d’un siècle après la publication de ses théories révolutionnaires sur l’espace et le temps, la matière et la lumière, la star Einstein continue de rayonner sur notre présent. Pas un jour sans Einstein, du laser au GPS en passant par les portes automatiques. Mais l’image planétaire du savant malicieux qui tire la langue en écrivant sa célèbre formule E=mc2 sur le tableau noir de la science est trompeuse. Elle occulte la part de tragédie toujours à l’œuvre dans une comédie réussie...

Lundi 12 août

9h Archives Souvenirs et témoignages

10h Documentaire Le tempérament Einstein

11h Débat L’homme Einstein entre ombre et lumière

Mardi 13 août

9h Archives Scientifiques et philosophes racontent

10h Documentaire Le style Einstein

11h Table ronde Existe-t-il une méthode Einstein ?

Mercredi 14 août

9h Archives Le savant et le XX° siècle

10h Documentaire Einstein à l’épreuve de l’histoire

11h Table ronde Einstein : homo politicus ?

Jeudi 15 août

9h-10h Documentaire Voyage en Palestine

11h-12h Documentaire Dear Mister Einstein : la correspondance

Vendredi 16 août

9h Archives Hommages et postérité

10h Documentaire Einstein, Sisyphe heureux

11h Table ronde Einstein, dépassé ou visionnaire ?

Notes

[1Vous connaissez ce jeu « Où est Charlie ? » ?
Trouvez donc Einstein parmi la masse de ses collègues !

[2J’entends par exemple l’affirmation que « les neurologues de Zurich sont convaincus qu’Einstein est un génie parce qu’il a beaucoup dormi ».

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Pour citer cet article :

Étienne Ghys — «Einstein sur France-Culture » — Images des Mathématiques, CNRS, 2013

Commentaire sur l'article

  • Einstein sur France-Culture

    le 10 août 2013 à 17:06, par levangileselonsaintmatheux

    Bonjour Etienne,
    Albert Einstein est le deuxième debout en partant de la droite.
    Cette photo a le don de m’agacer, puisqu’il s’agit d’une photo « tronquée ».
    Pour le reste, je prépare un commentaire pour demain.
    Jean.

    Répondre à ce message
    • Einstein sur France-Culture

      le 10 août 2013 à 17:47, par Étienne Ghys

      Albert Einstein est le deuxième debout en partant de la droite.

      Bravo ! Mais faut convenir que ce n’était pas difficile. Le vrai jeu « Où est Charlie ? » est un peu plus difficile :-)

      Cette photo a le don de m’agacer, puisqu’il s’agit d’une photo « tronquée ».

      Oui, c’est vrai. Non seulement tronquée, mais aussi truquée ! En particulier, on voit Solvay au premier rang, troisième à partir de la gauche, mais il n’était pas présent, même si c’est lui qui finançait le congrès ! Le photo-montage est un peu grossier :-)

      Répondre à ce message
  • Einstein sur France-Culture

    le 14 août 2013 à 13:11, par Karen Brandin

    « Pour comprendre la genèse de la théorie de la relativité, je ne pense pas qu’il soit utile de savoir qu’Einstein dormait beaucoup [2]. Je ne pense pas non plus que le fait qu’il ait abandonné un enfant ou qu’il ne souhaitait jamais les anniversaires, soit pertinent dans cette histoire. »

    Bien sûr mais il faut peut-être y voir une tentative de séduction vis à vis du grand public, rien de plus. Cela me semble une démarche assez pédagogique finalement de débuter ce « cycle » pour une incursion dans la vie de l’homme ; en tant que scientifique, le personnage est écrasant et joue régulièrement le rôle de trou noir en absorbant l’ensemble des contributions connexes à ses travaux alors de rappeler qu’il était faillible, que pour lui aussi « choisir, c’est renoncer », l’humanise d’une certaine manière sans pour autant l’affaiblir car on pardonne tout aux « génies ».

    Ensuite, lorsque grâce à votre billet, j’ai eu connaissance de ces futures émissions, je reconnais ne pas avoir pu m’empêcher de me dire « encore Einstein » (et dieu sait que je n’ai qu’une idée très intuitive de ses travaux). Si on a échappé de justesse à « La relativité pour les nuls », une autre collection ne nous pas épargnés avec « 3 minutes pour comprendre les grandes théories d’Einstein ». Pauvre homme, il est sur tant de posters, de tee-shirts voir de compléments alimentaires que c’est désolant.

    Pour France-Culture, c’est finalement un vrai-faux risque. Ils auraient annoncé un cycle de 12 heures autour des travaux de Kummer, Dedekind ou Grothendieck, j’aurais été d’abord bien plus heureuse et aussi plus admirative car le cas échéant il fallait vraiment être audacieux.
    Sans doute, l’idée de la relativité se prête davantage aux expériences de pensée mais « vulgariser » devrait être une entreprise durable qui pourrait à la fois vous inciter à aller plus loin et ouvrir une voie vers l’autonomie. Ce talent là est l’un des plus précieux et des plus rares.

    Combien de fois j’ai cru en écoutant Pierre Cartier ou en lisant Panorama des mathématiques pures de Jean Dieudonné, j’ai cru avoir saisi la nature de certains objets ou concepts et combien de fois en prenant mon crayon je me suis rendue compte que non seulement la route était encore longue mais qu’elle était tout juste visible.
    Ceci dit, il faut parfois se résigner modestement à n’assister qu’au vernissage ...

    Enfin, toutes générations confondues, pour peu que l’on s’intéresse aux sciences, on est confrontés au moins deux fois par an dans diverses publications à cette photo du congrés de Solvay au point qu’elle a fini par perdre tout son charme, voire toute sa signification. La seule reproduction que de mon côté je souhaiterais acquérir sans pouvoir me le permettre c’est Einstein et Gödel en promenade ...

    Répondre à ce message
  • Einstein sur France-Culture

    le 14 août 2013 à 22:42, par Étienne Ghys

    Merci pour le commentaire.

    « Bien sûr mais il faut peut-être y voir une tentative de séduction vis à vis du grand public, rien de plus. »

    C’est une question de point de vue. En ce qui me concerne, je ne pense pas que pour « séduire le grand public » il soit nécessaire de faire croire que la science se fait par quelques individus déconnectés du reste du monde... On aurait pu présenter des documents tout aussi passionnants sur l’ambiance scientifique au début du 20 ème pour montrer l’immense richesse de cette période. Pourquoi faudrait-il aller dans le sens de la facilité et continuer sans cesse à parler du mythe du génie ? Par ailleurs, je ne pense pas que des auditeurs prêts à écouter 14 heures sur Einstein soient précisément « grand public »...

    Etienne Ghys

    Répondre à ce message

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