Et si on rajoutait une droite à l’infini ?

Le plan et la droite à l’infini

Piste bleue 1er août 2010  - Ecrit par  Christine Huyghe Voir les commentaires (1)

Le plan est infini mais si à l’infini, on ajoute une droite, on obtient un nouvel espace où les courbes se referment. Un monde où les droites sont des cercles, où les droites parallèles se rejoignent. Un nouveau monde pour la géométrie.

Pourquoi aller voir à l’infini ?

Evidemment, il y a l’injonction poétique [1]

$ $

Infini, montre un peu tes papiers !

mais l’injonction poétique n’engage pas encore le
mathématicien.

Plus intriguante pour le géomètre est la nécessité de
l’introduction de la perspective pour représenter dans le plan des figures
dans l’espace, utilisée depuis au moins le mathématicien et peintre
Piero della Francesca.
Observons la photographie ci-dessous, les droites parallèles ont l’air de se
couper au loin, à l’infini [2]. Plus précisément, cinq directions de droites parallèles semblent se couper à l’infini en des points que, depuis la renaissance, on appelle des points de fuite.

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pieds de lavande sous la neige

Ainsi, dans cette vue ci-dessous du Palazzo Spada par Francesco Borromini,
le peintre introduit un point de fuite
qui permet de reproduire cette illusion des droites parallèles qui se coupent à l’infini. C’est le point où ont l’air de se couper les droites parallèles du tableau : les linteaux soutenant la voûte et les joints parallèles du carrelage qui sont dans l’axe de la voûte. Ce point de fuite
se situe donc au niveau de la statue, au fond de la voûte.

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Palazzo Spada

Nous verrons ici que pour les mathématiciens, ce n’est pas une illusion. Dans le bon espace, obtenu en
rajoutant au plan une droite « à l’infini », les droites parallèles se coupent
effectivement « à l’infini ».

Avant de regarder ce qui se passe à l’infini dans un plan, regardons d’abord
ce qui se passe à l’infini sur une droite, où la situation est plus simple.

Où l’on rajoute un point à l’infini à une droite

Posons un cercle sur une droite, en fixant le point $n$,
comme sur la figure ci-dessous. On remarque qu’à chaque
point de la droite, on peut associer un point du cercle, en associant
à un point $D$ de la droite, le point $d$ obtenu en intersectant la droite $(nD)$ avec
le cercle. Le point $O$ diamétralement opposé à $n$ est alors envoyé sur lui-même.
Nous associons le point $a$ du cercle au point $A$ de la droite, $b$ à $B$, et ainsi de suite, $O$ qui est à la fois sur le cercle et sur la droite
est associé à lui-même.

projection stéréographique

On a ainsi
un procédé qui permet de replier la droite sur le cercle. Le sommet $n$
du cercle ne correspond à aucun point de la droite, mais intuitivement correspond
à un point situé à l’infini sur la droite (à droite ou à gauche). Vue repliée sur le
cercle, notre droite a donc un point à l’infini : c’est le point $n$. Voilà, nous avons
refermé la droite sur elle-même, en un cercle ! En ajoutant un point, que nous
appellerons point à l’infini et où se rejoignent finalement « l’infini à droite »
et « l’infini à gauche » de la droite.

Nous pensons maintenant à notre cercle comme étant la réunion de la droite
et du point $n$.
Retirons à présent un point du cercle,
la partie du cercle qui reste, une fois dépliée, est une droite, et le
point à l’infini de cette droite est le point que nous venons de retirer du cercle.
Que se passe-t-il si nous nous promenons sur ce cercle ? Pensons à un cercle de
rayon très grand : un observateur sur ce cercle voit en fait une ligne, une droite.
C’est effectivement ce qui se passe : un observateur sur ce cercle voit une droite.

En résumé, un cercle c’est une droite et un point, qui est le point à l’infini
de la droite. [3] Moralement, retirer un point de ce cercle revient à le voir à l’infini, à l’envoyer à l’infini.

Dans la suite, nous penserons aux droites comme complétées par ce procédé par un point à
l’infini.
 [4]

Avant de passer au plan, expliquons ce qu’est la pente d’une droite, terme mathématique
qui correspond à la notion de pente d’une côte.

La pente d’une droite

Plaçons-nous dans le plan et fixons un point $P$ de notre plan. Notons $(X)$ la droite horizontale passant par $P$.
Une droite $(D)$ qui coupe $(X)$ le fera avec un certain angle
$a$. Cet angle détermine la pente de $(D)$ avec notre axe $(X)$, c’est-à-dire la
difficulté de la montée, pour utiliser une métaphore cycliste. Si l’angle
est petit, la pente est elle-même petite. Au point que si $(D)$ n’est autre que l’axe
$(X)$, alors la pente est nulle. Et si l’angle se rapproche de $90°$, c’est-à-dire
si $(D)$ devient perpendiculaire à $(X)$, alors la pente est de plus en plus grande
(on dit qu’elle tend vers l’infini) et aucun cycliste
ne pourra plus l’escalader. Cette grandeur est étroitement reliée au pourcentage de montée d’une route.

Précisément, traçons comme sur la figure un triangle rectangle de sommet
$O$, dont l’hypoténuse est sur la droite $(D)$ et dont le côté sur l’axe $(X)$ est de longueur
$1$, alors la pente est donnée par la longueur du troisième côté. Si l’angle vaut 45°, la pente vaut
$1$, si l’angle vaut 60°, la pente vaut $1,732$... approximativement.

Et pour ceux qui veulent une formule

La pente $p$ d’une droite sera donnée par
\[p=tan(a),\]

où $tan$ est la tangente.
Le pourcentage de la montée est en fait égal à $sin(a)$.

Deux droites parallèles ont la même pente relativement à la droite $(X)$,
c’est même ce qui les caractérise. Bien entendu une droite parallèle à l’axe $(X)$ a une pente nulle, tout comme
l’axe $(X)$. Les droites qui ont une pente infinie sont toutes les droites
perpendiculaires à $(X)$.

pente des droites

Où l’on rajoute une droite à l’infini au plan

Aux droites, nous avons rajouté un point. A un plan,
nous allons rajouter
toute une droite à l’infini : $(H)$. Comment décrire ce nouvel espace ? Dans le plan, nous sommes
... dans le plan et nous ne pouvons rien voir de nouveau. Pour comprendre un peu mieux la
situation, nous allons expliquer comment les droites du plan coupent la droite
à l’infini que nous allons ajouter.

Commençons d’abord par l’axe horizontal $(X)$, il
coupe la droite à l’infini en un point $Q$. Suivons maintenant une autre droite
$(D)$. Eh bien elle va couper la droite à l’infini en un point $A$ à une distance de $Q$
qui est précisément égale à la pente que fait la droite $(D)$ avec l’axe $(X)$. Ce point
ne dépend donc que de la pente de $(D)$, autrement dit, deux droites parallèles se coupent
au même point de la droite à l’infini, puisqu’elles ont la même pente (éventuellement
négative).

droite à l’infini

Et qu’advient-il des droites perpendiculaires à $(X)$ ? La règle exposée ci-dessus est
toujours valable une droite perpendiculaire à l’axe $(X)$ coupe la droite à
l’infini en un point situé à distance infinie de $Q$, c’est-à-dire au point à l’infini de
notre droite à l’infini $(H)$. Gardons en effet à l’esprit que les droites dans cet espace sont des droites complétées par un point à l’infini.

Grâce à cette construction, nous justifions l’affirmation qui suit :

les droites parallèles sont
les droites du plan qui se coupent à l’infini, c’est-à-dire sur la droite à l’infini.

Reprenons à présent la photographie des pieds de lavande du début : sur cette
photo, le plan est mis à plat mais on voit clairement cinq points à l’horizon correspondent à cinq directions de droites parallèles. La droite à l’infini se trouve
alors à l’horizon sur cette photographie.

Où l’on envoie des droites à l’infini.

Et maintenant, un tour du propriétaire ! Voici quelques caractéristiques de cet espace, que nous ne faisons
que décrire.

Le plan, c’est le plan de la feuille de papier. Au bout, une droite.
Ce qui est d’abord rassurant c’est que les droites de notre brave
plan se referment à l’infini, exactement de la même façon que
précédemment nous avons refermé une droite en un cercle. C’est
rassurant parce que du coup notre espace n’a pas de bord, donc pas de bout : on ne peut pas tomber. Ouf !

Maintenant, dans cet espace, il y a désormais une droite de plus que dans le plan.
Rappelons-nous le paragraphe précédent : retirer un point revient à l’envoyer à l’infini. Et que ce passe-t-il
ici si nous retirons une droite de notre nouvel espace ? De façon analogue à ce qui
précède, cela revient à envoyer cette droite à l’infini et ... il nous reste un plan,
mais un autre que celui de départ. En faisant cette opération, en retirant une droite, nous avons en fait changé de droite
à l’infini. C’est vraiment ainsi qu’il faut y penser. Des points auparavant sur la droite à l’infini apparaissent, tandis
que les points situés sur la droite que nous venons d’enlever sont maintenant
rejetés à l’infini.
Notre nouvel espace est constitué d’un plan et d’une droite. Retirer une
droite de cet espace revient à envoyer à l’infini tous les points situés sur cette droite.

Pour mieux comprendre, regardons ce que devient une configuration de droites
dans le plan quand nous envoyons une droite à l’infini. Par exemple, prenons
deux droites $(E)$ et $(F)$ qui se coupent en un point de $(D)$ dans le plan de la feuille de papier et envoyons cette droite $(D)$ à l’infini : nous voyons alors les droites $(E)$ et $(F)$ qui se coupent désormais à l’infini c’est-à-dire que nous les voyons parallèles !

Illustrons ce que cela donne pour la configuration de droites ci-dessous, tracée dans le plan
de la feuille de papier, lorsque nous envoyons la droite rouge à l’infini.

configuration de droites

Nous nous retrouvons dans un nouveau
plan où nous voyons ces mêmes droites dans la configuration suivante.

configuration de droites (autre vue)

En effet, quand nous envoyons la droite rouge à l’infini, les droites
$(E),(F),(H)$ se coupent alors à l’infini et deviennent donc parallèles, tandis
que $(E)$ et $(E')$ se coupent dans ce nouveau plan et sont sécantes.

Jouons encore un petit peu à envoyer des droites à l’infini avec des
configurations géométriques un peu plus compliquées que des droites, par exemple
avec une ellipse, c’est-à-dire un cercle un peu déformé. La trajectoire de la Terre autour du Soleil forme une ellipse.

ellipse

Envoyons à l’infini la droite $(D)$, tangente à l’ellipse. Que voyons-nous ?

(E) 2e vue

Une toute autre courbe : une parabole, c’est-à-dire une courbe qui est
tangente à l’infini.

Envoyons maintenant à l’infini la droite $(D')$, nous voyons désormais

(E) 3e vue

encore une autre courbe, en deux morceaux : une hyperbole. En effet, la droite rouge coupe l’ellipse de départ en deux morceaux, qui vont donner
les deux branches de l’hyperbole. Les points sur les branches de
l’ellipse qui se rapprochent de la droite rouge sont maintenant des points sur
notre hyperbole qui s’éloignent vers l’infini.

Et si nous envoyons à l’infini une droite qui ne coupe pas l’ellipse, nous
voyons toujours une ellipse.

Voici une explication sommaire mais plus précise de ce phénomène.

Parmi les coniques, les ellipses sont celles sans point à
l’infini, les hyperboles ont deux points à l’infini et les paraboles ont un et un seul
point à l’infini. Quand on envoie une droite à l’infini, l’ellipse $(E)$ reste une
conique. De quelle sorte ? Eh bien il suffit de compter les points à l’infini. Dans le
premier cas, la droite $(D)$ est tangente à l’ellipse, donc a un unique point
d’intersection avec cette ellipse. Si on envoie cette droite à l’infini, la courbe $(E)$
coupe cette droite à l’infini en un unique point et c’est donc une parabole. Dans le deuxième
cas $(D')$ a deux points d’intersection avec l’ellipse. Quand nous l’envoyons à l’infini,
nous avons une conique qui a deux points à l’infini : c’est une hyperbole.

En fait, dès que l’on a une conique comme l’une des trois courbes ci-dessus, il existe une droite qui l’évite. En envoyant
cette droite à l’infini, on voit une ellipse dans le plan qui reste.

Où l’on compte les points d’intersection.

On le pressent sur les exemples ci-dessus : travailler dans cet espace, qu’on appelle
le plan projectif, est très utile parce qu’il simplifie certaines situations. Par exemple,
deux droites distinctes dans cet espace ont toujours un point d’intersection. Dans cet espace, toutes les coniques,
comme les courbes présentées ci-dessus, sont des ellipses.

En considérant l’infini, on voit en réalité des points d’intersection
qui manquent. Prenons
les deux hyperboles ci-dessous,

intersection d’hyperboles

qui ont deux points d’intersection. Voici un détail de cette intersection
sur les branches de ces deux hyperboles dans un même quadrant où on a
bien un seul point d’intersection.

détail intersection d’hyperboles

A l’infini,
nous voyons la figure suivante

intersection d’hyperboles, à l’infini

deux ellipses, qui se coupent en quatre points. Ainsi, nous avons
trouvé deux points d’intersection supplémentaires. Les deux points d’intersection de la première figure se retrouvent bien sûr comme deux des quatre points d’intersection
des deux ellipses ci-dessus. Et voilà l’explication : nos deux hyperboles ont des asymptotes
parallèles, elles se coupent en deux points à l’infini correspondant aux directions
des asymptotes.

C’est un fait général :
des coniques s’intersectent en $4$ points au plus.

Et si nous ajoutons à cela les nombres complexes ...

On dispose
alors dans le plan projectif complexe, c’est-à-dire le plan complexe auquel on a rajouté
une droite complexe à l’infini, du théorème d’intersection de Bézout :

Soient $C_1$ et $C_2$ deux courbes dont on considère les points à coordonnées des nombres complexes, définies par
des équations polynômiales de degrés $d_1$ et $d_2$ en deux variables,
alors le nombre de points d’intersection de $C_1$ avec $C_2$ [5] est égal à $d_1d_2$.

Par exemple, dans le paragraphe précédent, les paraboles, hyperboles ou ellipses sont
de degré $2$, i.e. définies dans le plan, muni de coordonnées $(x,y)$ par une
équation du type
\[ax^2+by^2+cxy+dx+ey+f=0.\] Deux telles courbes se rencontrent en général en $4$ points dans le
plan projectif complexe. Dans l’exemple précédent, les courbes sont réelles et les points
d’intersection aussi, à condition bien sûr que nous nous placions dans le plan projectif
réel et pas seulement dans le plan.

Où l’on apprend que le plan projectif n’est plus au programme de l’agrégation de mathématiques.

Depuis 2010 en effet, cet espace que nous venons de décrire, qui s’appelle
le plan projectif, n’est plus
au programme de l’agrégation de mathématiques. Les étudiants
qui préparent ce concours ignorent ainsi
pourquoi les droites parallèles se coupent à l’infini. Est-ce bien raisonnable ?

Post-scriptum :

Pour un autre point de vue sur l’infini voir également l’article de Erwan Brugallé et Julien Marché L’infini est une droite comme les autres

Pour en savoir plus, on peut par exemple consulter, au niveau
L3, l’excellent livre « Géométrie » de Michèle Audin.

Je remercie, pour leurs suggestions et conseils dans l’élaboration de ce texte : Michèle Audin, Serge Cantat, Claire, Jean-Pierre et Rutger Noot.

Notes

[2Merci à François Rouvière pour cette photographie somptueuse, publiée dans le livre
« Géométrie », de Michèle Audin

[3Il y a derrière
cette affirmation une justification mathématique qui dépasserait le cadre de cet
article.

[4Les lecteurs savants auront reconnu une droite projective.

[5comptés avec
multiplicités

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Pour citer cet article :

Christine Huyghe — «Et si on rajoutait une droite à l’infini ?» — Images des Mathématiques, CNRS, 2010

Commentaire sur l'article

  • Et si on rajoutait une droite à l’infini ?

    le 5 juillet 2010 à 21:30, par ducanh

    Bonjour,

    Pourquoi ce plan est enlevé ? Qui l’a décidé ?

    Répondre à ce message

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