Étudiants étrangers pauvres, passez votre chemin !

Le 2 décembre 2018  - Ecrit par  Charles Boubel Voir les commentaires (1)

L’annonce d’un décuplement des droits d’inscription dans les universités françaises pour les étudiants extra-européens me consterne. J’espère le retrait rapide de la mesure.

Le Premier ministre a récemment annoncé une forte hausse des droits d’inscription dans les universités françaises pour les étudiants hors UE à la rentrée prochaine (dans le cadre de la « stratégie d’attractivité », voir pp 18 sq. de ce dossier de presse du gouvernement ou sur le site de Campus France, l’organisme par lequel la plupart des étudiants étrangers doivent passer pour s’inscrire en France).

Les faits

Le décret n’est pas encore paru mais l’annonce est précise et donnée comme acquise dans ces documents officiels.

Je cite le 1e document page 18 : « Dans le cadre de la stratégie d’accueil et d’attractivité et à compter de la rentrée 2019, les étudiants internationaux qui ne sont pas ressortissants d’un pays de l’Espace Économique Européen ou de la Suisse et qui s’inscrivent pour la première fois dans un cycle supérieur de formation en France seront amenés à acquitter des frais d’inscription différenciés, qui apporteront plus d’équité. Ils s’établiront désormais à 2 770€ en licence et 3 770€ en Master et Doctorat ». Pour comparer, les frais annuels pour les étudiant(e)s français ou d’autres pays de l’Union Européenne sont respectivement de 170€ en licence, 243€ en master et 380€ en doctorat.

Certaines universités ou composantes d’université ont déjà annoncé s’opposer à la mesure. Certains universitaires se sont aussi exprimés, pour s’y opposer également ou, plus rarement me semble-t-il, s’en réjouir.

Cette mesure annoncée me scandalise. Je la trouve injuste et particulièrement bête.

Les arguments du gouvernement, en très bref

Selon le gouvernement, elle s’inscrit dans sa « stratégie d’attractivité pour les étudiants internationaux ». Il est paradoxal de présenter un décuplement des frais d’inscription comme une mesure pour attirer les étudiants étrangers ! Voici le raisonnement présenté : ces frais élevés enrichiront (modestement) les universités et leur permettront donc d’attirer davantage d’étudiants étrangers. En outre les étrangers seraient à l’avenir attirés par un prix élevé, « signalant » des études de qualité. Pardon [1] ? Dans les faits, la Cour des Comptes (voir lien plus bas) relève par exemple que la Suède, qui a fortement relevé les droits d’inscription universitaire pour les étrangers extracommunautaires en 2011, a alors connu une baisse de 30% des arrivées de tels étrangers, baisse ramenée à 23% en 2016. En outre, rien ne garantit que cette nouvelle ressource ne sera finalement pas répercutée en une baisse de la dotation des universités par l’État. Notre pays les sous-finance chroniquement, quel que soit le pouvoir en place. Il y a donc des raisons structurelles à cela, et ce scénario peut sembler probable. Un argument du gouvernement a aussi été de dire que, l’université étant financée par l’impôt, il est normal de la faire payer davantage aux personnes étrangères qui ne s’en acquittent pas (plus exactement dont les parents ne s’en acquittent pas, car un(e) étudiant(e) arrivant en France paye des impôts, à hauteur de ses ressources, via la TVA notamment, qui est la première ressource de l’État).

Pourquoi je trouve tout ceci au contraire injuste et bête, et au fond simplement xénophobe.

  • La mesure va mécaniquement évincer de notre enseignement supérieur les étudiants étrangers venant de pays pauvres. Quelques exemptions sont prévues (décrites dans les liens donnés plus haut) mais elles seront loin de couvrir l’ensemble des étudiants étrangers aux revenus faibles aujourd’hui inscrits dans une université française. C’est injuste, contraire à nos valeurs et probablement illégal (voir pour les détails cette note de Paul Cassia, professeur de droit public à l’université Panthéon-Sorbonne). L’université transmet un savoir et des compétences aux étudiant(e)s sans distinction selon leur nationalité ou richesse. Sans mots, ceci véhicule des valeurs collectivement précieuses et auxquelles je tiens.
  • Cette injustice se double de bêtise. Notre pays attire des étudiants étrangers aussi parce que les droits d’inscription universitaires y sont très réduits. À long terme, il en profite : les étudiants étrangers d’aujourd’hui contribuent, et contribueront d’autant plus demain, au rayonnement de notre pays, à l’usage de la langue française dans le monde (que le gouvernement dit précisément vouloir promouvoir), ainsi qu’à l’économie française durant leur séjour. Voyez arguments, sources et panorama comparatif européen dans ce rapport de la Cour des Comptes sur (entre autres) ce sujet, « L’hypothèse risquée d’une augmentation des droits pour les seuls étudiants étrangers » pp. 74-82. Même d’un point de vue strictement financier immédiat, le gain est douteux. En outre, comme je l’ai dit notre pays sous-finance chroniquement ses universités. Celles-ci restent pourtant attractives justement à cause des droits réduits. Vouloir faire payer cher a quelque chose d’indécent dans ce cadre, et probablement de nuisible pour nous-mêmes.
  • Enfin, cette sélection par l’argent signifie, pour ce qui est des pays où le revenu de la quasi-totalité des gens est très inférieur au niveau de vie français (en Afrique, dans beaucoup de pays d’Asie ou d’Amérique du Sud), réserver l’accès de nos universités aux enfants de leur petite élite politique et financière. Et quel que soit le pays, est-ce ce type de tri que nous voulons, à la fois sur les bancs de nos amphis, et pour eux ? On ne peut pas vouloir promouvoir le développement des pays pauvres, comme le disent nos gouvernants, et empêcher financièrement leur jeunesse de venir étudier chez nous. C’est vraiment grave. Le dossier de presse gouvernemental le dit explicitement, le projet est d’attirer des ressortissants de pays où une partie significative de la population a des moyens financiers : « étudiants indiens, russes, chinois seront plus nombreux et devront l’être » (dossier de presse). Africains, passez votre chemin.

Je conclus par deux citations d’une lettre ouverte d‘Augusta Lunardi, Brésilienne ayant étudié en France, aujourd’hui journaliste (parue dans le Monde, édition abonnés) :

« J’admirais la France pour sa liberté, sa fraternité, mais surtout pour son égalité. Si j’ai pu étudier ici, et devenir journaliste, c’est grâce au système universitaire français. Un système public, universel et de qualité. Vous ne savez peut-être pas, monsieur le premier ministre, ce que c’est d’être un étudiant étranger en France. Vous ne connaissez pas notre réalité. […] Cette mesure ne fera qu’augmenter toutes les difficultés, elle ne ferait que creuser les inégalités déjà existantes entre ces personnes et les étudiants français. Elle empêcherait des milliers d’étudiants de venir en France, d’avoir l’opportunité de réaliser leur rêve de France, mais également de diffuser cet amour de la France. Alors s’il vous plaît, monsieur le premier ministre, ne cachez pas votre désir de sélectionner les étudiants par leurs moyens et leur niveau social, derrière une prétendue volonté de sélectionner les désirs de France. »

Je souhaite vraiment que la mesure soit rapidement retirée.

Ajout du 3 décembre

Je vois par hasard cet article : « Pourquoi des étudiants africains choisissent la Chine plutôt que l’Occident ? » (en anglais) du journaliste Jeremy Luedi sur son blog Asia by Africa.
Je vous en donne trois extraits que je traduis.

En un peu plus d’une décennie, la Chine a dépassé le Royaume-Uni et les États-Unis pour devenir, derrière la France, la deuxième destination pour les étudiants africains. […]

La Chine a institué un large système de bourses et d’autres incitations pour attirer les étudiants africains. […]

La présence croissante de la Chine outre-mer est aussi aidée par la tendance au repli sur elles-mêmes des destinations traditionnelles d’études en Occident. Le Royaume-Uni est préoccupé par son Brexit, les États-Unis de Trump prévoient une réduction de 70 % des bourses Fulbright et limitent les visas étudiants pour atteindre leurs objectifs de politique étrangère. La Chine bénéficie aussi de la hausse insoutenable des droits d’inscription qui est un fléau de l’enseignement américain.
La Chine n’a jamais été en meilleure position pour profiter du vide créé par le retrait de l’Occident.

Notes

[1Oui, je connais la notion de bien de Veblen ou l’effet d’Akerlof. Mais en l’absence de toute étude sérieuse dans le cas présent, l’exécutif me semble ici juste prendre ses désirs pour des réalités, et être simplement ridicule.

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Pour citer cet article :

Charles Boubel — «Étudiants étrangers pauvres, passez votre chemin !» — Images des Mathématiques, CNRS, 2018

Crédits image :

Image à la une - Camille Bonnaïs, CC BY-SA.

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  • Deux ajouts.

    le 6 décembre à 11:15, par Charles Boubel

    J’ai vu avant-hier qu’une lettre ouverte signée de plus de 400 universitaires avait été adressée au gouvernement, demandant le retrait de la mesure :
    https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/031218/contre-l-augmentation-sans-concertation-des-frais-d-inscription-annuels-pour-les-etudi

    Par ailleurs, le cabinet de la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a tôt défendu la mesure en en soulignant quelques aspects, dans un courrier aux présidences d’université et à d’autres instances universitaires (CNU par exemple). J’avais lu et pris en compte ce courrier avant de rédiger mon billet ; il ne change rien à aucun point que j’évoque.

    Voici son élément central, pour information.

    « J’attire votre attention sur trois points essentiels :

    • Les droits différenciés concernent les étudiants internationaux hors Union Européenne, Suisse et Québec. Ils ne s’appliquent pas aux étudiants internationaux d’ores et déjà présents dans vos établissements et qui, à la rentrée 2019, poursuivront leurs études au sein d’un même cycle (L, M ou D). Vos établissements sont par ailleurs en mesure, dans le cadre de leur stratégie d’attractivité et d’accueil, de prévoir une exonération pour les étudiants internationaux changeant de cycle.
    • Le nombre de bourses et exonérations à destination des étudiants étrangers sera triplé, prioritairement à destination des étudiants venus de pays du Maghreb ou d’Afrique. Les universités auront la possibilité d’accorder des bourses et des exonérations, totales ou partielles, notamment dans le cadre des accords de coopération entre universités et écoles (Erasmus+, cotutelle de thèse, par exemple).
    • Les doctorants internationaux bénéficieront de programmes spécifiques de soutien permettant de maintenir l’attractivité des laboratoires de recherche. Les droits d’inscription des doctorants internationaux pourront être pris en charge dans le cadre de financements qui soutiennent les projets de recherche auxquels ils participent. »
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