Faut-il encore débattre ?

Le 18 janvier 2015  - Ecrit par  Valerio Vassallo Voir les commentaires (5)

Les nombreux problèmes qui se posent dans l’enseignement des mathématiques ne laissent personne indifférent. Beaucoup de gens en parlent, mais peu les posent de façon concrète. C’est que le débat est déjà difficile à porter auprès de la communauté mathématique, et il l’est encore plus au niveau du public. C’est à cet effet que le site Images des Mathématiques souhaite offrir un espace de discussions ouvert à tous ceux qui se sentent touchés par ces questions. Ils pourront y échanger leurs idées, leurs points de vue et éventuellement apporter des éléments de réponse. Le débat sera « provoqué » chaque mois par la publication d’un billet portant sur un point précis, écrit par l’un des responsables de la rubrique ou par toute autre personne qui le souhaiterait.

A. El Kacimi, F. Recher, V. Vassallo

Oui ! Bien que la participation des lecteurs (nombreux !) à cette rubrique reste très modeste, parfois presque inexistante, le débat plus que jamais doit vivre.

Il est important de garder les débats et les échanges vivants. Pourquoi ?

Nous sommes témoins de différentes formes de violence de plus en plus visibles, dans d’autres sphères que les religions également, par exemple dans le monde du travail, dans les quartiers sensibles ou dans les quartiers chic sous les formes d’un conformisme parfois accablant, dans les écoles... Nous ne nous en rendons pas suffisamment compte, car cette violence est distillée au quotidien et nous finissons par accepter de la subir ! L’esprit critique s’éveille au moment de faits terribles, puis il finit par se taire, par s’endormir et parfois ronfler. Nous sommes en danger d’accepter le pire, de nous soumettre à différents diktats. Pour en citer un je pense au pouvoir et à la place qu’a pris l’information dans notre monde au détriment de la réflexion et de l’analyse. Je veux aussi parler de la solitude (paradoxale) engendrée par le développement et l’utilisation des nouvelles technologies et d’autres choses encore que nous pourrions repérer ensemble. Je n’ai jamais compris pourquoi on attendait la classe de terminale pour étudier la philosophie alors que quelques expériences passionnantes ont été tentées avec des enfants de 4 et 5 ans. À ce sujet, j’ai en tête, pour exemple, le film « Ce n’est qu’un début ! » de Jean-Pierre Pozzi où cette expérience a été tentée d’une façon intelligente. Voilà, pour ceux qui n’ont pas vu ce petit bijou, le synopsis du film :

Ils s’appellent Azouaou, Abderhamène, Louise, Shana, Kyria ou Yanis, ils ont entre 3 ans et 4 ans quand ils commencent à discuter librement et tous ensemble de l’amour, la liberté, l’autorité, la différence, l’intelligence… Durant leurs premières années de maternelle, ces enfants, élèves à l’école d’application Jacques Prévert de Le Mée-sur-Seine, dans une ZEP de Seine-et-Marne, ont expérimenté avec leur maîtresse, Pascaline, la mise en place d’un atelier à visée philosophique.
Plusieurs fois par mois, assis en cercle autour d’une bougie allumée par Pascaline, ils apprennent à s’exprimer, s’écouter, se connaître et se reconnaître tout en réfléchissant à des sujets normalement abordés dans le système scolaire français en classe de… terminale. Il n’y a plus de bon ou de mauvais élève lors de ces moments privilégiés : juste de tout jeunes enfants capables de penser par eux-mêmes avec leurs mots à eux, plein de spontanéité, de bon sens et de poésie. Et qui font déjà preuve, parfois, d’un incroyable esprit citoyen…

Et les mathématiques dans tout ça ?... Si je reviens à l’origine du mot mathématiques, je cherche et je trouve que ce mot signifie : l’art d’apprendre. Alors, je me demande, les cours des mathématiques ne pourraient pas être l’occasion de confronter la pensée (la pensée mathématique en l’occurrence) et/ou d’apprendre par l’échange entre élèves, élèves et professeurs, entre professeurs, les mathématiques et aussi l’art de vivre ensemble, d’évoluer ensemble par la parole et le raisonnement ? Là aussi, j’ai un autre exemple, d’une autre nature, qui me vient à l’esprit : le film« Comment j’ai détesté les maths », de Olivier Peyon. Dans ce film, j’ai assisté à des moments de cours et... de vie. Le collègue et ami François Sauvageot y met sa personne en jeu pour que le cours des mathématiques ne soit pas desséché de toute humanité et reste bien vivant !

Chaque enseignant, comme tout être humain, porte en lui ce côté humain (l’humanité : la bonté, la générosité aussi), profond et parfois méconnu à soi-même, qui l’attire vers des formes de transcendance nécessaires à la survie. La transcendance. Je veux en dire un mot, tout simplement. Cette transcendance, qui dépasse les forces de la raison, nous offre parfois, fort heureusement même pendant quelques secondes, l’agréable impression de ne pas avoir la tête et le corps toujours enfoncés dans la terre.

Alors, si les mathématiques pourraient participer par leur contenu et leur nature à nous élever, oui à nous élever, depuis la maternelle, même quelques instants, et à nous aider à voir, voir loin, là où, je l’espère, l’humanité tout entière aura développé, enfin, la capacité à vivre ensemble et en paix ?

Le débat est ouvert.

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Pour citer cet article :

Valerio Vassallo — « Faut-il encore débattre ?» — Images des Mathématiques, CNRS, 2015

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  • Faut-il encore débattre ?

    le 23 janvier 2015 à 20:18, par Quentin

    Oui je pense qu’il est bien de continuer à débattre et à échanger des idées ici et ailleurs.

    Sans aucune légitimité sur la question abordée, je trouve que l’expérience relatée dans l’article est excellente. J’ai toujours trouvé que l’enseignement était trop compartimenté. Pourquoi ne pas profiter de l’apprentissage des fractions pour apprendre à quoi correspondent les notes de musiques (ou vice versa) ? Lorsque le Don Juan de Molière déclare qu’il croit en « 2 et 2 sont 4, et 4 et 4 sont 8 », ne devrait on pas questionner les élèves en mathématique sur les « évidences » et montrer qu’il est toujours utile de chercher à les remettre en cause (en mathématiques et ailleurs)...

    Malheureusement, je doute que ce soit réalisable : faute à une formation trop spécialisé, au manque de temps, d’échanges... Et je doute que la volonté de ne pas (encore plus) mal figurer dans les classements internationaux (type pisa) face aller les choses dans ce sens.

    Pour terminer voici une anecdote amusante de Dyson sur le fait que nous n’échangeons pas assez.

    "(...) I stared for a little while at this queer list of numbers : 3, 8, 10, 14, 15, 21, 24, 26, 28, 35, 36, . . . . As I was, for the time being, a number
    theorist, they made no sense to me. My mind was so well compartmentalized that
    I did not remember that I had met these same numbers many times in my life as
    a physicist. If the numbers had appeared in the context of a problem in physics, I
    would certainly have recognized them as the dimensions of finite-dimensional simple
    Lie algebras. (...) So I missed the
    opportunity of discovering a deeper connection between modular forms and Lie
    algebras, just because the number theorist Dyson and the physicist Dyson were not
    speaking to each other. (...)"

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