François Le Lionnais, un érudit universel

Piste verte Le 5 mars 2009  - Ecrit par  Olivier Salon Voir les commentaires

Ingénieur chimiste, passionné d’échecs, écrivain scientifique et homme de grande culture, scientifique, littéraire et artistique, fondateur de l’OuLiPo (Ouvroir de littérature potentielle) en 1960 avec l’écrivain Raymond Queneau, François Le Lionnais (1901-1984) était aussi un amateur de mathématiques.

François Le Lionnais est né en 1901 [1]. Dans sa jeunesse, François Le Lionnais fréquente les milieux artistiques, se rapproche du mouvement Dada, se lie avec Max Jacob. Il s’essaie à la poésie. Ingénieur chimiste de formation, il est amené à reprendre une entreprise en difficulté : les Forges d’Acquigny, dans l’Eure, dans les années 1928-29.

François Le Lionnais s’est très tôt passionné pour les échecs. Dans les années 1960, sa bibliothèque comptait quelque 25 000 ouvrages, dont 2 000 sur les mathématiques et 2 500 sur les échecs. Il a lui-même écrit quelques traités sur les échecs [2].

Il a exercé un rôle de diffuseur de la pensée scientifique ; dans les années 1950-60, il cumule de nombreuses fonctions, parmi lesquelles Chef de la division d’enseignement et de diffusion des sciences à l’Unesco, Conseiller scientifique des Musées nationaux et Membre du comité des sciences de l’ORTF (il sera plus tard l’animateur et l’ordonnateur de l’émission de vulgarisation La Science en marche sur France Culture).


François Le Lionnais (à droite) avec des ouvriers des Forges d’Acquigny

Les champions d’échecs Anatoli Karpov (à gauche) et Mikhaïl Tal (à droite) chez François Le Lionnais en 1977

Le communiste, résistant et déporté

Il s’engage en 1942 dans la Résistance, en tant que communiste, au sein du réseau Marco Polo. Il est arrêté en avril 1944, interrogé et torturé par la Gestapo. En août 44, il est envoyé au camp de Dora, où les Nazis faisaient construire aux déportés les fameuses fusées V2 qui devaient leur apporter la suprématie mondiale.
Ils sont presque vingt mille, et l’appel biquotidien dure des heures, les déportés debout. C’est là que François Le Lionnais met son savoir au profit d’un petit groupe de compagnons d’infortune : il dispense des « cours » de philosophie, de sciences (électricité, optique, chimie, mathématiques…), d’art. Notamment, il détaille avec une minutie extraordinaire un grand nombre de tableaux. En 1946, François Le Lionnais écrira un texte exceptionnel de quelques pages dans lequel il relate cette description des tableaux sur la place d’appel de Dora : La peinture à Dora [3].

En avril 1945, à l’approche des Alliés, le camp de Dora est évacué. Profitant de la confusion provoquée par un bombardement, François Le Lionnais et quelques compagnons s’enfuient, parviennent finalement à Seesen, bourgade qui s’est déjà rendue aux Alliés qui n’ont fait que la traverser. Ils se font conduire auprès du maire, le convainquant de leur « donner » la ville. Le maire obtempère. Pendant les quelque trois semaines à Seesen, François Le Lionnais et ses amis organisent les soins aux déportés et prisonniers de guerre arrivant de plus en plus nombreux chaque jour, puis leur rapatriement.

À la fin de la guerre, François Le Lionnais évoquera fort peu cette période terrible de sa vie. Mais on retrouve la trace du François Le Lionnais de cette époque dans le formidable livre de Maroussia Naïtchenko, Une jeune fille en guerre [4], qui décrit l’implication totale et l’enthousiasme communiste de jeunes résistants emplis d’humanité et courageux à l’extrême. Plus tard toutefois, François Le Lionnais parlera de cette période au Colonel Rémy, au cours d’un long entretien dans les années 1960, publié dans un recueil d’entretiens sous le titre de Autour de la plage Bonaparte [5].

Les Grands courants de la pensée mathématique

Dès 1942, l’éditeur Jean Ballard [6] avait suggéré à François Le Lionnais « de provoquer les explications des meilleurs mathématiciens de ce temps, et de les rassembler en un livre qui présenterait un tableau des recherches et de l’esprit des mathématiques actuelles ». En dépit des difficultés liées à la guerre et à la circulation des idées et des personnes, François Le Lionnais se mit aussitôt à la tâche.

Les grands courants de la pensée mathématique [7] paraissent enfin en 1947. De grands noms signent les différents articles, des mathématiciens, bien sûr, des bourbakistes comme André Weil, Jean Dieudonné, Roger Godement, ou d’autres, comme Élie Cartan, Paul Montel, Georges Valiron, mais aussi Raymond Queneau (La place des mathématiques dans la classification des sciences), Le Corbusier (l’Architecture et l’esprit mathématique). François Le Lionnais écrit lui-même un article sous le titre de La beauté en Mathématiques, faisant une partition subjective en « beauté classique » et « beauté romantique » [8].


François Le Lionnais a ausi dirigé le « Dictionnaire des mathématiques [9] », publié pour la première fois en 1979, et maintes fois ré-édité depuis. La grande originalité de ce dictionnaire est sa volonté de témoigner de l’« anastomose [de la création mathématique] avec la vie culturelle et plus particulièrement avec l’art » (une citation de FLL). En ce sens ce dictionnaire prolonge les « Grands courants ».


François Le Lionnais, un amateur de mathématiques qui ne manquait pas d’humour


La dernière œuvre littéraire de François Le Lionnais (parue en 1983) est une curieuse anthologie appelée les Nombres remarquables [10], dans laquelle François Le Lionnais choisit et classe par ordre tout simplement croissant, des nombres positifs aux propriétés intéressantes [11].

Le fondateur de l’OuLiPo

À l’issue d’une semaine de colloque à Cerisy en novembre 1960, François Le Lionnais et son ami Raymond Queneau, créent l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle), groupe qui se donne pour but d’inventer de nouvelles formes littéraires, notamment par le biais de contraintes littéraires. François Le Lionnais en sera le président jusqu’à sa mort en 1984. En 1973 et 1981, l’OuLiPo publie deux ouvrages [12] qui résument les travaux de l’Ouvroir. Et de nos jours, l’Oulipo, qui a, entre autres, recruté le théoricien des graphes Claude Berge en 1960, les écrivains Jacques Roubaud en 1966, Georges Perec en 1967, Italo Calvino en 1974, est toujours extrêmement productif, explorant, notamment, les relations entre mathématiques et littérature.


François Le Lionnais à son bureau

On aperçoit François Le Lionnais devant sa bibliothèque, dans son
éclectisme, sa joie des livres et sa passion rajeunissante


Notes

[1Ce portrait est une version raccourcie et retravaillée pour Images des Mathématiques de l’article François Le Lionnais, visionnaire et pédagogue discret, paru dans les nouvelles d’Archimède, journal culturel de l’Université de Lille I, 2009, un article qui contient de nombreuses photographies de François Le Lionnais. Signalons aussi, sur le site de l’OuLiPo, les rencontres de l’auteur au sujet de François Le Lionnais.

[2Les prix de beauté aux échecs, et Le jeu d’échecs, Que sais-je, PUF (1957, réédité en 1974).

[3François Le Lionnais, La peinture à Dora, in « Confluences », 1946, réédité par L’Échoppe, 1999 (disponible).

[4Maroussia Naïtchenko, Une jeune fille en guerre, Imago, 2003.

[5Colonel Rémy, Autour de la plage Bonaparte, Librairie académique Perrin, 1970.

[6Le fondateur des Cahiers du Sud.

[7Les grands courants de la pensée mathématique, Cahiers du Sud, 1948, réédité par Rivages, 1986, puis par Hermann en 1997.

[8Jacques Roubaud consacre une « bifurcation » de son récit « Mathématique : » (Fiction & Cie, Seuil 1997) aux Grands Courants du Président Le Lionnais. Contentons-nous d’en citer ici un court extrait (pp. 132-133) :

Les Grands Courants me fascinent, aujourd’hui, comme esquisse d’un genre littéraire. Tels qu’on peut les lire, ils occupent une place un peu à part, entre les livres de vulgarisation de niveau moyen comme celui de Bell, les livres, rares, de mathématiciens comme Polya ou Hardy, qui donnent un point de vue non technique et en même temps non trivial sur l’expérience de la découverte mathématique ; enfin les exposés qui constituent des « états de la question », visant à faire le point sur certaines branches et problèmes ; ceux-là s’adressent à des spécialistes ou à des gens au moins assez bien informés.

Par la force des circonstances cette invention d’un nouveau genre littéraire est restée plus programmatique qu’effectivement réalisée. [...] Certes la cohérence entre les textes n’est pas parfaite mais le mélange même de proses stylistiquement et conceptuellement aussi inégales est aussi une de ses grandes forces esthétiques [...]

[9Alain Bouvier, Michel George, François Le Lionnais, Dictionnaire des mathématiques, PUF.

[10François Le Lionnais, Les nombres remarquables, Hermann, 1983 (disponible).

[11Tels

  • 3, remarquable à plus d’un titre,
  • ou 563, parce qu’il est l’un des trois nombres connus inférieurs à 200 000 tels que $(n-1)!+1 \equiv 0$ (mod $n^2$) (nous laissons la recherche des deux autres aux lectrices),
  • mais aussi 13 bis (à cause de la question « 13 bis, est-ce un nombre pair ou impair ? » posée par Raymond Queneau dans le Vol d’Icare).

[12La littérature potentielle,
et Atlas de littérature potentielle, tous deux disponibles en Folio.

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Pour citer cet article :

Olivier Salon — «François Le Lionnais, un érudit universel» — Images des Mathématiques, CNRS, 2009

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Cet article fait partie du dossier «Mathématiques et littérature» voir le dossier

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