Galois à La Force

Le 22 janvier 2017  - Ecrit par  Olivier Courcelle Voir les commentaires

Évariste Galois mesurait 1,67 m le 17 décembre 1831 et le 22 janvier 1832.

Je le sais pour avoir consulté les registres d’écrous respectifs des prisons de Sainte-Pélagie et de La Force, où le jeune mathématicien a été détenu [1].

Il avait alors le front carré, les yeux bruns, une petite bouche et le menton rond. Les cheveux et les sourcils châtains en 1831 ou châtains-bruns en 1832. Le nez gros, puis large. Quant au visage, ovale d’abord, pâle ensuite.

L’écrou du 17 décembre 1831 à Sainte-Pélagie fait suite à un jugement en appel du 3 du même mois, condamnant Galois à six mois de prison pour avoir illégalement revêtu un uniforme de la garde nationale et porté des armes. Son ami Duchâtelet et lui avaient été arrêtés le 14 Juillet précédent aux abords du Pont-Neuf, prêts à célébrer la Révolution en ardents militants républicains.

De la mi-juillet à la condamnation proprement dite, Galois avait déjà moisi plus de quatre mois à Sainte-Pélagie. Il avait même tâté des cachots de cette prison, pour un raffut consécutif à l’anniversaire de la deuxième révolution cette fois, la toute récente de 1830. Sa punition avait été partagée avec un certain Lambon et un autre détenu, qui se trouve être un certain Chancel [2].

Tout cela nous mène à l’écrou du 22 janvier 1832, qui répond lui à une demande du préfet de police : transférer Galois de Sainte-Pélagie à La Force « jusqu’à nouvel ordre ». Le registre ne donne aucun motif à cette décision. Il indique simplement que Galois a réintégré Sainte-Pélagie une dizaine de jours plus tard, le 31 janvier.

Galois a sûrement encore fait des siennes pour se retrouver ainsi brièvement hors de la prison d’ordinaire réservée aux détenus politiques, mais quoi ? Une commémoration un peu vive de la troisième révolution ? Impossible, elle n’a eu lieu qu’en 1848…

Le registre précise que Galois est entré à La Force avec « chapeau, cravate, habit, gilet, pantalon noirs, sabots, le tout mi-usé ». Il était quatre heures de l’après-midi. Avant lui ont été écroués un ouvrier ébéniste de 17 ans, pour mendicité, et un serrurier en bâtiments de 18 ans, pour escroquerie…

Mais ? Tiens, tiens…

Galois n’est pas le seul détenu politique à avoir été transféré de Sainte-Pélagie en ce 22 janvier. Quatre autres, dont trois vieilles connaissances, l’ont précédé dans la journée. À 10 heures du matin ont en effet défilé :

  • François Charles Clochez, bottier, 33 ans, 1,61m, moustaches et favoris blond-roux, redingote à collet de velours et pantalon de drap bleu ;
  • Napoléon Auguste Chancel, étudiant en droit, 23 ans, 1,80 m, visage long, casquette et souliers ;
  • Ernest Duchâtelet, étudiant, 20 ans, 1,67 m, menton à fossette, chapeau et cravate de soie noire ;
  • Achille Lambon, professeur, 32 ans, 1,72 m, moustaches brunes, redingote de drap noir et sabots.

Et le registre est plus prolixe à l’égard de Chancel, Duchâtelet et Lambon quant au motif du transfèrement : les trois hommes doivent rester dix jours à La Force pour s’être « livré à des désordres et à des excès susceptibles de compromettre la sûreté » de Sainte-Pélagie. Dans le cas de Chancel, il précise en outre que les désordres ont été commis le 8 janvier.

Aucun motif n’est mentionné pour Clochez. Condamné lui aussi à dix jours, il n’a en fait réintégré Sainte Pélagie qu’un mois plus tard, le 21 février.

À l’inverse, Duchâtelet quitta La Force le jour même de son arrivée, laissant ainsi penser qu’il a été dans un premier temps pris à tort pour Galois. Lambon regagna Sainte Pélagie le 27 janvier, Chancel comme Galois le 31.

Pour tout dire, je pense que les détenus ont été mis à l’écart de leur prison d’origine pour prévenir sinon réprimer une tentative d’évasion. Le préfet de police avait eu vent d’une telle affaire, ainsi qu’il s’en était ouvert, la veille de ce mouvement de prisonniers, dans son bulletin quotidien adressé au ministre de l’intérieur :

On assure que plusieurs lettres auraient été adressées aux capitaines de diverses légions de la garde nationale pour les engager à soutenir, ou du moins à ne pas empêcher, une tentative ayant pour objet la délivrance des patriotes détenus par suite de condamnations judiciaires [3].

Réintégré à Sainte-Pélagie, Galois n’y purgea pas sa peine jusqu’au bout. Le registre idoine indique en effet que le prisonnier fut transféré en maison de santé le 16 mars 1832. Sans préciser la nature de la maladie. La théorie généralement acceptée veut que Galois ait été mis à l’abri de l’épidémie de choléra qui passait par là. Soit seul, dans sa version faible, soit avec les autres détenus de Sainte-Pélagie, selon sa version forte. Voyez-vous déjà comment la réfuter, au moins sous sa seconde forme ?

C’est d’ailleurs dans cette maison de santé que Galois tomba amoureux et à sa sortie qu’il se battit mortellement en duel. Mais tout cela dépasse de loin le cadre du présent billet...

Post-scriptum :

Merci à mon relecteur Norbert Verdier pour ses pertinentes suggestions.

Notes

[1Archives de Paris, D2Y13/18, 17 décembre 1831 et D2Y4/10, 22 janvier 1832. Le premier écrou est publié pp. 263-264 de Dupuy (Paul), « La vie d’Évariste Galois », Annales scientifiques de l’École normale supérieure, 3e série, 13 (1896), 197-266.

[2C’est ce qu’il apparaît dans une lettre de soutien citant nommément les trois hommes, rédigée par dix-neuf de leurs codétenus et publiée par La Tribune du 29 juillet 1831. Napoléon Chancel (1808-1883) a mené une existence de « révolutionnaire de métier, toujours entre deux prisons », pour reprendre les mots de son biographe : Vigier (Philippe), « Un révolutionnaire dauphinois Napoléon Chancel (1808-1883) », Actes du soixante-dix-septième Congrès des sociétés savantes, Grenoble, 1952, pp. 175-185.

[3Archives nationales, F7 3886, 21 janvier 1832. Le préfet était alors Henri Gisquet et les « patriotes » désignaient les républicains. Les luttes politiques de la première moitié du XIXe siècle en France ont fait l’objet d’un certain nombre de travaux éclairants, parmi lesquels : Caron (Jean-Claude), « La Société des Amis du Peuple », Romantisme, 28-29 (1980), 169-179 ou, du même auteur, « Révoltes collégiennes, élites juvéniles et société post-révolutionnaire (1815-1848) », Histoire de l’éducation, 118 (2008), 83-108.

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Pour citer cet article :

Olivier Courcelle — «Galois à La Force» — Images des Mathématiques, CNRS, 2017

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