Galois en maison de santé (II)

Le 14 mai 2019  - Ecrit par  Olivier Courcelle Voir les commentaires

Le mathématicien Évariste Galois est mort des suites d’un duel aussi célèbre qu’obscur, alors qu’il sortait tout juste de la prison où l’avait jeté son militantisme républicain radical. C’est du moins ce qu’affirme son premier biographe (« La mort l’attendait à la sortie [1] »), son deuxième biographe (« Il venait d’en sortir [2] ») ou même le poète Gérard de Nerval (« le lendemain de sa mise en liberté [3] »).

Ces témoignages sont imagés, au moins sur le lieu : comme nous l’avons vu dans un précédent billet, l’acte d’écrou de Galois montre qu’il a exécuté la fin de sa peine en maison de santé, et non en prison à proprement parler.

Sont-ils imagés sur la chronologie ? Paul Dupuy, troisième biographe, le biographe dit classique, aujourd’hui encore de référence, déclare Galois sorti de maison de santé un mois avant le duel [4]. Robert Bourgne, l’un des éditeurs des manuscrits de Galois, le voit partir beaucoup plus tard [5].

Je me propose de départager les deux hommes en coupant la poire en deux...

Une première évidence, d’ailleurs signalée par nos trois premiers informateurs, c’est que Galois est libre le jour du duel, c’est-à-dire le 30 mai 1832. Les registres de l’hôpital Cochin, où le blessé a été transporté, montrent qu’il était alors domicilié au 6 rue Saint Jean de Beauvais à Paris.

À l’autre extrémité, l’acte d’écrou mentionne que Galois avait été transféré en maison de santé le 16 mars… Entre les deux, nulle trace aujourd’hui connue d’un quelconque « Bulletin de sortie » pour nous guider...

Une première approche consiste à faire confiance à la justice… Émerge alors le petit problème de calcul suivant : Soit un dénommé Évariste Galois qui, armé et illégalement revêtu d’un uniforme de la garde nationale, est arrêté et placé en détention provisoire le 14 juillet 1831. La justice le condamne à six mois de prison le 29 octobre suivant. Cette sentence est confirmée en appel le 3 décembre. Le condamné est en conséquence écroué le 17 décembre. À quelle date le prisonnier doit-il être remis en liberté ?

Si la détention provisoire compte pour partie de la peine, Galois devrait être libéré six mois après le 14 juillet 1831, soit aux environs du 14 janvier 1832. Or, à cette date, il est encore en prison, pas même transféré en maison de santé. La détention provisoire ne compte donc pas.

La peine de six mois débute-t-elle au jugement du 29 octobre ? Dans ce cas Galois devrait sortir vers le 29 avril… C’est la date qu’indique Dupuy dans sa biographie classique, sans d’ailleurs se référer explicitement à un document ou calcul particulier [6].

Mais cela ne marche pas...

Car il se trouve, ainsi que l’a remarqué Bourgne avant moi [7], que Galois a été arrêté en compagnie de son ami Duchâtelet. Les deux hommes ont été jugés et écroués en même temps, mais le second n’a été condamné qu’à trois mois et non six. Et comme lui n’a pas exécuté la fin de sa peine en maison de santé, sa date de libération se lit sur l’acte d’écrou : 1er mars 1832. Soit un bon mois de plus que sa date de libération théorique du 29 janvier, obtenue à la Dupuy, en comptant trois mois après le 29 octobre…

Pour Bourgne, ensuite, « la même mesure s’appliquant », il suffit d’ajouter trois mois à la date de libération de Duchâtelet pour obtenir celle de Galois : 1er juin 1832.

Et c’est là que les choses se compliquent…

À cette date, Galois est déjà mort, s’est déjà battu en duel et habitait déjà au 6 de la rue Saint Jean de Beauvais.

Pour Bourgne, cette adresse, dont on ne sait pas qui l’a donnée à l’hôpital Cochin, serait au fond celle du foyer familial, celle de la mère et du frère de Galois. Lui vivrait en réalité toujours à la maison de santé, où il jouissait d’une relative autonomie de mouvement du fait qu’il était « libéré sur parole ».

Je ne puis souscrire à un tel point de vue…

D’abord parce que la famille habitait au 16 et non au 6 de la rue Saint Jean de Beauvais. Le 6 correspondait à l’adresse du futur second mari de la mère de Galois, ainsi que cela apparaît sur le contrat de mariage du couple, établi quelques semaines après les faits qui nous préoccupent [8]. Loin de montrer que Galois résidait encore en maison de santé, cette adresse suggère plutôt que le jeune repris de justice était hébergé à moindre frais chez un proche en attendant de refaire sa vie.

Ensuite parce que l’autonomie de mouvement en maison de santé reste aussi à prouver. De fait, une rapide enquête montre que les directeurs de maison de santé étaient poursuivis quand ils laissaient échapper un prisonnier. Il en va ainsi de Faultrier, qui accueille Galois, condamné entre autres exemples à trois jours de prison et 500 francs d’amende pour l’évasion d’un certain Guérin [9].

Comme le séjour en maison de santé démontre à lui seul que Galois a bénéficié d’un aménagement de peine, il me paraît plus naturel de supposer qu’une libération anticipée lui a également été accordée… Mesure moins généreuse qu’il y paraît au regard des mois de détention non comptabilisés antérieurs au procès...

Cela dit, je pense aussi que la date de libération théorique de Galois tombait pile le jour du duel, soit le 30 mai plutôt que le 1er juin. Mon raisonnement consiste à revenir au cas de Duchâtelet qui, dans une lettre à son avocat, indique avoir été condamné à 90 jours, une durée plus précise que les vagues trois mois mentionnés jusque-là [10]. Puis à prendre pour date de début de peine, non pas la date de jugement de première instance, mais celle du jugement définitif. Sans même parler du caractère suspensif de l’appel, 90 jours comptés à partir du 3 décembre 1831 mènent exactement au 1er mars, la date réelle de libération de Duchâtelet [11]. Selon le même mode opératoire, en prenant 180 jours pour six mois, j’obtiens que Galois est théoriquement relâché le 30 mai 1832 !

Ce résultat frappant semble a priori confirmer la théorie sur le duel qui est, je crois, la plus largement admise aujourd’hui : Galois aurait connu une histoire d’amour malheureuse à la maison de santé et aurait été plus moins « attendu à la sortie ». Pour le coup, il aurait été littéralement attendu à la sortie… Et se serait rendu sur le terrain les valises à la main, en quelque sorte...

Mais une telle vision contredit un autre témoignage, celui de Gabriel Demante, qui se souvient très bien avoir rencontré son cousin Évariste et cheminé en famille avec lui dans Paris l’après-midi du « dernier samedi du mois de mai 1832 », soit le 26 mai [12].

De quelque façon que l’on prenne le problème, sauf à remettre en question sans raison valable les maigres documents parvenus jusqu’à nous, Galois est libre pendant et avant le duel...

Alors quand a-t-il été libéré ? Sûrement entre le 16 mars et le 26 mai… Moins en mars qu’en mai, à en croire les tout premiers biographes… Plutôt que marquer mon ignorance en raisonnant au doigt mouillé, je vais tenter de paraître profond en optant pour une date symbolique...

La théorie sur le duel la plus largement admise à laquelle je faisais allusion, dont Bourgne est d’ailleurs l’un des principaux artisans, s’articule autour de trois faits indubitables : Galois a connu une histoire d’amour douloureuse avec une certaine Stéphanie ; il se déclare « victime d’une infâme coquette » ; le duel s’est déroulé à deux pas de la maison de santé.

L’histoire d’amour est attestée par le prénom Stéphanie environné de cœurs que Galois a inscrit en plusieurs endroits des manuscrits. Son caractère malheureux est assuré par une lettre de rupture, recopiée par Galois, datée par Stéphanie du 14 mai… Écrire une lettre témoigne souvent d’un certain éloignement physique... Les engagements ou les ruptures se décident aussi parfois à la faveur d’une récente séparation géographique…

Alors va pour une libération le 14 mai…

Quant à l’expression « infâme coquette », elle est employée par Galois dans une lettre rédigée la veille du duel à ses amis républicains... Or son adversaire, Pecheux d’Herbenville selon plusieurs sources, était d’une coquetterie extraordinaire… Le genre de type à choisir avec soin jusqu’à la couleur de ses cartouches, ainsi que nous l’avions vu dans un précédent billet. Se pourrait-il donc que Galois ait en réalité désigné son adversaire ? Et que la piste de cette coquette-là permette de dénouer quelques fils du duel mystérieux ? La théorie la plus largement admise échoue en tout cas à faire entrer Pecheux d’Herbenville dans la maison de santé, comme elle échoue à lui établir je ne sais quelle liaison, intime ou familiale, avec la Stéphanie de Galois.

Alors va pour la rupture...

Mais, objectera-t-on, pourquoi le duel se serait-il déroulé à deux pas de la maison de santé s’il n’avait aucun rapport direct avec elle ? C’est à l’évidence un premier obstacle naturel qui se présente sur le chemin… De fait, poser la question rend la réponse à peu près évidente... La voyez-vous déjà ? Sinon, il faudra patienter jusqu’à un prochain billet !

Post-scriptum :

Merci à Norbert Verdier qui a comme souvent relu ce billet. Merci également à @cidrolin, intervenant du forum Histoire des mathématiques du site les-mathematiques.net qui l’a rejoint pour celui-ci. Un autre participant du forum, @anqian, est auteur d’un blog (en chinois) solidement documenté et illustré pour partie consacré à Galois : https://eigolomoh.bitbucket.io/essay/galois_duel.1.html.

Notes

[1Chevalier (Auguste), « Évariste Galois », Revue encyclopédique, LV/165 (Septembre 1832) 744-754.

[2Anonyme, « Évariste Galois », Le magasin pittoresque, Juillet 1848, pp. 227-228.

[3Nerval (Gérard de), « Mémoires d’un parisien. Sainte-Pélagie en 1832 », L’Artiste, VII/15 (1841) 252-255 (Reprint Slatkine, 1978).

[4Dupuy (Paul), « La vie d’Évariste Galois », Annales scientifiques de l’École normale supérieure, 3e série, 13 (1896) 197-266.

[5Bourgne (Robert), « À propos d’Évariste Galois », Colloque Abel-Galois, première partie, Publications de l’U.E.R. Mathématiques pures et appliquées, Université des sciences et techniques de Lille, VII/5 (1985) 1-22.

[6Dupuy, Op. cit., p. 240.

[7Bourgne, Op. cit.

[8Archives nationales, MC/XXIX/988, 8 octobre 1832.

[9L’Ami de la religion, 10 août 1833, pp. 76-77.

[10Bibliothèque de l’Hôtel de Ville de Paris, Ms 1873, f. 413.

[11Du 3 décembre 1831 au 1er mars 1832, je compte en effet 29 jours en décembre, 31 en janvier, 29 jour en février (année bissextile) et 1 en mars, soit 90 jours en tout.

[12Bourgne, Op. cit.

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Pour citer cet article :

Olivier Courcelle — «Galois en maison de santé (II)» — Images des Mathématiques, CNRS, 2019

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