Génie et névropathie : le cas d’Henri Poincaré

Piste verte 10 novembre 2012  - Ecrit par  Laurent Rollet Voir les commentaires

Cet article a été écrit en partenariat avec Quadrature

En 1910, le médecin et psychologue Édouard Toulouse publia une Enquête médico-psychologique sur la supériorité intellectuelle consacrée au mathématicien Henri Poincaré. Ce livre de plus de 200 pages exposait les résultats d’un vaste ensemble de tests auxquels il avait soumis le mathématicien au milieu des années 1890. Dans cet article on étudiera les circonstances dans lesquelles Poincaré – tout comme Émile Zola, Auguste Rodin ou Stéphane Mallarmé – collabora à des recherches dont l’objectif était d’établir un lien entre supériorité intellectuelle et troubles psychologiques. Il donnera ainsi un éclairage inédit sur l’image publique de Poincaré vers la fin de sa vie.

1. Introduction

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Au 19ème siècle un grand nombre de savants essaient de cerner l’essence du génie et portent leur attention sur des représentants indéniables de cette supériorité (Carl Friedrich Gauss, Georges Cuvier, Ivan Tourgueniev, etc.). Leur méthode est indirecte : elle s’appuie sur des constatations post-mortem, sur l’étude des productions intellectuelles ou sur des témoignages.

Cependant, en 1895 le psychologue et médecin Édouard Toulouse (1865-1947) lance un vaste programme de recherche sur la supériorité intellectuelle en s’appuyant sur une méthode d’observation directe : plutôt que de faire parler les morts, il s’adresse directement aux vivants. Son programme de recherche est des plus ambitieux puisqu’il s’agit de soumettre des intellectuels de renom à une vaste batterie de tests médicaux et psychologiques. Toulouse obtient l’accord d’un grand nombre de personnalités : Alphonse Daudet, Gustave Mallarmé, Pierre Loti, Sully Prudhomme, Camille Saint-Saëns, Auguste Rodin, Aimé-Jules Dalou, Marcellin Berthelot, Émile Zola et Henri Poincaré.

De ces travaux découleront deux monographies publiées à 14 années d’écart : l’une consacrée à Zola [É. Toulouse 1896] et l’autre dédiée à Poincaré [É. Toulouse 1910]. Si la première est bien connue et a fait l’objet de plusieurs articles, la seconde a pour l’heure suscité très peu d’études.

Retour sur un ouvrage qui apporte un éclairage intéressant sur la personnalité et la célébrité de Poincaré au tournant du siècle.

2. Les travaux d’Édouard Toulouse sur Émile Zola [1]

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Édouard Toulouse naît à Marseille en 1865. S’il affiche très jeune des ambitions littéraires et un goût affirmé pour le journalisme – ambitions qu’il cultivera durant toute sa vie – Toulouse se passionne très vite pour la médecine et les questions d’hygiène mentale. Il fait donc des études de médecine et il est reçu premier au concours de l’internat des asiles de la Seine en 1889. Sa thèse de doctorat, soutenue en 1891, a pour titre Étude clinique sur la mélancolie sénile chez la femme [É. Toulouse 1891] ; il y défend l’idée d’une forme spéciale de mélancolie chez les vieilles femmes qui se caractériserait par divers symptômes (affaiblissement intellectuel et physique, délires modérés, hypocondrie, etc.). La même année, il est reçu premier au concours de médecin des asiles, ce qui lui vaut d’être nommé en 1892 médecin adjoint à l’asile de Saint-Yon, près de Rouen. Deux ans plus tard, il revient vers Paris en tant que médecin adjoint de l’asile Sainte-Anne. En 1898, il obtiendra un poste de médecin en chef à l’asile de Villejuif, hôpital où il officiera durant plusieurs décennies en tant que chef de service [2]. Son œuvre, que nous ne détaillerons pas ici, couvre un grand nombre de domaines : docimologie (science des examens), sexologie, prophylaxie mentale, psychologie expérimentale. On lui doit la création du premier service ouvert de psychiatrie à l’hôpital Henri-Rousselle, ainsi que la fondation de plusieurs sociétés professionnelles, dont la Ligue française de prophylaxie et d’hygiène mentale. Durant l’Entre-Deux-guerres il prendra sous sa protection, à la fois médicale et affective, l’écrivain Antonin Artaud [3].

Les travaux de Toulouse sur la supériorité intellectuelle débutent vers 1895. Il prend contact avec plusieurs hommes illustres mais se rend vite compte de la difficulté de l’entreprise : les documents que lui fournissent certains d’entre eux sont difficilement utilisables, d’autres meurent de manière prématurée (Edmond de Goncourt meurt en 1896). Cependant, Émile Zola accepte d’autant plus facilement de se prêter au jeu qu’il a été soumis à une enquête du même genre en 1892 [4].

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La couverture de l’ouvrage de Toulouse sur Émile Zola

Toulouse n’est encore que médecin adjoint et il ne dispose pas d’une assise institutionnelle très solide. De plus, le champ de recherche dans lequel il s’insère est encore peu développé [5]. Depuis longtemps circulent des thèses identifiant le génie à la folie. Jacques Moreau de Tours (1804-1884) avait ainsi étudié dans le détail les tares nerveuses et psychopathiques que présentaient certains personnages historiques illustres [J.-J. Moreau de Tours 1859]. Plus proches de Toulouse, les travaux de Cesare Lombroso identifiaient le génie à la folie et à la dégénérescence, en conférant un grand poids à l’hérédité (voir ainsi son Genio et follia publié en 1877 en Italie et traduit sous le titre L’homme de génie en 1889 [C. Lombroso 1889]).

Manifestement, Toulouse ne se sent pas en sympathie avec ces travaux. La notion de génie lui semble vague et contradictoire et il lui préfère celle de supériorité intellectuelle, qu’il juge plus objective et qu’il peut lier à la production d’une œuvre. Par ailleurs, Toulouse écarte la notion de folie au profit de celle de névropathie, identifiée alors à un excès de sensibilité du système nerveux, dont une des manifestations peut être la neurasthénie. Enfin, et surtout, Toulouse revendique une méthode scientifique basée sur l’observation directe des personnalités intellectuelles et s’inspirant de celles pratiquées dans les hôpitaux et les asiles. Son modèle est celui du dossier médical :

J’ai, il me semble, ouvert aux sciences médicales et notamment à la physiologie cérébrale une voie féconde. Je crois avoir montré, de cette manière, que l’on pouvait étudier certaines questions autre part que dans les mémoires de personnages illustres ou dans des biographies d’authenticité douteuse, ainsi qu’on l’a fait, jusqu’à ce jour, pour les hommes de génie. Cette méthode d’observation n’est d’ailleurs pas nouvelle : elle a même un nom, c’est la policlinique ou clinique de la ville. Je n’ai fait qu’étendre le procédé et le hausser à des sujets plus élevés que ceux étudiés jusqu’à ce jour. [É. Toulouse 1896]

Il s’agit donc pour Toulouse d’évaluer in vivo, et non post mortem, la supériorité intellectuelle dans ses relations avec la névropathie. Pour ce faire, deux méthodes sont à sa disposition : les tests mentaux, dont Binet est en train de se faire une spécialité, et l’enquête par questionnaires diffusés dans les revues scientifiques et les journaux. Cette seconde méthode est alors très en vogue et elle profite probablement de l’introduction de l’interview, une pratique nouvelle dans la presse et à laquelle Zola se prête bien volontiers.

L’ouvrage sur Zola mobilise les compétences d’une longue liste de personnalités savantes : c’est ainsi Francis Galton, fondateur de l’eugénisme moderne, qui se charge d’étudier les empreintes des doigts ; Léonce Manouvrier s’occupe des mesures du crâne ; Charles Henry étudie la pression des mains de l’écrivain à l’aide de son dynamomètre ; le graphologue Jules Crépieux-Jamin mène une expertise de son écriture ; Alphonse Bertillon, chef du Service de l’Identité judiciaire à la Préfecture de police, dresse sa fiche signalétique anatomique, etc.

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Extrait de la fiche anthropométrique de Zola

L’ouvrage fait près de 300 pages et débute par un exposé détaillé des antécédents héréditaires et personnels de l’homme de lettres. Suivent ensuite des examens physiques et psychologiques qui ne laissent guère de détails dans l’ombre : dentition, myopie, miction, transit intestinal, pilosités, mémoire visuelle et sensorielle, émotivité, idées morbides et même sexualité donnent lieu à des analyses poussées. On imagine le temps consacré par Zola à ces examens médicaux et psychologiques et la relation de confiance que les deux hommes établirent entre eux.

Les conclusions de l’enquête restent prudentes, en regard des hypothèses posées au départ. Pour Toulouse, Zola n’est pas un dégénéré supérieur (ce sera la thèse de Lombroso, qui, comme beaucoup de gens à l’époque, voient en Zola, au mieux un érotomane et, au pire, un pornographe). Toulouse constate bien l’existence de troubles névropathiques chez son patient ; ils se manifestent par des tics et des symptômes nerveux, des obsessions, des idées morbides et des tendances marquées pour l’arithmomanie. Cependant, il ne voit pas en l’écrivain un épileptique, un hystérique ou un aliéné ; au contraire, pour lui, la névropathie serait plus un effet qu’une cause de sa supériorité intellectuelle.

Comme le montrent très bien Jacqueline Carroy [J. Carroy 2000] et Agnès Sandras-Fraysse [A. Sandras-Fraysse 2008], le livre de Toulouse sur Zola suscitera de très vives réactions de rejet. Son enquête sera critiquée sur le fond, sur la forme et sur les méthodes. Il faut dire que le choix d’un tel cobaye ne pouvait laisser indifférent.

Toulouse fera donc une longue pause dans ses recherches. Conscient peut-être des limites de ses propres pratiques en matière de psychologie différentielle, il s’attèlera avec Henri Piéron et Nicolas Vaschide à la rédaction d’un ouvrage méthodologique (Technique de psychologie expérimentale [É. Toulouse, et al. 1904]) et il ne publiera pas ses résultats obtenus sur d’autres personnalités comme Dalou ou Rodin [6].

3. Henri Poincaré était-il un enfant arriéré ?

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La lettre d’Henri Poincaré autorisant Édouard Toulouse à publier les résultats de ses observations menées en 1897 (décembre 1909) [7]

C’est par une courte lettre de Poincaré à Toulouse que s’ouvre le second volume de son enquête sur la supériorité intellectuelle. Quatorze années ont passé depuis la publication du premier volume sur Zola et ses observations sur le mathématicien ont été menées durant l’année 1897. Pour quelle raison décide-t-il de relancer un tel projet ? On ne possède malheureusement pas pour l’heure de traces d’échanges suivis entre Toulouse et Poincaré. Comment entrent-ils en contact dans les années 1890 ? Se connaissent-ils déjà ? Poincaré accepte-t-il facilement d’entrer dans le rôle de cobaye ? Leur relation est-elle purement d’ordre médical ou prend-elle une tournure plus amicale ? On ne saurait le dire. En revanche on peut formuler quelques hypothèses plausibles sur le moment particulier que constituent les années 1909-1910 pour Poincaré.

À cette date, le mathématicien est sans nul doute possible au faîte de sa gloire. Sa réputation scientifique n’est plus à faire, il est connu du grand public, ses ouvrages de philosophie scientifique (La science et l’hypothèse, La valeur de la science et Science et méthode) ont contribué à lui donner une stature de philosophe et lui ont valu d’être élu à l’Académie française au fauteuil du poète Sully-Prudhomme. D’un strict point de vue éditorial (et donc commercial) c’est donc probablement le bon moment pour publier un ouvrage sur Poincaré. En outre, l’ouvrage de Toulouse est publié aux éditions Flammarion, maison qui édite habituellement les ouvrages philosophiques de Poincaré et au sein de laquelle le savant-épistémologue a tissé des relations très étroites avec Gustave Le Bon, directeur de la Bibliothèque de philosophie scientifique ([L. Rollet 2000] et [L. Rollet 2002]). Enfin, Poincaré manifeste un intérêt réel pour la psychologie (pour preuve son texte sur l’invention mathématique [J. H. Poincaré 1908]), intérêt qui trouve sans doute son origine dans une enfance passée auprès d’un père menant des recherches sur le système nerveux [É.-L. Poincaré 1873-1874] et passant beaucoup de temps dans les asiles psychiatriques près de Nancy [8].

Qu’il soit opportuniste ou non, ce second volume témoigne d’une volonté manifeste de revenir sur ses hypothèses et ses méthodes : plutôt que de voir en Poincaré l’exemple du névropathe de génie, Toulouse admet plus modestement que son programme de recherche vise maintenant à élucider les conditions de la supériorité intellectuelle. Le mathématicien lui apparaît alors comme un bon modèle pour des recherches sur les enfants arriérés ([É. Toulouse 1910], p. 5-6). Dans sa préface, Toulouse justifie sa démarche par trois arguments.

  1. Ses observations montrent qu’à côté de l’activité mentale volontaire, il en existe une autre, plus spontanée, moins consciente, qui joue un rôle pour la vie spéculative. Sur ce point il est difficile de ne pas y voir un parallèle avec les thèses de Poincaré concernant le travail inconscient du mathématicien.

  2. L’étude de Poincaré offre un cas exemplaire de la distinction qu’il est nécessaire d’opérer entre le génie volontaire, « fait d’efforts pleinement consentis », et le génie-aptitude dont il semble être un représentant éclatant.

  3. Dans l’activité spontanée de Poincaré prédominent des états proches de la confusion, qui lui donnent un air habituel d’absence et de distraction ; selon Toulouse, ces états « manifestent comment les rapports du génie et de la folie ont pu se poser dans la foule comme chez les spécialistes » ([É. Toulouse 1910], p. 10-11).

On passera rapidement sur certains détails des observations physiologiques menées sur Poincaré. Tout aussi développées que pour Zola, elles n’épargnent rien au lecteur. Poincaré fait 1,65 m pour 70 kilos. Il était plutôt maigre jusqu’à son mariage, moment où « il commença d’engraisser un peu ». On apprend également que le mathématicien a un indice céphalique de 84,2 mm, ce qui le range, comme Zola, parmi les brachycéphales (ce qui signifie qu’il a le crâne court). Du point de vue du volume du crâne il est nettement au-dessus de la moyenne. Il souffre d’un défaut d’audition pour les sons graves et de dysurie émotive (troubles d’évacuation de la vessie). Du point de vue de l’hérédité familiale, Toulouse ne constate pas de tares pathologiques graves, si ce n’est un tempérament généralement arthritique et rhumatisant. Le père de Poincaré n’était pas doué pour les mathématiques mais avait une mémoire visuelle d’une grande intensité. Sa grand-mère maternelle était en revanche très douée pour le calcul mental [9]. Le médecin insiste beaucoup sur la précocité intellectuelle de son sujet et sur ses capacités d’apprentissage. Au détour d’analyses de ce type on apprend ainsi que Poincaré lisait des ouvrages de mathématiques spéciales dès la quatrième, qu’il a une alimentation plutôt carnée, qu’il boit quotidiennement un quart de litre de vin (et jamais de café le soir). En revanche, l’ouvrage ne contient aucun détail croustillant qui permettrait de se faire une idée de sa vie sexuelle. Poincaré n’est pas Zola. Peut-être demanda-t-il à ce que soit préservée une certaine intimité sur ce registre.

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Résultats des mesures crâniennes anthropométriques menées sur Poincaré

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Les symptômes d’audition colorée chez Poincaré

Au-delà de ces constatations somme toutes banales, Toulouse propose au moins deux constats physiologiques et psychologiques qui attestent d’états de synesthésie chez son patient (associations de plusieurs phénomènes de sensation). D’une part, examinant ses capacités perceptives, il constate que son patient présente très nettement depuis son plus jeune âge des symptômes d’audition colorée : l’audition des lettres de l’alphabet éveille chez lui des images de couleur, suivant une table de correspondance précise. Toulouse avait dressé le constat dès 1897 mais il fait également état d’un échange ultérieur en 1908 destiné à vérifier si les associations de couleurs et de sons ont changé. Il ne constate pas à cette occasion d’évolution notable. Par ailleurs, dans son évaluation Toulouse fait état de remarques de Poincaré mentionnant une absence totale d’images visuelles dans ses souvenirs, celles-ci étant remplacées par des images motrices de l’œil et des membres.

Ainsi quand il pense au moment des repas à la table mise, il ne voit pas la table. Il se représente les objets par les mouvements de l’œil et des mains qu’il aurait à faire pendant le repas. Il se représente les paysages d’une manière analogue par les mouvements de l’œil et de la tête. [É. Toulouse 1910], p. 52.

Les historiens de la psychologie auront tout le loisir de s’intéresser aux différents tests auxquels Poincaré accepta de se soumettre et à leurs résultats : mémoire des chiffres, mémoire de reproduction, facultés motrices, graphologie, dessin, etc. Ils sont les témoins d’un moment où l’idéal de la mesure traverse l’ensemble de la société savante, idéal auquel Poincaré n’est manifestement pas hostile. Quoi qu’il en soit cependant, l’ouvrage de Toulouse est d’abord d’un grand intérêt pour le biographe, en particulier lorsqu’il est question d’évoquer le caractère, les habitudes et les opinions du mathématicien. En effet, les ouvrages biographiques sur Poincaré sont fort rares et, bien qu’il ne relève pas de ce genre, le livre de Toulouse offre un témoignage de première main sur son moi intime : ses sautes d’attention, son manque de patience, son caractère peu liant et peu confidentiel, son goût de la discipline et de l’ordre, son amour pour la musique de Wagner, etc. Surtout, il permet d’avoir quelques éléments de réponses sur des questions que l’on se pose souvent concernant ses opinions sociales, politiques et religieuses.

J’ai demandé à M. H. Poincaré quelles étaient ses opinions sur les questions les plus courantes.

Au point de vue religieux, il croyait au moment de sa première communion, puis, progressivement le doute est venu et, vers l’âge de dix-huit ans, il a cessé de croire.

Il est pour la libre pensée, pour le droit de rechercher et de dire la vérité, et, pour cela, opposé à l’intolérance cléricale.

En politique, il professe une opinion républicaine et il pense que l’État ne doit pas trop intervenir, sauf cependant dans certaines affaires, comme les affaires d’hygiène.

Je lui ai demandé ce qu’il pensait de l’égalité politique qui confère à tous, plus ou moins instruits, des pouvoirs égaux. Elle lui paraît nécessaire. Il pense, notamment, que les classes dirigeantes ne sont pas plus éclairées pour la direction des affaires publiques.

Il est pour la propriété individuelle et le droit de léguer en ligne directe ; mais le droit de léguer en ligne collatérale lui semble contestable.

Sur le droit politique des femmes, il ne fait pas d’objection théorique ; mais il craint l’influence cléricale sur leur action politique.

Il n’y a aucune objection juridique à leur jouissance des droits civiques. [É. Toulouse 1910], p. 143-144.

Au final, quelles sont les conclusions de Toulouse ? Celui-ci termine son étude par un développement approfondi sur la qualification de génie. Cette notion, écrit Toulouse, relève largement de l’arbitraire et son attribution est en partie liée à des facteurs sociaux. Toutefois, il identifie le génie à un état de création, ce qui le distingue nettement d’un savoir spécifique ou d’une habileté particulière. « Là où il y a création, il y a génie » ; c’est donc vers une psychologie de l’invention – une étude de son processus mental en somme – qu’il faut se tourner si l’on veut caractériser le génie, et cette invention peut tout aussi bien être le fruit d’une activité spontanée que le résultat d’un travail volontaire de longue haleine.

En ce qui concerne Poincaré, Toulouse ne manque pas de mettre sa supériorité mathématique en rapport avec une organisation mentale spéciale et avec une certaine hérédité familiale. De plus, il insiste également sur sa supériorité philosophique :

La supériorité philosophique de M. H. Poincaré a réclamé d’autres conditions, et principalement une formation scientifique très soignée. Dans les divers problèmes généraux que M. H. Poincaré a abordés, ses réflexions et ses conclusions ont toujours procédé de conceptions de mathématiques ou de physique générale. Sans des aptitudes philosophiques, ces idées auraient sans doute été moins originales ; mais en l’absence d’une haute culture scientifique elles n’auraient pas été possibles sous la forme qui a séduit et qui a confirmé la supériorité de leur auteur. Au lieu d’être ce qu’elles sont, - des spéculations critiques sur les préjugés et les fondements rationnels de la pensée, des exercices de haute analyse et de pénétrante lucidité, - elles seraient devenues du dilettantisme, de la métaphysique superficielle, de la pure récréation logique ou même un simple jeu esthétique. [É. Toulouse 1910], p. 158-159.

Ayant constaté cette supériorité, il convient ensuite de l’expliquer. Le diagnostic médico-psychologique a permis d’établir l’existence d’un tempérament névropathique (algies, audition colorée, insomnies, troubles visuels, etc.) que Toulouse lie en partie à l’épisode diphtérique qui a frappé son sujet lorsqu’il avait cinq ans. Cependant l’essentiel de son analyse se fonde sur les troubles de l’attention dont il souffrirait :

M. H. Poincaré est un spéculatif type, qui s’intéresse médiocrement aux choses extérieures au travail de la pensée. Cette qualité dominante explique ses goûts et ses antipathies ; il n’a jamais aimé les exercices musculaires (sauf la marche, qui est automatique), les jeux (même dans son enfance [10]), et généralement toutes les choses de la vie pratique, il n’est pas liant ni confidentiel, qui suppose un objet commun d’amitié placé dans cette vie pratique [sic]. Il est docile à l’égard des règles extérieures de vie par désintérêt (et aussi parce qu’une autre attitude nécessite des efforts de conduction volontaire). Dès que le désintérêt survient, il provoque des états de distraction. Aussi les oscillations de l’attention sont chez M. H. Poincaré très marquées, et la période d’attention volontaire particulièrement courte lorsque l’intérêt n’est pas fort.

[…]

Pour bien comprendre cet état, il faut le rapprocher d’autres situés à l’autre extrémité dans l’échelle des valeurs intellectuelles ; car la psychologie est une : l’idiot et le génie s’expliquent l’un l’autre. Pour le mécanisme essentiel, M. H. Poincaré se comporte à l’égard de sa tendance spéculative comme un enfant instable, dont l’attention ne suit pas docilement la direction imposée et qui éprouve des sautes perpétuelles sous les tendances du jeu. Chez lui, les tendances aussi fortes, d’un intérêt aussi puissant et aussi perturbatrices de l’attention volontaire, proviennent du jeu de la spéculation ; mais le processus paraît semblable dans les deux cas. [É. Toulouse 1910], p. 178-180.

Conclusion ultime de Toulouse : si son enquête ne permet pas d’expliquer le génie de Poincaré, elle tend au moins à en caractériser la nature. Le rapprochement entre génie et névrose peut avoir un fond de vérité, écrit-il, mais c’est dans l’étude des processus psychologiques qu’il faut aller le chercher et non dans une mise en relation des talents innés avec l’épilepsie (Lombroso). De ce point de vue, les propres travaux introspectifs de Poincaré sur l’invention mathématique offrent à Toulouse quelques clés d’interprétation, qu’il se fait fort de mobiliser en mettant en avant le rôle de l’activité spontanée dans les processus créatifs.

4. Épilogue

Pour quelle(s) raison(s) Poincaré accorda-t-il son autorisation à la publication d’une telle enquête ? Souci de sa propre gloire ? Adhésion aux thèses de l’auteur ? Simple négligence ? Méconnaissance totale des débats auxquels avaient donné lieu l’étude sur Zola ? Il serait certainement intéressant de comprendre par quel biais Poincaré se trouva subitement associé au programme de recherche de Toulouse en 1897. Se connaissaient-ils ? S’inséraient-ils dans des réseaux sociaux et intellectuels communs ? Les sources disponibles ne permettent guère de répondre à ces questions. L’étude du livre de Toulouse permet cependant d’apprendre que les deux hommes continuent à entretenir des relations épistolaires vers 1908.

Fin de l’histoire ? En 1911, Poincaré écrira au ministre de l’Instruction publique Théodore Steeg :

On me dit que M. le Dr Toulouse, directeur de l’asile de Villejuif, est proposé pour la croix d’officier de la Légion d’Honneur. Permettez-moi d’attirer sur sa candidature votre bienveillante attention [11].

Intervention sans succès… Toulouse n’obtiendra cette distinction qu’en août 1925 [12].

5. Références bibliographiques

Boutroux Aline, Vingt ans de ma vie, simple vérité... La jeunesse d’Henri Poincaré racontée par sa soeur (1854-1878) - Texte inédit édité par Laurent Rollet, Paris, Hermann, 2012.

Carroy Jacqueline, « « Mon cerveau est comme dans un crâne de verre » : Émile Zola sujet d’Édouard Toulouse », Revue d’histoire du 19ème siècle, 20/21, 2000. Texte en ligne. Consulté le 08 août 2012.

Huteau Michel, Psychologie, psychiatrie et société sous la Troisième République : la biocratie d’Édouard Toulouse (1865-1942), Paris, L’Harmattan, 2002.

Lombroso Cesare, L’homme de génie, Paris, Alcan, 1889.

Martin Jerôme, « Aux origines de la ’science des examens’ (1920-1940) », Histoire de l’éducation, 94, 2002, 177-199.

Moreau de Tours Jacques-Joseph, La psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l’histoire, ou De l’influence des névropathies sur le dynamisme intellectuel, Paris, Masson, 1859.

Piéron Henri, « Nécrologie d’Édouard Toulouse », L’année psychologique, 43-44, 1947, 830-831.

Plas Régine, « Comment la psychologie expérimentale française est-elle devenue cognitive ? », Revue pour l’histoire du CNRS, 10, 2004. Texte mis en ligne le 04 septembre 2007, consulté le 31 mai 2012.

Poincaré Émile-Léon, Leçons sur la physiologie normale et pathologique du système nerveux, deux volumes, Paris, Berger-Levrault, 1873-1874.

Poincaré Jules Henri, « L’invention mathématique », L’enseignement mathématique, 10, 1908, 357-371.

Rollet Laurent, Henri Poincaré : Des mathématiques à la philosophie. Étude du parcours intellectuel social et politique d’un mathématicien au tournant du siècle, Lille, Éditions du Septentrion, 2000.

Rollet Laurent, « About Henri Poincaré and Gustave Le Bon », dans Laurent Rollet, Henri Poincaré : Scientific opportunism, an anthology compiled by Louis Rougier, Berlin, Birkhäuser, 2002, 149-158.

Sage Michel, La vie et l’œuvre d’Edouard Toulouse : aliéniste, psychologue et sexologue marseillais, Université d’Aix-Marseille II, Thèse d’exercice de la médecine, 1979.

Saint-Paul Georges, Essais sur le langage intérieur, Lyon, Storck, 1892.

Sandras-Fraysse Agnès, « La folie de l’Enquête : Zola disséqué », intervention au séminaire Signe, déchiffrement et interprétation, Paris, 2008. Texte en ligne ici. Consulté le 24 avril 2012.

Toulouse Édouard, Étude clinique sur la mélancolie sénile chez la femme (thèse de doctorat), Paris, Henri Jouve, 1891.

Toulouse Édouard, Enquête médico-psychologique sur la supériorité intellectuelle. Tome I, introduction générale. Émile Zola, Paris, Flammarion, 1896.

Toulouse Édouard, « Notes biologiques sur M. Berthelot », Revue de psychiatrie, 1901, 368.

Toulouse Édouard, Enquête médico-psychologique sur la supériorité intellectuelle. Tome II : Henri Poincaré, Paris, Flammarion, 1910.

Toulouse Édouard, Vaschide Nicolas et Piéron Henri, Technique de psychologie expérimentale, Paris, Doin, 1904.

Post-scriptum :
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L’enquête d’Edouard Toulouse sur Poincaré

Je remercie vivement les personnes qui ont accepté de relire cet article et qui ont largement contribué à son amélioration.
LR

Article édité par Sébastien Gauthier

Notes

[1

Cette section doit beaucoup à l’article de Jacqueline Carroy, « « Mon cerveau est comme dans un crâne de verre » : Émile Zola sujet d’Édouard Toulouse » [J. CARROY 2000].

[2

Il y dirigera à partir de 1898 un Laboratoire de psychologie expérimentale, créé grâce au soutien de Louis Liard, le directeur de l’Enseignement supérieur, et rattaché en 1900 à l’École Pratique des Hautes Études [R. PLAS 2004].

[3

Pour plus de détails sur la vie et l’œuvre d’Édouard Toulouse voir : [H. PIÉRON 1947], [M. SAGE 1979], [M. HUTEAU 2002] et, pour les travaux relevant de la docimologie, [J. MARTIN 2002]. La photographie d’Édouard Toulouse provient du fonds culturel Édouard Toulouse de Marseille.

[4

Il s’agissait d’une étude sur le langage intérieur menée par Georges Saint-Paul, un élève de l’anthropologue criminel Alexandre Lacassagne. Zola s’était prêté à cette occasion à un exercice d’auto-observation [G. SAINT-PAUL 1892].

[5

Il n’existe alors qu’un seul laboratoire : le Laboratoire de psychologie physiologique, fondé à la Sorbonne en 1889 par Henri Beaunis et dont Alfred Binet est le directeur-adjoint. En 1910 ce laboratoire fusionnera avec le Laboratoire de psychologie expérimentale d’Édouard Toulouse.

[6

Hormis une courte note biologique sur Marcelin Berthelot [É. TOULOUSE 1901].

[7L’ouvrage sur Zola sera également accompagné d’une longue lettre d’autorisation :

« Mon cher docteur

Vous me soumettez le travail que vous avez fait sur mon individualité physique et morale, et vous me demandez l’autorisation de publier ce travail. J’ai lu les bonnes feuilles, elles m’ont beaucoup intéressé, en me rappelant le plaisir que j’ai pris moi-même aux si nombreuses et si longues expériences que nous avons faites ensemble ; et, certes, je vous donne bien volontiers l’autorisation que vous désirez, en contre-signant vos pages, comme authentiques et vraies.

Cette autorisation je vous la donne d’abord parce que je n’ai qu’un amour dans la vie, la vérité, et qu’un but, faire le plus de vérité possible. Tout ce qui tend à faire de la vérité, ne peut être qu’excellent. Et quel vif intérêt présente une étude comme la vôtre, établissant sur des données certaines, par des expériences décisives, la vraie nature physique et psychologique d’un écrivain ou d’un artiste. Le fait est une certitude contre laquelle rien ne prévaut. La contribution que vous allez apporter ainsi est définitive. Si vous ne vous mêlez pas de critique littéraire, je défie bien pourtant qu’un critique puisse négliger, après vous, les documents que vous aurez fournis sur les sujets soumis à vos expériences.

Et je vous donne aussi mon autorisation, parce que je n’ai jamais rien caché, n’ayant rien à cacher. J’ai vécu tout haut, j’ai dit tout haut, sans peur, ce que j’ai cru qu’il était bon et utile de dire. Parmi tant de milliers de pages que j’ai écrites, je n’ai à en renier aucune. Tous ceux qui pensent que mon passé me gêne, se trompent singulièrement, car ce que j’ai voulu, je le veux encore, et à peine si les moyens ont changé. Mon cerveau est comme dans un crâne de verre, je l’ai donné à tous et je ne crains pas que tous viennent y lire. Et quant à ma guenille humaine, puisque vous croyez qu’elle peut être bonne à quelque chose, comme enseignement et comme leçon, prenez-la donc : elle est à vous, elle est à tous. Si elle a quelques tares, il me semble pourtant qu’elle est assez saine et assez forte, pour que je ne sois pas trop honteux d’elle. D’ailleurs, qu’importe ! J’accepte la vérité.

Enfin, cette autorisation, je ne vous la donne pas sans quelque malin plaisir. Savez-vous que votre étude combat victorieusement l’imbécile légende. Vous ne pouvez ignorer que depuis trente ans on fait de moi un malotru, un bœuf de labour, de cuir épais, de sens grossiers, accomplissant sa tâche lourdement, dans l’unique et vilain besoin du lucre. Grand Dieu ! Moi qui méprise l’argent, qui n’ai jamais marché dans la vie qu’à l’idéal de ma jeunesse ! Ah ! Le pauvre écorché que je suis, frémissant et souffrant au moindre souffle d’air, ne s’asseyant chaque matin à sa tâche quotidienne que dans l’angoisse, ne parvenant à faire son œuvre que dans le continuel combat de sa volonté sur son doute ! Qu’il m’a fait rire et pleurer des fois, le fameux bœuf de labour ! Et si je ris aujourd’hui, c’est qu’il me semble que vous l’enterrez, ce bœuf-là, et qu’il n’en sera plus question, pour les gens de quelque bonne foi.

Donc, merci, mon cher docteur. Merci d’avoir étudié et étiqueté ma guenille. Je crois bien que j’y ai gagné. Si elle n’est point parfaite, elle est celle d’un homme qui a donné sa vie au travail et qui a mis, pour et dans le travail, tous tes forces physiques, intellectuelles et morales.

Bien cordialement à vous.

Émile Zola

Paris, 13 octobre 1896 ».

[8

Dans ses souvenirs de jeunesse, la sœur de Poincaré, Aline Boutroux, évoque en ces termes les recherches de son père, Émile-Léon Poincaré : « À côté de la chambre de maman était la mienne, qui recevait la lumière par une large fenêtre. Tenté par la tranquillité et par le bel éclairage de cette pièce, papa y avait installé son microscope et, sur une petite étagère, ses préparations microscopiques. Pendant des années, je vis s’aligner là des bocaux dont chacun, je le savais, contenait un cerveau de fou. Dès qu’un aliéné mourait à l’asile de Maréville, on envoyait à papa son cerveau : c’était une chose convenue. Il en détachait de petites tranches pour les examiner au microscope ; une fade odeur d’alcool se répandait dans la chambre ; et je voyais au jour douteux du matin, nager cette substance blanche et cette substance grise à l’aide desquelles ces malheureux avaient pensé, voulu, aimé, cru. Cela m’inspirait, sinon une crainte superstitieuse, du moins un certain dégoût. Mais c’est ainsi que papa put, profitant de tous les petits moments perdus, préparer son ouvrage sur la physiologie du système nerveux. » [A. BOUTROUX 2012], p. 79.

[9

Bien que fortement réductionnistes, les analyses de Toulouse insistent beaucoup sur les facteurs sociaux qui peuvent expliquer la supériorité intellectuelle de Poincaré : « Au point de vue social, la famille appartenant à la bourgeoisie intellectuelle, M. H. Poincaré a été élevé dans un milieu cultivé, laborieux, où l’exemple du travail sollicitait l’activité personnelle. Il y a trouvé l’aide pécuniaire et morale de parents arrivés à une situation distinguée. » [É. TOULOUSE 1910], p. 32.

[10

À en juger par sa correspondance de jeunesse, ce point devrait largement être nuancé. Voir en particulier ses échanges de lettres avec sa mère Eugénie et sa sœur Aline Boutroux dans les années 1870.

[11

Paris, Musée des lettres et manuscrits. Transcription complète sur le site de la correspondance de Poincaré.

[12

Voir son dossier de Légion d’honneur : LH lh 19800035/756/85799 (consultable en ligne sur la base Leonore).

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Pour citer cet article :

Laurent Rollet — «Génie et névropathie : le cas d’Henri Poincaré» — Images des Mathématiques, CNRS, 2012

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