Géométrie dans les spasmes.

Le 4 février 2011  - Ecrit par  Pierre Gallais Voir les commentaires

Tel est le titre que donne François Morellet à une série de toiles blanches mises en scènes.

Une certaine légèreté… ?

François Morellet prétend que ses connaissances, ou les connaissances en mathématiques nécessaires pour l’élaboration de son travail, se limitent à celles acquises en classe de cinquième du collège.

C’est peut-être vrai ; en tout cas cet octogénaire de 84 ans a gardé la fraîcheur et la vivacité d’esprit de l’enfant qu’il devait être en classe de cinquième. Si ses mathématiques … appliquées sont élémentaires, il sait nous étonner avec ce … si peu de chose. Ce n’est pas un artiste minimaliste même si … il en fait un minimum !

Sa finesse d’esprit, son humour (dérisoire ?) donnent à ses propositions (élémentaires) une force et une persuasion évidente. Si ses connaissances se limitent à la classe de cinquième, on doit reconnaître qu’il les a assimilées et explorées avec une attention et un regard singuliers.

Donnons un exemple, extrait d’une série qu’il a explorée :

Soient le nombre pi = 3,141592654… [1], un angle de 20° (par exemple), un segment. Décidons que l’angle entre le segment et le suivant qui le joint soit égal à n x 20° ; n étant la valeur entière ou bien celle de la décimale de pi qui correspond au rang du segment ( par exemple n = 4 pour le 3ème, n = 9 pour le 6ème). Joignez ces segments (en alternant dans l’exemple ci-dessus), et vous obtenez une chaîne ou ligne brisée. Vous pouvez également décider de choisir au hasard ou en jouant au dés, la valeur de l’angle …

Cet exemple met en évidence le retrait de l’artiste comme décideur de son œuvre. Son intervention se limite au choix des règles élémentaires qu’il impose. Ceci pourrait être finalisé par un ordinateur et tracé rapidement sur l’écran. L’expérience vaudrait ce qu’elle vaudrait, et pour mon compte je n’y trouve pas grand intérêt … plastique. C’est une des frontières qui marque la séparation entre image mathématique et art. François Morellet, tout en nous affirmant se mettre en retrait de l’œuvre, fait tout de même bien preuve de sa présence d’artiste dans la concrétisation de sa règle abstraite. On pourrait lancer une chaîne de production de « François Morellet ». Matériellement, c’est possible mais quelle réduction ! A la rigueur, faites-le vous-même. Vous découvrirez un plaisir à le faire et vous vous apercevrez des décisions et choix qu’il faut, tout de même, prendre en cours de réalisation : format, matériaux, … toutes composantes plastiques qui entrent dans la composition d’un résultat sensible.

Dans cette démarche de retrait, François Morellet a fait appel au hasard, mais ses procédures stochastiques [2] se limitaient souvent à prendre des numéros dans l’annuaire de téléphone. Comme exemple, je citerai les tableaux décomposés en 40 000 carrés de 1cm de côté. Ici deux couleurs (orange, gris). Selon la valeur paire ou impaire, du numéro tiré dans le bottin, le carré sera orange ou gris. Cela donne ce que cela donne ! Personnellement, je ne suis pas convaincu.

Je donnerai un autre exemple où la règle de calcul est simple. Prenez un segment de droite de 236m ; divisez par 39 cela fait 6,05m ; divisez par 38 cela fait 6.21 m. Sur ce segment installez 40 piquets équidistants de 6,05m inclinés à 45° de la gauche vers la droite. Installez 39 piquets équidistants de 6,21m inclinés à 135° en partant de la droite vers la gauche. Au départ, les deux piquets se croisant en leur milieu, chemin faisant, le point d’intersection va se décaler pour revenir coïncider avec le milieu au point d’arrivée. C’est ceci qu’il installa sur la bande centrale d’une autoroute, aux Pays Bas, créant un effet cinétique lorsqu’on circule à la vitesse d’une voiture.

Nombre de ses propositions sont aussi simples, mathématiquement parlant, mais c’est la mise en situation qui génère ce pouvoir de sensibilité. D’émotion ? Je ne sais. La définition de l’émotion n’est pas aussi nette et précise qu’une définition mathématique. Elle fluctue, quant au contenu, d’une personne à l’autre.

Certaines œuvres de Morellet [3] pourraient rappeler Mondrian. Mais il ne faut pas s’y tromper. Mondrian défrichait, investi d’une foi en une certaine vérité de l’art. Morellet est un jongleur, un clown (avec toute l’admiration que je porte aux clowns car ils réalisent des prouesses que le rire et la légèreté nous font oublier). Un Morellet n’aurait sans doute pas su exister si il n’y avait pas eu le travail d’un Mondrian en amont

François Morellet demeure une personne simple, d’un abord facile. Lors d’une exposition, je lui expliquais que ma vie aurait été plus facile si il n’avait pas existé. Il se trouve, qu’à une certaine période, dans mon parcours, ma recherche croisa son chemin. Je ne connaissais pas son travail en ce temps ou bien peu. Mon travail faisait beaucoup songer au sien. Lorsque je m’en aperçus, je fus d’abord bien frustré, puis je me demandais ce qui en était différent. Cela m’obligea à réfléchir à la place que prenaient les mathématiques dans ma recherche. Deux résultats peuvent être semblables et n’être que le reflet, à un moment donné, de deux trajectoires qui semblent parallèles mais dont l’origine marque, et le futur marquera, la divergence.

Dans l’ordre d’apparition des images :

Par derrière à trois - (1986) - acrylique sur toile.

Ligne horizontale passant par trois carrés - (1974) - 3 chassis de 200 x 200cm - collection FRAC Bourgogne.

Pi piquant n°3 ; 1 = 20° - (1988) - acrylique et crayon sur toile, sur bois.

Deux carrés formant un angle de 30° avec le mur et ayant un côté commun avec un angle droit - (1981) - acrylique sur toile, tubes d’argon bleu, 2 chassis de 200 x 200cm - collection Frac Rhône-Alpes.

Répartition aléatoire de 40 000 carrés ; orange, gris clair - (1961) - collection Le Consortium - Dijon

Reflets dans l’eau déformés par le spectateur - (1964).

Quatre trames 50°, 70°, 140°, 160° en dessin et relief - (1980-1982) - crayon sur toile, aluminium massif anodisé noir - 3,38 x 38 m - Landeskritbank, Karlsruhe.

Logo : Pi pixels ; 1 = 3° - (2009)

Notes

[1Généralement, on l’écrit, en mathématiques, comme dans l’alphabet grec, c’est-à-dire : $\pi$.

[2si par hasard vous ne saviez pas ce que cela veut dire… ça tombe bien ! c’est, en quelques mots, ce qui relève du hasard ; ce qui est aléatoire. Ne pas confondre avec son homophonique approximatif : scolastique ! dont l’origine grecque signifierait « oisiveté », ou « arrêt de travail », ou bien « loisir consacré à l’étude »

[3plusieurs sites lui sont consacrés. Voir par exemple ici.

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Pour citer cet article :

Pierre Gallais — «Géométrie dans les spasmes.» — Images des Mathématiques, CNRS, 2011

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Cet article fait partie du dossier «Mathématiques et arts plastiques» voir le dossier

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