31 janvier 2013

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Ibni Oumar Mahamat Saleh : déjà cinq ans

Charles Boubel

Maître de conférences à l'Université de Strasbourg (page web)

Il y a cinq ans, le 03/02/2008, « disparaissait » Ibni Oumar Mahamat Saleh, enlevé à son domicile de N’Djamena par des soldats de l’armée tchadienne. Il était professeur de mathématiques à l’université de N’Djamena, et une personnalité de l’opposition politique dans son pays. De nombreuses personnes et institution restent actives pour demander la vérité et la justice. Je donne quelques nouvelles depuis l’an dernier.

Voici le cinquième billet publié ici sur Ibni Oumar Mahamat Saleh (photo), car hélas depuis cinq ans presque rien n’a changé.

Le 3 février 2008 il était enlevé, à son domicile de N’Djamena, par des soldats de l’armée tchadienne. Cela fera cinq ans dimanche prochain. Il était professeur de mathématiques à l’université de N’Djamena, et une personnalité de l’opposition politique dans son pays. Il avait aussi créé plusieurs liens avec des universités ou écoles françaises, au service de l’enseignement des sciences dans son pays.

Depuis cinq ans, le Tchad refuse tout acte effectif d’enquête, et même de reconnaître sa mort. Depuis cinq ans, Ibni reste officiellement « disparu ».

Pour un résumé de cette histoire et de la recherche de la vérité, je vous renvoie à mon billet de 2009 et pour la suite de cette recherche, inaboutie, à celui de 2011.

Comme je le disais l’an dernier, la seule avancée reste celle de 2008, peu de temps après l’enlèvement :

Suite à une pression du président français, le président tchadien avait institué une Commission d’Enquête sur les événements survenus au Tchad du 28 janvier au 8 février 2008, comprenant dans son mandat une enquête sur les « disparitions de personnes ».

Le rapport de cette commission (extraits sur les enlèvements ou texte intégral) prouve qu’Ibni Oumar Mahamat Saleh a bien été enlevé par des soldats tchadiens, et qu’il est impossible que « cette action soit le fait d’une initiative personnelle d’un quelconque militaire subalterne n’ayant reçu aucun ordre de sa hiérarchie ou des instances supérieures de l’État ». Elle déclare « permis de penser qu’il serait désormais décédé », « suite à mauvais traitements [ou] par assassinat politique ».

Depuis, le président tchadien Idriss Déby bloque toute avancée. En France, en 2011, le sénateur Jean-Pierre Sueur a demandé la déclassification des documents diplomatiques français relatifs à cet enlèvement. La réponse du ministre, verbalement positive, ne s’est jamais concrétisée à ma connaissance.

En 2012

En février 2012, la famille d’Ibni Oumar Mahamat Saleh a déposé plainte en France pour torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, selon l’article 1er de la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels et dégradants de 1984. De leur côté, les sénateurs Jean-Pierre Sueur et Gaëtan Gorce on demandé par écrit au ministre des Affaires Étrangères Alain Juppé de saisir, au nom de la France, le Comité contre la Torture créé par cette même Convention, ratifiée par le Tchad. Le ministre, dans sa réponse en mars, n’a pas donné suite. Les mêmes ont réitéré la demande auprès du nouveau ministre Laurent Fabius. Ils préparent eux-mêmes d’autres démarches judiciaires auprès d’institutions internationales.

En octobre 2012, le sénateur Gaëtan Gorce s’est enquis de l’action du gouvernement français dans cette affaire, action sur le Tchad sans laquelle malheureusement aucune évolution n’est envisageable. Il s’est vu apporter une réponse convenue et vague.

Le régime tchadien, stratégiquement indispensable à la France

Avec les troubles dans le Sahara et le Sahel et plus récemment la guerre puis l’engagement de l’armée Française au Mali, le soutien du régime tchadien à la France a acquis une importance stratégique redoublée. La visite de L. Fabius et de son ministre délégué au Développement Pascal Canfin au Sénagal, au Burkina Faso, au Niger et au Tchad en était déjà un signe en juillet dernier. « Le président Déby est connu pour l’expérience qu’il a sur tout une série de problèmes qui concernent la région. » « [J’ai le] sentiment que la coopération entre le Tchad et la France va évidemment se poursuivre, se développer », a notamment déclaré L. Fabius. Plusieurs milliers de soldats français sont stationnés au Tchad, dans plusieurs bases permanentes. Mon sentiment personnel est donc que la France sera peu encline ces temps prochains à évoquer la « disparition » d’Ibni avec le régime tchadien.

La mobilisation des personnes, des élus, des institutions, pour continuer de demander la vérité et la justice au sujet d’Ibni et soutenir sa famille dans cette démarche demeure donc d’autant plus importante. Cela signifie déjà et simplement, pour le plus grand nombre, ne pas oublier. Dans une lettre à un collègue mathématicien, J.-P. Sueur concluait : « Nous pensons, avec Gaëtan Gorce, que la mobilisation de la communauté mathématique auprès des autorités françaises chargées du dossier va dans le même sens que nos propres démarches et sera très utile pour faire avancer les choses. »

Si nous ne pouvons réparer l’irréparable, nous pouvons éviter qu’il s’efface dans l’oubli, et demander la vérité.

Le prix Ibni Oumar Mahamat Saleh

Les trois sociétés de mathématiques françaises, SFdS, SMAI et SMF [quid ?] ont créé en 2009 un prix Ibni Oumar Mahamat Saleh, annuel, à sa mémoire. Il est attribué à un(e) jeune mathematicien(ne) d’Afrique Centrale ou de l’Ouest et finance un séjour scientifique de quelques mois. Le lauréat 2012, annoncé le 22 janvier 2013 est El Hadji Deme, sénégalais. Il effectuera un séjour à Grenoble dans le cadre de son doctorat en statistiques préparé à Saint-Louis du Sénégal. Les lauréats 2009, 2010 et 2011 ont été Oumarou Abdou Arbi, nigérien, Amadou Tall, sénégalais et Solym Mawaki Sanou Abi, togolais.

Conférence débat « Tchad : violations des Droits de l’Homme au pays d’Ibni Oumar Mahamat Saleh », Paris 1er février 2013

Je transmets enfin l’information suivante. À l’occasion de ce triste cinquième anniversaire, le Comité de Soutien au professeur Ibni et d’autres partenaires organisent une conférence-débat sur le thème : Tchad : violations des Droits de l’Homme au pays d’Ibni Oumar Mahamat Saleh. Elle aura lieu vendredi 1er février 2013 de 19h à 21h à l’Institut de Sciences Politiques (Sciences Po), Amphithéatre Claude Érignac, 13 rue de l’Université 75007 Paris, métro rue du Bac ou Saint-Germain-des-Prés. Inscription obligatoire à conferenceibni gmail.com

Les intervenants seront :

  • Jean-Pierre Sueur, sénateur du Loiret, président de la Commission des Lois du Sénat
  • Acheikh Ibn Oumar, ancien ministre des Affaires Étrangères tchadien,
  • Mohamed Saleh, mathématicien, humanitaire tchadien,
  • Christian Mukosa, chercheur à Amnesty International.

Ils témoigneront du parcours et des engagements d’Ibni Oumar Mahamat Saleh, des circonstances de sa disparition ainsi que de la lutte pour que son nom et son combat ne soient pas oubliés.

La conférence sera aussi l’occasion d’évoquer toutes les autres personnalités politiques tchadiennes et représentants de la société civile qui ont été assassinés par le régime d’Idriss Déby, au pouvoir depuis vingt-deux ans.

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Pour citer cet article : Charles Boubel, « Ibni Oumar Mahamat Saleh : déjà cinq ans »Images des Mathématiques, CNRS, 2013.

En ligne, URL : http://images.math.cnrs.fr/Ibni-Oumar-Mahamat-Saleh-deja-cinq.html

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