Ibni Oumar Mahamat Saleh, « disparu » il y a trois ans

Le 3 février 2011  - Ecrit par  Charles Boubel Voir les commentaires

Il y a à présent trois ans qu’a été enlevé, à son domicile de N’Djamena, Ibni Oumar Mahamat Saleh (photo), par des soldats de l’armée tchadienne. C’était le 3 février 2008. Il était professeur de mathématiques à l’université de N’Djamena, et une personnalité de l’opposition politique dans son pays. Il avait aussi créé plusieurs liens avec des universités ou écoles françaises, au service de l’enseignement des sciences dans son pays.

Il est très probablement mort en détention peu de temps après l’enlèvement, ainsi que le reconnaît, dans son rapport du 5 août 2008, la Commission d’Enquête (internationale) sur les événements survenus au Tchad du 28 janvier au 8 février 2008, mise en place sous pression internationale et notamment française. D’autres enlèvements et de très nombreuses exactions ont eu lieu au Tchad durant cette période, où une rébellion armée avait investi la capitale, et aurait renversé le régime sans l’appui militaire français.

Il est difficile d’empêcher un dictateur d’attenter chez lui à la vie de qui il veut, comme c’est ce qui s’est probablement produit. On peut en revanche l’empêcher de le faire en silence. C’est le propos de ce billet : faire savoir que nous n’oublions pas Ibni Oumar Mahamat Saleh et que nous continuons à demander la vérité à son sujet au président tchadien Idriss Déby. En effet, le Tchad ne reconnaît rien, et le considère toujours officiellement comme « disparu ».

L’enlèvement, le début d’enquête

Vous pouvez trouver un rappel des faits dans ce billet de 2009, le suivi de l’histoire en 2009 dans ce billet de 2010. La rédaction de ce site avait aussi rappelé le deuxième anniversaire de l’enlèvement. Des informations détaillées et actualisées en continu se trouvent sur le blog tenu par sa famille et son comité de soutien. Par ailleurs, depuis début 2010, Amnesty International France [1] en a fait une des « personnes en danger » pour lesquelles elle appelle plus spécifiquement à agir : elle donne quelques mots sur lui et résume les mobilisations depuis son enlèvement sur cette page. Enfin, j’ai moi-même présenté son enlèvement et l’année qui a suivi en français et en anglais sur ma page.

2010, une timide avancée. En août 2008, la Commission d’Enquête sur les événements survenus au Tchad du 28 janvier au 8 février 2008, dans son rapport, dont la SMF a extrait les passages concernant les enlèvements, indiquait « n’avoir pu amener de preuves parfaites de l’implication des autorités tchadiennes », affirmait que « la preuve [de sa mort] sera vraisemblablement impossible à trouver sans une volonté des plus hautes autorités de l’État », et en conséquence recommandait au Tchad de « donner une suite judiciaire en vue de faire définitivement la lumière sur la disparition [d’Ibni] », en présence d’un « comité de suivi au sein duquel la représentation de la Communauté internationale sera assurée ».

L’enquête alors lancée par le Tchad est restée en pratique au point mort. La vive mobilisation de la communauté mathématique (en mars 2008, les trois sociétés de mathématiques françaises, SFdS, SMAI et SMF [2] ont lancé une pétition électronique pour demander la vérité ; elle a reçu 3400 signatures, de tous pays), d’Amnesty International, de l’ACAT (riche dossier), des députés Gaëtan Gorce (PS) et Françoise Hostalier (UMP), du sénateur Jean-Pierre Sueur (PS), l’adoption à l’unanimité, à l’Assemblée Nationale française, d’une résolution appelant le gouvernement français à agir pour obtenir la vérité, semblent avoir porté un fruit. Le 1er juillet 2010, le Tchad a accepté la présence d’observateurs internationaux dans le comité de suivi de l’enquête.

Même si ce progrès est insuffisant, il est significatif. Depuis, l’enquête se poursuit, très lentement.
La mobilisation peut donc payer, mais reste nécessaire pour chaque pas. On voit aussi que la pression spécifique de la France, qui soutient le régime tchadien et peut donc exercer une influence particulière, peut être déterminante. Je la pense indispensable. « La France veut la vérité et je ne céderai pas sur ce point » déclarait à N’Djamena le 27 février 2008 le président français Nicolas Sarkozy, lors de son allocution réclamant la Commission d’Enquête qui sera en effet créée peu après, et dont je citais le plus haut le rapport. Sa parole était claire, réclamons clairement sa mise en œuvre.

La mobilisation continue ; le prix Ibni Oumar Mahamat Saleh

* Amnesty International poursuit la mobilisation pour obtenir la vérité sur Ibni Oumar Mahamat Saleh. Vous pouvez ainsi signer la pétition en ligne adressée à l’ambassadeur du Tchad en France. N’hésitez pas à relayer cette pétition auprès de vos collègues de tous pays : seule la constance de la mobilisation, malgré le temps qui passe, peut payer. Amnesty attire aussi plus largement l’attention sur les « disparitions » qui constituent une pratique récurrente au Tchad.

* Une lettre ouverte a été adressée au disparu Ibni Oumar Mahamat Saleh par ses fils, les présidents de différentes sections d’Amnesty International, les parlementaires cités ci-dessus, et différents mathématiciens, notamment ceux qui ont travaillé avec lui.

* Hier mercredi, le député Gaëtan Gorce, les deux fils d’Ibni et d’autres signataires de la lettre ouverte ont donné une conférence de presse à l’Assemblée Nationale. Allez voir le bref résumé de l’AFP : le député y est explicite et précis sur des points de blocage et d’ombre qui demeurent, côtés français et tchadien.

* La SFdS, la SMAI et la SMF ont créé en 2009 un prix Ibni Oumar Mahamat Saleh, à sa mémoire. « Attribué tous les ans à un jeune mathématicien ou une jeune mathématicienne d’Afrique Centrale ou d’Afrique de l’Ouest », il « finance un séjour scientifique de quelques mois ». Le lauréat 2009 a été le Nigérien Oumarou Abdou Arbi, pour un séjour à Rennes. À la suite de ce séjour, il a obtenu une bourse de thèse française pour trois ans. Il prépare donc actuellement sa thèse à Rennes, en bioinformatique. Le lauréat 2010, annoncé le 17 janvier dernier, est le Sénégalais Amadou Tall, doctorant en cryptographie ; il effectuera un séjour à Strasbourg.

Le prix est financé par des dons. À l’heure actuelle, son financement n’est pas assuré pour 2011. Vous pouvez y contribuer, même modestement. Vous permettrez au prix de vivre.

Je tourne bien sûr ma pensée vers la famille et les proches d’Ibni, touchés en tout premier lieu par sa « disparition ».

Également, plus largement, en faisant savoir au pouvoir tchadien que nous n’oublions pas le « disparu » Ibni Oumar Mahamat Saleh, nous pesons pour que moins de personnes, connues ou anonymes, soient victimes de l’arbitraire : en empêchant cette violence arbitraire de s’exercer dans la totale discrétion.

Notes

[1D’autres sections d’Amnesty ont aussi agi : Royaume-Uni, États-Unis.

[2Société Française de Statistique, Société de Mathématiques Appliquées et Industrielles et Société Mathématique de France

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Pour citer cet article :

Charles Boubel — «Ibni Oumar Mahamat Saleh, « disparu » il y a trois ans» — Images des Mathématiques, CNRS, 2011

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