Itinéraire d’une infâme coquette

Stéphanie-Félicité Poterin du Motel (Paris, 11 mai 1812 – Malakoff, 25 janvier 1893)

Le 14 mai 2018  - Ecrit par  Olivier Courcelle Voir les commentaires (4)

Stéphanie Poterin du Motel passe pour avoir été « l’infâme coquette » à l’origine du duel qui a coûté la vie du mathématicien Évariste Galois, à l’âge de vingt ans. Comme je l’ai signalé dans un précédent billet, cette identification a été proposée par Carlos Infantozzi, un chercheur uruguayen, et contestée par Robert Bourgne, l’un des éditeurs des manuscrits de Galois. Leur différend porte sur deux points : un problème de lecture et un flou chronologique.

La difficulté de lecture concerne le nom de famille de Stéphanie, qui serait pour partie inscrit dans les papiers de Galois sous deux séries de ratures, dont l’une à la fin de la copie d’une lettre de rupture amoureuse. Son prénom, parfois affectueusement entrelacé à celui d’Évariste, apparaît lui très clairement en divers endroits. Carlos Infantozzi prétend parvenir à déchiffrer « Stéphanie Dumotel » quand Robert Bourgne lui concède au mieux un « Du...el » ou « Du...il ».

Cet aspect du désaccord vient d’être pris en charge par la toute jeune Association des Amis d’Évariste Galois, en liaison avec la Bibliothèque de l’Institut de France, dépositaire des manuscrits concernés. Pour participer de près à l’affaire, je sais déjà qu’un examen préliminaire a produit un résultat inattendu, en rapport avec le duel, mais sur un élément qui ne touche pas directement à Stéphanie toutefois. En ce qui la concerne, nous espérons qu’une analyse menée en laboratoire spécialisé puisse venir à bout des ratures, infirmant ou confirmant ainsi la lecture de son patronyme par Infantozzi [1].

Quant au flou chronologique, il tient à la maison de santé, dirigée par un certain Denis-Louis-Grégoire Faultrier, où Galois finit au printemps 1832 de purger la peine de prison à laquelle l’ont condamné ses activités de militant républicain. Pour établir l’identité de la mystérieuse Stéphanie, parallèlement à sa lecture du patronyme « Dumotel », Carlos Infantozzi remarquait qu’une certaine Stéphanie Poterin du Motel était domiciliée en cette même maison de santé à son mariage en 1840. Sur ce point, Robert Bourgne avait beau jeu de souligner que la présence de cette jeune femme n’était attestée que huit ans après celle de Galois…

Je me propose, non pas à proprement de dissiper ce flou chronologique, mais de montrer que l’objection manque finalement de pertinence. Et plutôt que d’expédier la chose en deux paragraphes, je vais profiter de ce billet pour donner les grandes lignes de la destinée de Stéphanie Poterin du Motel, une femme somme toute comme une autre, qu’un étrange détour de la postérité a hissé au rang de plus célèbre « infâme coquette » de l’histoire de l’humanité !

Comme l’a donc relevé Carlos Infantozzi, notre héroïne se marie le 11 janvier 1840, avec un certain Oscar-Théophile Barrieu, professeur de langues [2]. Le contrat passé la veille de la noce montre que le mariage est modeste et d’ailleurs déséquilibré : la future épouse apporte son trousseau et mille francs de dot, l’époux sa seule personne [3].

Leur premier enfant, Émilie-Henriette, naît seulement six mois plus tard, le 15 juillet, laissant ainsi présager que la conception de l’heureux évènement ait préexisté à l’union officielle [4]. La nouvelle-née a pour parrain Henri Heine, un ami de la famille, dont il reste quelques lettres à Stéphanie [5] – le jeune papa sera d’ailleurs témoin au mariage du philosophe l’année suivante [6].

Un deuxième enfant, Valentine-Chlotilde, décèdera le 23 mars 1846, à l’âge de quatre ans et demi [7].

Je compte encore au couple trois filles (et aucun garçon) : Louise-Clotilde, née le 27 mars 1843, Stéphanie-Éléonore-Philippine, née le 17 juillet 1845, et Valentine-Jeanne (parfois aussi prénommée Valentine-Sophie-Zéa), née le 6 avril 1847 [8].

Tous ces enfants sont parisiens de naissance, sauf la petite dernière, qui a vu le jour à Bucarest. Stéphanie et Oscar Barrieu ont donc vécu un temps dans ce qui se nommait alors la Valachie, en Roumanie aujourd’hui. Leur séjour dure au moins trois ans, de 1847 à 1850. Il est ponctué d’allers-retours à Paris dont un en 1848 si, comme je le crois, le mari de Stéphanie est bien le Barrieu qui relate au ministre des affaires étrangères français son voyage à travers l’Europe en révolte, quand ce n’est en révolution [9].

En octobre 1850, toujours domiciliés à Bucarest mais de passage à Paris, les deux époux se font devant notaire mutuellement donation d’une moitié de leur fortune : si l’un meurt, l’autre jouira d’un quart en propriété et d’un quart en usufruit des biens qui composeront la succession de l’autre [10].

Le couple vit à Paris au mariage de leur aînée, en 1863, avec un certain Jean Sarrabezolles, négociant en tissus et nouveautés à Auch dans le Gers. La dot est alors vingt fois supérieure à celle de Stéphanie jadis, et l’apport du futur mari cette fois tout aussi conséquent – son commerce et divers autres biens immobiliers [11].

Stéphanie et Oscar vivent ensuite de manière séparée, la première à Paris, le second à Aussersihl, près de Zurich, en Suisse, où il meurt le 13 juin 1865. Quelques jours avant le décès de son époux, Stéphanie révoque la donation qu’elle lui avait accordée en 1850. Elle-même renoncera à sa propre part un peu après. Je ne sais rien de plus que ces faits bruts [12].

Et la vie continue...

D’abord avec les mariages des autres filles de Stéphanie, souvent charmées comme leur aînée par des professionnels du textile : en 1866, 1870 et 1875, l’avant-dernière, la benjamine et celle qui reste épousent respectivement Jules-Jean Cheron, négociant en nouveautés et tailleur pour dames à Paris, Ernest-Pierre-Romain Forret, négociant en toiles de gros à Lille, et Pierre-Chéri Vigier, seul dans sa classe, rentier à Paris [13].

Tout cela fera de notre infâme coquette présumée une solide grand-mère, forte au bas mot d’une bonne dizaine de petits-enfants [14]

Stéphanie finit ses jours, le 25 janvier 1893, au 23 rue Turgie à Malakoff [15]. Mon ami Norbert Verdier a retrouvé sa sépulture, au cimetière du Montparnasse, ce qui nous ramène insensiblement vers Galois, qui, 60 ans avant elle, y a été enterré en fosse commune [16]. Elle repose non loin de divers ascendants et descendants, mais surtout de sa mère, Charlotte-Émilie de Saint-Gilles, de son nom de jeune fille, et d’un personnage déjà rencontré, Denis-Louis-Grégoire Faultrier, ce qui nous ramène tout droit à notre débat initial.

Robert Bourgne, dans son examen critique déjà cité du travail de Carlos Infantozzi, avait cherché à savoir pourquoi et depuis quand Stéphanie résidait à la maison de santé. Il avait d’abord relevé que, peu après le mariage de Stéphanie en 1840, sa mère elle-même, le 30 juin 1841, en avait épousé le directeur, le fameux Faultrier. Comme il s’agissait pour elle de secondes noces, son enquête s’orienta naturellement vers le premier mari, le père de Stéphanie. Il espérait notamment que la date de sa mort puisse apporter quelque lueur dans le débat : son décès avant le séjour de Galois en 1832 rendait d’autant plus probable la présence simultanée de Stéphanie, et inversement.

Stéphanie est fille de militaire, et plus précisément d’un hussard qui a entre autres servi sous Napoléon. Les états de service de Jean-Paul-Louis-Auguste Poterin du Motel se lisent dans son dossier de Légion d’honneur, dont il est fait chevalier en 1825 [17] : il a été blessé par arme à feu à la jambe gauche en Espagne en 1808 ; il est sous-lieutenant au 18e de cavalerie légère un peu avant la naissance de Stéphanie en 1812, promu lieutenant quelques mois après. Il quitte l’armée, alors capitaine et aide de camp, en 1815, l’année de naissance de son fils aîné, Jean-Baptiste-Charles, qui deviendra artiste peintre [18].

Stéphanie aura encore au moins deux frères, Jean-Baptiste-Eugène et Georges-Louis, qui, bien plus tard, après le remariage de leur mère avec Faultrier, reprendront la maison de santé, contre une rente destinée à assurer les vieux jours de leur beau-père [19]. Stéphanie elle-même, à son retour de Valachie, y demeurera de longues années [20].

En attendant, notre militaire en retraite devient inspecteur de prison, ce qui ne manque pas de sel pour le papa d’une jeune fille à qui l’on prête une affaire de cœur avec un ex-détenu pas encore tout à fait libre nommé Évariste Galois. Il a été en poste à Gaillon, dans l’Eure, en 1825, et au Mont-Saint-Michel, en 1826. La famille paraît pourtant vivre à Paris, rue Traversière Saint-Honoré, où elle est domiciliée à la naissance des trois fils déjà mentionnés, et notamment du dernier, cette même année 1826 [21].

L’adresse rue Traversière Saint-Honoré perdure au moins jusqu’en octobre 1831, date à laquelle dame Poterin du Motel, lingère de son état, à n’en pas douter la mère de Stéphanie, intente un procès à son logeur, qui vient depuis juillet de louer le reste de la maison à des filles publiques [22]. Quoiqu’elle gagne son affaire et que l’expulsion des perturbatrices soit ordonnée, il est impossible de ne pas remarquer que ce soudain voisinage ait pu être occasion pour elle de légèrement délocaliser ses enfants, dont son aînée âgée de 19 ans. Nous sommes alors à quelques mois de la subodorée rencontre entre Stéphanie et Évariste.

Pour en revenir au père, il meurt 18 décembre 1839 « en sa demeure » au Croisic [23].

S’agissait-il d’une résidence secondaire ? Y vivait-il seul ? Ou toute la famille a-t-elle déménagé de Paris en Bretagne entre 1831 et 1839 ? Et dans ce cas avant ou après le séjour de Galois à la maison de santé de Faultrier au printemps 1832 ?

Ces questions s’évacuent fondamentalement en remarquant un fait que Robert Bourgne avait à vrai dire lui-même pressenti, sans toutefois pouvoir le préciser. Il se trouve en effet que le père de Stéphanie et Faultrier étaient proches parents, et plus précisément cousins germains : ils descendaient d’un même grand-père, Pierre Poterin du Motel, qui d’un côté a eu un fils, Jean-Paul, le père du père de Stéphanie, et de l’autre une fille, Marie-Louise-Julienne-Andrée, mariée à Claude-Louis Faultrier, le père du directeur de la maison de santé [24].

Or une telle proximité familiale, et celle-là bien antérieure au séjour de Galois, ouvre naturellement la porte de la maison de santé à Stéphanie pour des visites à des dates quelconques et sur des durées non moins variables. Ainsi, quand bien même elle n’y habiterait pas dès 1832, il ne serait pas étonnant de l’y rencontrer.

Et voilà pourquoi la seconde objection de Robert Bourgne manque de pertinence.

Quant à la première, il faut encore attendre un peu !

Post-scriptum :

Merci à Édouard Cidrolin qui m’a permis de reproduire sa photo de l’épitaphe de Stéphanie et à Norbert Verdier qui a aimablement relu ce billet.

Notes

[1L’Association des Amis d’Évariste Galois tiendra sa journée de lancement le 8 juin prochain à partir de 13 h 30 dans l’amphithéâtre Jean Jaurès de l’École normale supérieure (29 rue d’Ulm à Paris). Au programme une présentation de l’association par notre président, François Buffet, arrière-arrière-petit-neveu de Galois, ainsi que des exposés de Ramla Abdellatif, Pierre Cartier et Charles Alunni. L’inscription est gratuite mais obligatoire. Seuls pourront voter à l’assemblée générale qui suivra les adhérents à jour de leur cotisation : https://www.evaristegalois.org/.

[2AP, Reconstitution mariages, 11 janvier 840. Ici et ensuite AP désigne Archives de Paris. Infantozzi a écrit par inadvertance Oscar-Théodore au lieu du correct Oscar-Théophile. Le second prénom de Stéphanie est Félicie sur ce document, comme sur de nombreux autres, plutôt en rapport avec son mariage. J’ai toutefois préféré Félicité qui apparaît sur son épitaphe et sur son acte de décès, le seul acte d’état civil d’origine, c’est-à-dire non reconstitué après les destructions de la Commune. De plus, ce second prénom est explicitement déclaré par Stéphanie sur l’acte de mariage de sa première fille : AP, Registres mariages, XIIIe arrondissement, 24 novembre 1863.

[3AN, MC/ET/XCVI/737, 10 janvier 1840. Ici et ensuite AN désigne Archives nationales, MC Minutier central des notaires parisiens et ET Étude.

[4AP, Reconstitution naissances, 15 juillet 1840.

[5Une du 8 juillet 1838 et une du 31 août 1840 dans laquelle Heine « embrasse [s]a petite filleule ».

[6Gauthiez (Pierre), Henri Heine, Paris, 1913, p. 177.

[7AP, Reconstitution décès, 23 mars 1846.

[8AN, MC/ET/XCVI/888, 29 juin 1865 ; MC/ET/XLVII/1039, 23 février 1870.

[9Georgescu (Elvire), « Deux documents concernant les principautés danubiennes », Revue historique du Sud-Est européen, VIII/1-3 (Janvier-Mars 1931), pp. 6-30.

[10AN, MC/ET/XCVI/780, 10 octobre 1850.

[11AN, MC/ET/XCVI/873, 23 novembre 1863.

[12Sur sa révocation, Stéphanie est dite demeurer de droit en Suisse mais de fait à Paris. Voir AN, MC/ET/XCVI/780, 10 octobre 1850 ; MC/ET/XCVI/888, 29 juin 1865 ; AN, MC/ET/XCVI/889, 7 juillet 1865.

[13AN, MC/ET/XLVII/1000, 22 novembre 1866 et AP, Registres mariages, XIIIe arrondissement, 22 novembre 1866 ; AN, MC/ET/XLVII/1039, 23 février 1870 et AP, Registres mariages, XIIIe arrondissement, 24 février 1870 ; AP Registres mariages, VIe arrondissement, 1 avril 1875.

[14Que je renonce à lister…

[15AD Hauts-de-Seine, Registres décès, Malakoff, 26 janvier 1893. Ici et ensuite AD désigne Archives départementales.

[16Verdier (Norbert), Galois : Le mathématicien maudit, 2e éd., Les Génies de la science, Pour la science, 2011, p. 44.

[17AN, LH/2207/52, ainsi que l’avait remarqué Jean-Paul Auffray dans sa biographie : Évariste, 1811-1832 : le roman d’une vie, Aléas, 2004, pp. 367-368.

[18AP, Reconstitution naissances, 28 février 1815 ; AP, Registres décès, VIe arrondissement, 27 novembre 1883.

[19AN, MC/ET/XCVI/789, 23 décembre 1752.

[20De 1863 à 1870 au moins, comme le portent les contrats de mariage de ses filles déjà mentionnés.

[21AN, LH/2207/52 ; AP, Reconstitution naissances, 1er mars 1815 et 1er juillet 1816 ; AD Essonne, Registres naissances, Chilly-Mazarin, 2 octobre 1826 (bien que Georges-Louis soit né à Chilly, ses parents sont domiciliés à Paris).

[22Gazette des tribunaux, 13 octobre 1831, p. 1.

[23AD Loire-Atlantique, Registres décès, Le Croisic, 19 décembre 1839.

[24Cela transparaît des actes de baptême respectifs du frère et de la sœur et de leurs enfants concernés : AD Calvados, Vire, 10 janvier 1746 ; AD Manche, Saint-Martin-de-Landelles, 16 juillet 1848 ; AD Eure, Vernon, 5 août 1784 ; AD Calvados, Cormolain, 5 septembre 1785.

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Pour citer cet article :

Olivier Courcelle — «Itinéraire d’une infâme coquette » — Images des Mathématiques, CNRS, 2018

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Image à la une - Avec l’aimable autorisation d’Édouard Cidrolin, auteur de la photo

Commentaire sur l'article

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  • Itinéraire d’une infâme coquette

    le 19 mai à 12:05, par Olivier Courcelle

    Dont acte et milles excuses, cher Edouard au nom de famille très quenien. Me permettez-vous du coup d’utiliser votre photo ?

    Répondre à ce message

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