Je demeurai longtemps errant dans Césarée

Mètre et rythmes du vers classique, entretien avec Valérie Beaudouin

Piste verte 25 juin 2013  - Ecrit par  Michèle Audin Voir les commentaires (14)

Ailleurs, c’est-à-dire pour cet article dans le monde de l’alexandrin classique, il arrive qu’on utilise un peu de mathématiques — principalement des décomptes et des statistiques, un peu aussi de théorie des graphes — et surtout des approches, des points de vue, et même des outils proches de ceux des mathématiciens. C’est en tout cas ce que fait Valérie Beaudouin [1], et elle a bien voulu nous en parler.

Il a déjà été question de statistique textuelle sur Images des mathématiques [2]. Ici la statistique textuelle est dédiée, tout simplement, à l’étude des textes. Et quels textes... Dans un ouvrage paru en 2002, Mètre et rythmes du vers classique [3], Valérie Beaudouin a étudié très précisément et systématiquement les vers des pièces de Corneille et de Racine. C’est un plaisir de lui donner la parole.

Le vers classique

Tu as étudié le mètre et les rythmes du vers classique. Pour les lecteurs d’Images des mathématiques, peux-tu expliquer tous les mots ? On commence par « le vers classique » ?

Valérie Beaudouin – Le vers classique est un vers qui respecte un ensemble de règles de dénombrement (décompte des syllabes), de césure (ni épique, ni lyrique, ni italienne, mais classique [4]) et de rime. Ce que j’ai étudié, ce sont les vers dans les œuvres théâtrales de Corneille et Racine, qui sont des exemples de vers classiques.

Peux-tu préciser les dates ?

VB. – De 1629 (Mélite) à 1691 (Athalie). D’autres périodes avaient fait l’objet d’autres études. La jeunesse et la vieillesse de l’alexandrin ont été étudiées par Jacques Roubaud, qui a par exemple montré dans la Vieillesse d’Alexandre comment l’édifice de l’alexandrin s’est peu à peu altéré mais comment il en reste encore des réminiscences même dans le vers libre [5]. Outre la question des dates, j’insiste sur le fait qu’il s’agit de vers de théâtre. Certainement une étude des vers de poésie donnerait des résultats un peu différents.

Mais ça fait beaucoup de vers ?

VB. – Quatre vingt mille. Le plus vaste corpus qui avait été étudié auparavant consistait des mille premiers vers de Bérénice (les deux tiers de la pièce), par Jacques Roubaud en 1988. J’ai bénéficié du fait que les œuvres avaient été numérisées [6], dans une orthographe modernisée.

Ce sont tous des alexandrins ?

VB. – Très majoritairement (il y en a plus de soixante dix-sept mille). Mais pas tous : pense aux stances du Cid.

Percé jusques au fond du cœur
D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d’une juste querelle,
Et malheureux objet d’une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
Ô Dieu ! l’étrange peine !
En cet affront mon père est l’offensé,
Et l’offenseur le père de Chimène !

Où l’on a 8/12/12/12/12/6/10/6/10/10. Il faut peut-être aussi expliquer aux lecteurs que « alexandrin » n’est pas synonyme de « vers de douze pieds » mais que des règles plus strictes le régissent : il est a minima composé de deux segments de six syllabes (hémistiches) et il est associé à d’autres vers par la rime.

Le rythme

Nous reviendrons à la rime un peu plus bas. Le rythme ?

VB. – Les vers sont plus ou moins structurés, et de façons assez variables. Les deux vers de Racine

Je demeurai longtemps errant dans Césarée

(dans Bérénice [7]) et

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue

(dans Phèdre) ont une structure rythmique assez différente. Le premier est de type 4-2-2-4, tandis que le second est plutôt 3-3-3-3. Il est important de distinguer les alexandrins avec des marquages sur les positions multiples de 3, de ceux qui sont marqués sur les positions paires et enfin de ceux qui transgressent ces deux modèles.

Il y a pourtant des définitions du rythme assez variées et pas toujours précises. Mais l’informatique a besoin de définitions explicites. Il y a des aspects de structure et de périodicité, de répétition, mais répétition de quoi ? Pour décrire ces formes qui se répètent, j’ai suivi la « théorie du rythme », développée par Pierre Lusson [8].

Classer

Il reste à expliquer ce que veut dire « étudier ».

VB. – Comme en mathématiques : il s’agit ici de classifier, de dégager des types.

Avec des méthodes mathématiques ?

VB. – Un peu de mathématiques, des statistiques surtout. Et beaucoup d’informatique. Il a fallu mettre les méthodes au point. Les méthodes disponibles lorsque j’ai commencé ce travail étaient beaucoup trop difficiles techniquement pour permettre d’aborder un aussi grand corpus. On a essayé d’utiliser des méthodes d’apprentissage, mais les techniques n’étaient pas encore assez performantes (l’idée était de donner à la machine un ensemble de vers avec les syllabes métriques identifiées à la main pour que des procédures de dénombrement soient construites automatiquement à partir des exemples). Avec François Yvon, nous avons pris une autre option : utiliser les outils de traitement automatique du langage (analyseur syntaxique et phonétiseur), et les adapter aux spécificités du vers.

Tu expliques « phonétiseur » et « analyseur » ?

VB.– J’ai utilisé le « phonétiseur du français contemporain », un logiciel mis au point par François Yvon pour transcrire phonétiquement la langue française, ce qui n’est pas aussi trivial qu’on pourrait le croire à première vue. Comment le logiciel reconnaît-il, par exemple que le mot « couvent » désigne un lieu où sont enfermées des femmes et pas le fait que des poules amènent leurs œufs vers l’éclosion ? Pour cela, il faut faire une analyse morpho-syntaxique. Le phonétiseur s’appuie donc sur les résultats d’un logiciel d’analyse syntaxique, mis au point par Patrick Constant. Celui-ci étudie la structure de la phrase. Il était, lui aussi, conçu pour le français ordinaire et il a fallu l’adapter : un vers n’est pas une phrase et ce sont les vers que je voulais analyser. À l’origine et pour Télécom, le cadre dans lequel ce logiciel a été développé était celui de la synthèse vocale. Bien entendu, il a fallu adapter l’outil au fait que l’objet de l’étude était constitué de vers. Et ceux-ci de syllabes. Par exemple lui apprendre que dans

Dans l’orient désert quel devint mon ennui !

« o-ri-ent » est un mot de trois syllabes. De même, lui enseigner les e muets, les liaisons.

Un peu plus précisément : il s’agit de « compter ». Mais quoi ? Les composantes linguistiques de chaque vers sont marquées, les vers ainsi décorés sont regroupés dans une grande base de données. On dégage les grandes lois ou tendances par des calculs statistiques. Là encore, il faut définir des observables pertinents.

Ainsi, vous avez mis au point le « métromètre ». Tu nous expliques ce que c’est ?

VB. – Un instrument de mesure de la métrique, d’où son nom. Il segmente chaque vers en syllabes qui correspondent aux positions métriques. Il identifie aussi bien un alexandrin, qu’un décasyllabe ou un octosyllabe. Pour revenir à cet exemple, il identifie sans erreur la formule métrique des stances de Rodrigue. Mais il ne se contente pas des positions métriques, il caractérise chaque vers par des marquages phonétiques, lexicaux, morpho-syntaxiques (la nature grammaticale du mot) et prosodiques (la syllabe est-elle, ou n’est-elle pas, accentuée ?).

Le plus simple est de donner un exemple [9]

Sur les 80 000 vers étudiés, voit-on une prépondérance de certains rythmes, ou alternances de rythmes ? Par exemple, trop de 3-3-3-3 donnent peut-être un effet ronronnant que les auteurs cherchent à éviter ?

VB.— Oui de fait on a des combinaisons subtiles entre les différents modèles rythmiques, et on a très peu de séquences de 3-3-3-3.

Une autre chose qui m’a rapprochée des mathématiciens : à cause de la grande taille du corpus étudié, et de la sophistication du métromètre, j’ai travaillé sous Unix avec l’éditeur Emacs pour préparer les corpus.

À quoi ça sert ?

Tu n’échapperas pas à la question que les mathématiciens détestent : à quoi ça sert ?

VB. – Permettre de retrouver la mémoire d’une forme très belle, mieux la reconnaître et ainsi, par exemple, mieux apprécier les transgressions d’un Hugo ou d’un Rimbaud [10].
« Ça » pourrait aussi servir à dire les vers. Par exemple, une des choses que cette étude a révélées, c’est que la structure rythmique s’accentue au cours du vers, en d’autres termes, le vers est de plus en plus rythmé.
Mais surtout, une réponse que devraient aimer les mathématiciens : « ça » sert à comprendre. La structure rythmique est reliée à ce que raconte le vers.

Tu peux expliciter ça ?

VB. – Par exemple, le rythme des vers qui correspondent à des moments de dialogue, de confrontation des personnages sur scène, est beaucoup plus déstructuré que celui des vers qui correspondent à des récits. On trouvera plus fréquemment des vers de ce type :

Quoi ? Vous ne perdrez point cette cruelle envie ?

(Phèdre, vers 173), un rythme 1-5-4-2) dans des situations de dialogue que dans les récits, où le vers est plus régulier comme dans les deux exemples précédents :

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue

ou

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et l’étude montre que c’est un fait très général. Pour mettre en relation la structure métrique et lexicale, j’ai utilisé les techniques de lexicométrie et statistiques textuelles [11]

Pour continuer à répondre à la question « à quoi ça sert ? », un effet secondaire de cette recherche a été de repérer des erreurs d’édition [12].

Il y a un ensemble de « règles » qui furent explicitement considérées à l’époque classique comme un canon. Les auteurs ne s’autorisent-ils pas, de temps à autre, quelques licences par rapport à ces règles (certaines étant plus rigides que d’autres...) ? Peut-on repérer ces licences grâce au métromètre ?

VB.— C’est le point extraordinaire du vers classique de cette époque : l’arsenal de règles est considérable et il n’y a aucune licence, ni sur les règles à la césure et en fin de vers, ni sur les règles de la diérèse ou de la rime. Le métromètre permet de les détecter, mais à chaque fois, il s’est avéré que les licences correspondaient en fait à des erreurs d’édition... Le vers classique est clairement le moment où les règles sont les plus contraignantes et respectées et c’est pour cela qu’après il a fallu bousculer l’édifice trop rigidifié.

As-tu appris au cours de ce travail des choses qui t’ont particulièrement surprise, par exemple à travers les nombreux calculs de corrélation statistique que l’outil semble permettre ?

VB.— Oui, par exemple que les formes « régulières » (de type 010101 ou 001001, 1 étant une syllabe accentuée, 0 non (ce formalisme permet de faire des calculs beaucoup plus précis)) sont beaucoup plus fréquentes sur le second hémistiche que sur le premier. Ou encore que Racine utilise dans ses tragédies beaucoup plus d’hémistiches de type 001001 que Corneille, qui aime un peu mieux les marquages en position paire, que lorsque la tension augmente sur scène entre les personnages, la part des alexandrins aux accents non réguliers augmente...

Rimer, une relation symétrique (potentiellement), mais ni transitive, ni réflexive

Tu étudies les vers individuellement ?

VB. – Non, bien sûr. Un vers alexandrin n’apparaît jamais seul. Il y a des niveaux d’organisation supérieurs, la rime d’abord, puisque le vers rime, avec un autre. Rimer avec est un bel exemple d’une relation symétrique mais ni réflexive ni transitive... et d’ailleurs, peut-être pas si symétrique que ça.

La relation [13] est « avoir rimé avec dans le corpus étudié ». Bien sûr, on ne trouve jamais de mot qui rime avec lui-même. La relation n’est donc pas réflexive. Elle n’est pas non plus symétrique : par exemple

Je demeurai longtemps errant dans Césarée
Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée

montre que adorée a rimé avec Césarée mais pas que Césarée a rimé avec adorée (sauf à trouver ailleurs dans le corpus deux vers où ces mots apparaissent à la rime dans l’ordre inverse). La figure suivante montre que vécu a rimé avec vaincu et que vaincu a rimé avec vécu.

On comprend aussi que la relation n’est pas transitive.

Par exemple cette étude montre que, chez Racine, beaucoup de vers riment avec les noms des personnages, ce qui est à relier au fait que les noms des personnages riment avec ceux de leurs confidents, Bérénice et Phénice, mais aussi Monime et Phaedime, Arbate et Mithridate... Et puis l’alternance des rimes, féminines, masculines [14]. On peut regrouper les vers quatre par quatre [15].

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler

L’outil que tu as utilisé permet-il de dire des choses sur la fameuse « richesse » de la rime (nombre de sons finaux en commun) ?

VB.— Oui, nous n’avons pas eu le temps d’en parler parce que c’est assez long à expliquer. A partir des 80 000 vers, j’ai reconstitué les réseaux de mots pouvant rimer ensemble. Pour chaque réseau, on extrait ce qui est commun à tous les mots-rimes et on l’exprime de manière phonético-graphique (graphique parce que le respect du genre et du nombre est primordial dans la rime), c’est le rimème, le minimum vital pour que deux mots puissent rimer ensemble. Ensuite, une fois que l’on a ce rimème, on mesure dans les rimes attestées l’extension de la rime par rapport à la version minimale (combien de phonèmes communs en plus), et on définit la richesse de la rime par rapport à cette situation minimale. Personne n’avait pu formaliser jusque là que la richesse de la rime ne pouvait être définie dans l’absolu, mais en fonction du type de voyelle, de la terminaison, de la richesse du vocabulaire... Une rime en ter est aussi pauvre qu’une rime en ir (alors qu’il y a un phonème de plus), alors qu’une rime en or est suffisante, voire riche.

Merci Michèle de m’avoir permis de replonger dans ce travail : il y a peu de chance que je me lasse un jour de la fréquentation du vers classique.

En effet, ce travail est déjà un peu ancien.

VB. – Certes le travail est ancien, mais sur des sujets qui ne passionnent pas les foules [16], l’obsolescence est plus lente. Beaucoup de progrès ont été faits dans les méthodes depuis, avec en particulier le développement de l’apprentissage par les machines (machine-learning).

Post-scriptum :

Je remercie Valérie Beaudouin du temps qu’elle m’a accordé et de la patience et de la rapidité avec lesquelles elle m’a aidée à répondre aux questions des relecteurs.

Rime sans raison n’est que ruine de l’orme, m’a rappelé Julien Melleray au cours de la relecture de cet article, et je le remercie de cette citation fort appropriée et de Raymond Queneau.

Une partie des questions ont été posées par un autre des relecteurs, François Guéritaud. Je le remercie lui aussi !

Et d’ailleurs, nous (l’auteur et la rédaction d’Images des mathématiques) remercions tous les relecteurs, ici ceux dont les noms ou pseudonymes sont Sébastien Martinez, Julien Melleray, Laurent Bétermin, François Brunault, Vincent Borrelli, Eulenspiegel et François Guéritaud pour leurs commentaires sympathiques et instructifs qui nous ont aidés à améliorer une première version de cet article.

Article édité par Michèle Audin

Notes

[1Valérie Beaudouin est enseignante-chercheuse à Télécom ParisTech et spécialiste de littérature et informatique. Elle est membre de l’Oulipo.

[2Une excellente occasion de tester le moteur de recherche du site... cherchez plutôt « textuelle » que « statistique » ! Les sujets polémiques — qui est l’auteur de quoi ? — ne seront pas abordés ici.

[3Mètre et rythmes du vers classique — Corneille et Racine, Honoré Champion, Paris, 2002.

[4L’alexandrin classique est composé de deux hémistiches de six syllabes, séparés par une « césure ». Voici quelques exemples de ces césures « interdites », la césure épique

L’adaptation implique la sauvage bonté

(un non-alexandrin issu d’un exposé récent au séminaire Bourbaki) (il y a une syllabe surnuméraire due au e muet avant une consonne), la césure lyrique

Périssez ! puissance, justice, histoire, à bas !

(de Rimbaud, voir ci-dessous) (le e muet non élidé coïncide avec la césure), la césure italienne

Et ce n’est pas des textes d’archéologie

(de Péguy) (une césure « enjambante »).

[5 La Vieillesse d’Alexandre, de Jacques Roubaud, dont la première édition date de 1978, est disponible aux éditions Ivrea.

[6Pour la base FRANTEXT de l’Institut national de la Langue Française.

[7Ce vers est, à mon avis (M.A.), un des plus parfaits de la langue française. C’est pourquoi je l’ai utilisé comme titre de cet article (c’est aussi, semble-t-il, l’avis d’Aurélien, qui en est hanté dans le roman de Louis Aragon qui porte son nom).

[8À l’article P. Lusson. et J. Roubaud, "Mètre et rythme de l’alexandrin ordinaire,” Langue française, 1974, no. n°23, p. 41-53, on peut ajouter une référence plus facile d’accès au Chapitre 4 du livre la Vieillesse d’Alexandre de Jacques Roubaud, déjà cité.

[9Les figures ont été scannées dans le livre — toutes nos excuses pour les effets de transparence.

[10La déconstruction des « alexandrins » de Qu’est-ce pour nous mon cœur que les nappes de sang, de Rimbaud (dont un vers nous a déjà servi d’exemple de césure « lyrique » dans une note précédente) est particulièrement étudiée par Jacques Roubaud dans son livre La Vieillesse d’Alexandre.

[11Voici les références citées par Valérie Beaudouin :
Muller C., Étude de statistique lexicale. Le vocabulaire du théâtre de Pierre Corneille, Paris, Larousse, 1967, réimpression aux éditions Slatkine, 1979, 1992, 1967.
Benzécri J.-P. et coll., Pratique de l’analyse des données, Linguistique et lexicologie, Paris, Dunod, 1981.
Lebart L. and A. Salem, Statistique textuelle, Paris, Dunod, 1994.

[12Par exemple, dans Britannicus,

À venir prodiguer sa vie sur un théâtre => sa voix


— le e muet final après voyelle (de vie) devant un mot commençant par une consonne (sur) est interdit dans le vers classique. Le métromètre compte treize positions : à-ve-nir-pro-di-guer-sa-vi-eu-su-run-thé-â-treu, il y a donc une erreur. Avec « sa voix », le compte est bon.

[13Note pour les non-mathématiciens. Une relation entre objets est dite

  • réflexive si chaque objet est en relation avec lui-même,
  • symétrique si quand l’objet « truc » est en relation avec l’objet « chose », alors l’objet « chose » est en relation avec l’objet « truc »,
  • transitive si « truc » en relation avec « chose » et « chose » en relation avec « machin » obligent « truc » à être en relation avec « machin ».

Les mathématiciens font grand usage de relations réflexives et transitives (comme « être plus grand ou avoir la même taille que »), et encore plus, de relations à la fois réflexives, symétriques et transitives (comme « être égal à »). C’est pourquoi une relation qui n’est rien de tout ça semble un peu exotique dans une revue de mathématiques.

[14Bien que « masculin » soit masculine et « féminine » féminine, le genre des rimes a peu à voir avec le genre des mots. Est féminine une rime qui se termine par un e muet (comme « faire ») et masculine une rime qui se termine par une autre lettre (comme « féminité » ou « fer ») – de sorte par exemple que « faire » ne rime pas avec « fer ». L’alternance des rimes a été érigée en règle par Malherbe au XVIe siècle.

[15Il peut y avoir des exceptions, comme dans (toujours) les Stances du Cid, où les rimes sont en abbaccdede. Mais l’alternance masculin-féminine y est respectée.

[16Sauf bien entendu les lecteurs d’Images des mathématiques...

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Pour citer cet article :

Michèle Audin — «Je demeurai longtemps errant dans Césarée» — Images des Mathématiques, CNRS, 2013

Crédits image :

Image à la une - Le logo de cet article (deux pages de Bérénice), la photographie du livre de Valérie Beaudouin et celle du livre de Jacques Roubaud sont dues à l’auteur de cet article. Le timbre Gérard Philipe a été copié sur wikipedia.
Les deux autres figures viennent du livre de Valérie Beaudouin.

Commentaire sur l'article

  • Un vers alexandrin n’apparaît jamais seul.

    le 25 juin 2013 à 09:54, par Antoine Chambert-Loir

    En voilà un pourtant, échappé du corpus...

    Répondre à ce message
  • En voilà un pourtant, échappé du corpus...

    le 25 juin 2013 à 10:12, par Michèle Audin

    Le corpus dont il s’agit est celui du vers classique. Sans parler des vers blancs, il y a bien des alexandrins isolés dans la littérature, et même de très beaux, du

    Et l’unique cordeau des trompettes marines

    (Chantre, Apollinaire)

    au

    J’acquis un timbre Proust au carré Marigny

    (Monostique, Queneau)

    et bien sûr le tien, Antoine, à qui je répondrais volontiers

    Les lectrices d’ailleurs se fient à mon discours :
    Nourri(e) dans le sérail, j’en connais les détours...

    Merci pour ta lecture (et pour ta chasse au vers blanc).

    Michèle

    Répondre à ce message
  • Je demeurai longtemps errant dans Césarée

    le 25 juin 2013 à 12:28, par Giangi

    Le « et bien sûr le tien, Antoine » de Michèle fait-il référence à :

    Un vers alexandrin n’apparaît jamais seul

    ou à :

    En voilà un pourtant, échappé du corpus...

    Y a-t-il eu à l’époque des démonstrations mathématiques en vers ?

    Giangi

    Répondre à ce message
  • Je demeurai longtemps errant dans Césarée

    le 26 juin 2013 à 07:13, par Michèle Audin

    Un vers alexandrin n’apparaît jamais seul est un alexandrin contenu dans l’article (et dans ce que dit Valérie Beaudouin).

    En voilà un pourtant, échappé du corpus... est un alexandrin dû (autant que je le sache) à Antoine Chambert-Loir.

    C’est donc bien à celui-là qu’il était fait référence.

    Y a-t-il eu à l’époque des démonstrations mathématiques en vers ?

    Je ne sais pas.

    Répondre à ce message
    • Une démonstration en alexandrins

      le 30 juin 2013 à 09:31, par a.leblanc

      On trouve dans le livre Rationnel mon Q une démonstration en alexandrins. Cette démonstration n’est pas une démonstration d’époque. On trouve par ailleurs dans ce livre d’autres démonstrations « à contraintes ».

      Répondre à ce message
  • Une conversation mathématique en vers

    le 4 juillet 2013 à 09:41, par Antoine Chambert-Loir

    Tamas Szamuely a mis en ligne un échange mathématique en vers que nous avons eu début janvier 2013. Tous ces vers ne sont pas fameux, mais on s’amuse comme on peut...

    Répondre à ce message
  • Je demeurai longtemps errant dans Césarée

    le 4 juillet 2013 à 10:07, par Michèle Audin

    Tous ces vers ne sont pas fameux

    Je me garderai de porter un jugement de valeur. Il est certain que ces vers ont peu à voir avec les alexandrins classiques dont il est question dans l’article. Ce n’est toujours pas un jugement de valeur, mais la constatation que, pour Racine, dernière ne rime pas avec vers, pas plus que cortex ne rime avec connexe ni génial avec étale.

    Après ça, l’alternance des rimes...

    Bref. Un alexandrin classique n’est pas qu’un vers de douze syllabes (ou à peu près : revê-teu-ment/attentiv’ment). Et toutes les transgressions de ces règles ne sont pas du Rimbaud.

    Allez, je craque, en voilà, du Rimbaud, avec les beaux alexandrins malmenés que je n’ai pas cités dans l’article (mais mon Rimbaud est à côté de mon Racine...) :

    Un poème d’Arthur Rimbaud, 1871-72

    Qu’est-ce pour nous, mon cœur, que les nappes de sang
    Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
    De rage, sanglots de tout enfer renversant
    Tout ordre ; et l’Aquilon encor sur les débris

    Et toute vengeance ? Rien !... — Mais si, toute encor,
    Nous la voulons ! Industriels, princes, sénats,
    Périssez ! puissance, justice, histoire, à bas !
    Ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d’or !

    Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur,
    Mon Esprit ! Tournons dans la Morsure : Ah ! passez,
    Républiques de ce monde ! Des empereurs,
    Des régiments, des colons, des peuples, assez !

    Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
    Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?
    À nous ! Romanesques amis : ça va nous plaire.
    Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux !

    Europe, Asie, Amérique, disparaissez.
    Notre marche vengeresse a tout occupé,
    Cités et campagnes ! — Nous serons écrasés !
    Les volcans sauteront ! et l’océan frappé...

    Oh ! mes amis ! — mon cœur, c’est sûr, ils sont des frères ;
    Noirs inconnus, si nous allions ! allons ! allons !
    Ô malheur ! je me sens frémir, la vieille terre,
    Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond,

    Ce n’est rien ! j’y suis ! j’y suis toujours.

    Répondre à ce message
    • Rime du e muet

      le 11 juillet 2013 à 19:25, par Antoine Chambert-Loir

      Bonjour Michèle ;

      On s’éloigne du contenu habituel d’Images des maths mais qu’est-ce qui pour Racine empêche connexe de rimer avec cortex, ou étale avec génial ?

      Bon été, pour ma part accompagné des vers d’Homère dans la nouvelle traduction de l’Iliade que Jean-Louis Backès a publiée au début de l’année (avec un commentaire intéressant sur la versification d’Homère).

      Répondre à ce message
      • Rime du e muet

        le 11 juillet 2013 à 22:44, par Jean-Paul Allouche

        Bonsoir,

        La réponse est qu’on ne fait pas rimer en versification classique des rimes féminines avec des rimes masculines, les premières étant celles qui finissent par un e muet. Voir par exemple l’article de Wikipédia. Bonne (re)lecture de l’Iliade.

        Répondre à ce message
      • Rimes féminines/masculines

        le 11 juillet 2013 à 22:47, par Michèle Audin

        On s’éloigne du contenu habituel

        La rubrique s’appelle « ailleurs »... donc on peut. C’est même fait pour ça.

        qu’est-ce qui pour Racine empêche connexe de rimer avec cortex

        connexe est une rime féminine, il rime avec simplexe ou complexe, même avec sexe

        alors que cortex est une rime masculine, il rime avec vélosolex.

        voilà voilà. J’espère que ces exemples te donnent envie d’écrie des alexandrins classiques !

        Bon Homère (qui ne rime pas avec vers)... et quand tu auras fini l’Iliade, cette ennuyeuse histoire de guerre, n’hésite pas à en lire une suite dans Andromaque, une histoire d’amour(s).

        Répondre à ce message
  • Je demeurai longtemps errant dans Césarée

    le 22 juillet 2013 à 16:28, par Pierre de la Harpe

    Effectivement, il n’existe pas autant que je sache de démonstration en alexandrins - c’est trop bête.
    Mais il y a un joli problème ainsi formulé, concernant l’âge de la mort de Diophante.
    On le trouve sur le site Récréomath,
    qui indique sa source :
    un livre d’Emile Fourrey, Récréations arithmétiques, publié par Vuibert en 1947, page 153 ;
    première édition datant de 1899.
    Voir http://www.recreomath.qc.ca/dict_di....

    Passant, sous ce tombeau repose Diophante.

    Ces quelques vers tracés par une main savante

    Vont te faire connaître à quel âge il est mort.

    Des jours assez nombreux que lui compta le sort,

    Le sixième marqua le temps de son enfance ;

    Le douzième fut pris par son adolescence.

    Des sept parts de sa vie, une encore s’écoula,

    Puis s’étant marié, sa femme lui donna

    Cinq ans après un fils qui, du destin sévère

    Reçut de jours hélas ! deux fois moins que son père.

    De quatre ans, dans les pleurs, celui-ci survécut.

    Dis, si tu sais compter, à quel âge il mourut.

    Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Diopha...
    donne aussi, hélas en prose, l’équation

    x/6 + x/12 + x/7 + 5 + x/2 + 4 = x

    dont la solution x = 84 donne l’âge de la mort de Diophante.

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    • Je demeurai longtemps errant dans Césarée

      le 23 juillet 2013 à 15:51, par Christine Huyghe

      « il n’existe pas autant que je sache de démonstration en alexandrins ». Certes, mais certains poètes se sont inspirés de mathématiques. Parmi eux Michel Butor dans
      la quadrature du cercle à Parmes que je trouve à la fois très beau et en même temps plutôt rafraîchissant.

      Répondre à ce message
  • Un pied de trop

    le 5 mars 2014 à 14:46, par Giangi

    Je ne conteste pas l’indice permettant de retrouver « voix » au lieu de « vie » ; simplement, le décompte est erroné :

    « à-ve-nir-pro-di-guer-sa-vi-eu-su-run-thé-â-treu »

    compte non pas 13 mais 14 pieds, à cause du « théâtreu » erroné.
    Le « e » muet final ne se prononce pas, et on a donc :

    « à-ve-nir-pro-di-guer-sa-vi-eu-su-run-thé-â-tr’ »
    qui a bien 13 pieds et donc :

    « à-ve-nir-pro-di-guer-sa-voix-su-run-thé-â-tr’ »
    qui en a 12, et est donc correct.

    Article passionnant, merci !
    Giangi

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    • Un pied de trop

      le 5 mars 2014 à 15:03, par Michèle Audin

      Oui, bien sûr, vous avez raison, je n’aurais pas dû écrire le « treu ». Merci pour votre vigilance !

      Évidemment, je pourrais tout simplement corriger dans l’article, mais je préfère garder votre commentaire, merci encore !

      Répondre à ce message

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