Jean Giraud (seconde partie)

Piste noire 7 octobre 2013  - Ecrit par  Jacques Sauloy Voir les commentaires (4)

Ce texte fait suite à une première partie précédemment publiée sur « Images des Mathématiques », dans laquelle ont été présentés certains des personnages de cette histoire. En ce qui concerne les proches (famille, amis, collègues) on s’y référera ; pour les grands noms, tels Serre, Grothendieck, Hironaka... , on les trouvera sans peine sur la toile ou dans son encyclopédie favorite.

Un erratum

Michel Langevin, l’un des tapirs de (l’ENS de) Saint-Cloud que j’ai évoqués dans la première partie de cet article, me signale que c’est Fulbert Mignot et non Maurice Mignotte qui fut l’un des autres tapirs. (J’appelle ici « tapir » ce que les normaliens de la rue d’Ulm semblent avoir appelé « caïman », c’est-à-dire un assistant préparateur ; je ne suis d’ailleurs pas certain que ce mot ait été usité à Saint-Cloud, mais c’est celui qui m’est venu.) Cet « incident » a été pour moi l’occasion (agréable) d’avoir de leurs nouvelles...

Singularités encore

La vie de Jean Giraud dans les années 70 et 80 est en partie liée à la résolution des singularités en caractéristique positive : c’est le cas par exemple de l’histoire de ses rapports avec « les mathématiciens espagnols » ; sans surcharger ce texte d’idées mathématiques, il est inévitable d’en parler un peu. Il est très difficile de se faire une idée du style d’un auteur autrement qu’en lisant ses textes, mais j’aimerais tout de même transmettre un peu de la perception que j’ai eue [1] de la manière dont il « faisait des maths ».

Outre le caractère direct et efficace de son approche (dont j’ai dit un mot dans la première partie du texte à propos de son cours à Orsay sur les singularités), le mot qui me vient à l’esprit est simplicité. La simplicité de l’homme se ressentait immédiatement dans son travail ; et même dans son vocabulaire, puisqu’il aimait à marquer son intérêt pour une idée en disant « C’est bête comme chou ». Je crois même que son admiration persistante pour Grothendieck et Serre vient en partie de là (à côté de l’admiration évidente pour le génie de l’un et de l’autre). Cela ne devait pas entraîner une paresse technique, qui n’aurait pas été viable dans le domaine de la résolution des singularités. Le singulariste que JG a côtoyé le plus étroitement est Shreeram Abhyankar,

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Alexandre Grothendieck, Shreeram Abhyankar et Michael Artin.

un Maître ès Algorithmes ; et les travaux de Cossart et de Cano, qu’il a influencés et suivis de près, sont entre autres des prouesses techniques. Mais dans ses exposés, il savait mettre en relief l’idée simple à la base de tout. Encore une citation, tirée de son article “Desingularization in low dimension” (LNM 1101) écrit vers 1980 :

« The oldest idea for proving the coarse desingularization theorem is due to JUNG and it is 100 years old. It is still as fresh and beautiful as in the first day : it only works in characteristic 0. »

Un problème essentiel dans la résolution des singularités en caractéristique $p > 0$ est que l’opération de base de la stratégie de Heisuke Hironaka (la simplification du lieu singulier par éclatement) peut avoir pour effet d’empirer la situation hors du lieu singulier. Dans l’une des étapes de la récurrence, où l’on cherche à améliorer une hypersurface $w^p − f(x,y,z) = 0$ en simplifiant la fonction $f$, Giraud eut l’idée de simplifier plutôt la différentielle ${\rm d}f$. Il espérait ainsi transposer en caractéristique positive la méthode de Jung à laquelle il a été fait allusion plus haut. Cette idée a eu des suites considérables.

En ce qui concerne la désingularisation des variétés algébriques, après les deux articles initiaux de Giraud, elle a été mise en œuvre à grande échelle (et avec d’énormes difficultés techniques) dans la Thèse d’État de Vincent Cossart. Puis elle est devenue une composante de la panoplie des singularisateurs, et Heisuke Hironaka lui-même disait à Jean Giraud (dans une carte postale collective envoyée depuis la rencontre de 2006 à Tordesillas en l’honneur de Jose-Manuel Aroca) : « Your old idea now bears its fruits. »

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Heisuke Hironaka

Mais cette idée donna également lieu à l’entreprise de désingularisation des feuilletages, qui sont associés à des formes différentielles plus générales que ${\rm d}f$ ; et cette histoire-là nous amène directement aux rapports de JG avec les mathématiciens espagnols.

Les mathématiciens espagnols

Dans les années 70, Jean Giraud a appuyé le développement des mathématiques en Espagne (un peu comme il avait appuyé le petit groupe qui s’intéressait aux singularités en France ; voir la première partie de ce texte). Il a fait partie du Comité Scientifique de la Revista Matematica Iberoamericana. Cela lui fut reproché car l’Espagne était encore franquiste (« Franco est mort dans son lit » a dit Carlos Semprun-Maura en 1975) et certains voyaient cela comme une compromission politique et morale ; mais JG le vit comme un moyen de sortir les Espagnols (mathématiciens ou pas) de leur isolement.

Le cacique des mathématiques espagnoles, en termes de pouvoir et d’envergure mathématique, était Pedro Abellanas Cebollero, qui avait étudié avec Krull et Van der Waerden. José-Manuel Aroca Hernández-Ros, Tomás Sánchez-Giralda et José-Luis Vicente Córdoba préparaient une thèse sous sa direction. Abellanas avait de l’argent pour inviter des gens et José-Manuel Aroca voulait entrer en contact avecHeisuke Hironaka.

En 1970, le Congrès International des Mathématiciens se tint à Nice et les récipiendaires des médailles Fields furent Alan Baker, Heisuke Hironaka, Serge Novikov et John Thompson. J’ai cité dans la première partie du texte l’allocution prononcée par Grothendieck en l’honneur de Heisuke Hironaka. Jose-Manuel Aroca alla à Nice.

Quelqu’un lui avait dit que Jean Giraud était « le meilleur singulariste français ». Il est donc allé le voir [2]. Selon ses souvenirs, à leur première rencontre JG était mal habillé (« comme un mathématicien »), il était coiffé afro. C’était la première sortie d’Espagne de Jose-Manuel Aroca, et son voyage de noces. Lui et son épouse Pepa arrivaient comme des provinciaux. Jose-Manuel Aroca était en fin de thèse (sur les variétés de $\mathbf{R}^n$ définies par des idéaux de fonctions $\mathcal{C}^k$ ; son livre de chevet était le livre de Malgrange) et il était au CNRS espagnol.

Heisuke Hironaka ayant accepté l’invitation des Espagnols, Jean Giraud proposa à ceux-ci de les préparer à la venue de Hironaka ; ils invitèrent donc JG en Espagne. Lorsque, l’année suivante, Jose-Luis Vicente et Jose-Manuel Aroca allèrent attendre JG à l’aéroport, ils virent arriver à sa place un jeune bien habillé, bien coiffé, aux cheveux courts, avec une cravate ; c’était JG transformé, ils faillirent ne pas le reconnaître. Vicente [3] faisait sa thèse avec Abellanas sur un sujet « à la Zariski » (courbes algébroïdes, équisingularité). Jose-Luis et Jose-Manuel (et, au début, Tomas Sanchez-Giralda) furent les principaux collaborateurs de Hironaka pendant les années qui suivirent.

En juin 1971, Jean Giraud fit un cours d’un mois à l’Université de Madrid et à l’Instituto Jorge Juan (également à Madrid), qui appartenait au Consejo Superior de Investigaciones Cientificas, le CNRS espagnol. Il y avait trois séances de deux heures par semaine ainsi que des discussions, des explications. Les élèves étaient J.-M. A., Vicente, Sanchez-Giralda et quelques autres ; en tout, une dizaine de personnes. Le cours, rédigé par Vicente fut publié en espagnol par le CSIC sous le titre « Estudio local de las singularidades ». Lors de ce premier séjour, JG signa avec Abellanas un accord qui permettait aux étudiants espagnols de venir en France. L’Espagne payait les voyages, la France payait les séjours et les stages ; ce système était destiné aux pays sous-développés. D’après Aroca, Malgrange et Cartan voulaient encourager la démocratisation et l’insertion européenne de l’Espagne.

Hironaka vint un mois en 1972, et c’est alors que commença la collaboration qui aboutit au théorème analytique. Ce premier cours de Hironaka fut rédigé par Aroca et Vicente sous le titre de « Introduction to the theory of infinitely near singular points », le premier des trois volumes édités par le Consejo Superior de Investigaciones Cientificas sur la désingularisation (volumes 28, 29 et 30 ; le premier publié avec comme seul nom d’auteur Hironaka, les deux autres y associant Aroca et Vicente). En fait, la démonstration complète du théorème annoncé par Hironaka au Congrès de Nice prit une décennie avec l’aide intensive des Espagnols.

Cependant Jean Giraud continua à aller régulièrement en Espagne où il donna des cours sur divers sujets. Sous l’impulsion d’Aroca, Valladolid devint un centre actif ; parmi les cours variés de JG à Valladolid, il y en eut sur les groupes classiques ; sur les surfaces de Del Pezzo ; sur les singularités toriques ; sur les fonctions automorphes ... Les liens professionnels se doublèrent de liens d’amitié, tout particulièrement avec Vicente mais aussi avec Aroca, et plus tard avec son élève Felipe Cano. La famille Giraud (dont les enfants des deux fratries) participa régulièrement à ces séjours.

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Jose-Manuel Aroca et Orlando Villamayor.

Quand Aroca fut muté à Valladolid, Felipe Cano, qui en était originaire, démarra une thèse sous sa direction sur la réduction des singularités des dérivations en caractéristique positive, puis sur les champs de vecteurs en caractéristique nulle en dimension 3. C’est le début de la transition vers la résolution des singularités des feuilletages. On pensait que ce problème présenterait une difficulté intermédiaire entre celle de la désingularisation des variétés en caractéristique zéro (réalisée par Hironaka) et le problème correspondant en caractéristique positive (qui n’est encore, en ce printemps 2013, qu’un rêve). C’est aussi le début de la collaboration des mathématiciens de Valladolid avec les feuilleteurs [4] de France (Cerveau, Mattei, Moussu ...) et d’ailleurs (Camacho, Sad, Lins Neto ...).

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Felipe Cano et Herwig Hauser

La première fois que Jean Giraud alla à Valladolid, il parla de fonctions automorphes. Cano voyait JG comme un grand personnage, une incarnation de Bourbaki ; et Bourbaki était important pour les mathématiciens espagnols quand ils étaient coupés du monde. Aroca mit Cano en contact avec JG et Vicente. Il alla à Paris vers 1981, mais au début, il y fréquenta surtout les singularistes de l’X, Lê et Teissier. Il rédigea avec Hermida un cours de Lê à Madrid sur les $\mathcal{D}$-modules. Lê et Teissier passaient souvent à Valladolid.

L’accord Giraud-Abellanas, dont nous avons parlé plus haut, fut suivi d’un accord Giraud-Aroca, avec encore une fois la main de Cartan pour faciliter les choses ; une aide du gouvernement français permit alors beaucoup de voyages ainsi que l’organisation de congrès à La Rabida [5].

Vincent Cossart s’attaqua, sous l’influence et avec l’aide de JG, à la désingularisation en dimension 3. C’était un travail extrêmement technique, algorithmique (l’un des rapporteurs fut Abhyankar) et Cossart voyait JG chaque semaine pour lui raconter les nombreux cas, qui se multipliaient. Cossart se rendit souvent à Valladolid, d’une part pour voir Sanchez-Giralda, d’autre part parce que lui et Cano se demandaient s’ils n’étaient pas en train de faire la même chose. Ils découvrirent ainsi que Cossart, qui réduisait la forme différentielle ${\rm d}f$ en caractéristique positive et Cano, qui réduisait des champs de vecteurs en caractéristique nulle, rencontraient des problèmes similaires. Quand Cano eut terminé sa thèse sur les champs de vecteurs, publiée aux Springer Lecture Notes, il attaqua la désingularisation des feuilletages de codimension 1. Au cours d’un long séjour à Dijon (qui était alors la capitale intellectuelle des feuilleteurs français), Cano se rendit chaque semaine à Saint-Cloud où il passait quatre heures le samedi matin à raconter son travail à JG (et souvent à Cossart). Jose-Luis Vicente, « el hermano » de JG, séjournait à Paris pour six mois, hébergé par Hélène Esnault. Quand Felipe Cano allait le week-end à Paris (avec sa femme et leur bébé), Vicente les hébergeait. Cano avait soumis un gros article à Annals of Math et il pense que JG en fut le referee, mais cela ne fut jamais mentionné. Ces deux gros travaux (de Cossart et de Cano) furent couronnés de succès, mais JG a parfois exprimé des regrets d’avoir confié un problème aussi difficile et aussi éprouvant à Cossart.

Le ministère, l’année des mathématiques

En 1989, Jean Giraud fut appelé au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et devint (selon ses propres mots) « mandarin des mandarins ». Plus précisément, il dirigea la DRED (direction de la recherche et des études doctorales) : d’abord, de 1989 à début 1993, sa section mathématique ; puis, succédant à Vincent Courtillot en 1993, sa composante scientifique tout entière.

Ses principaux exploits dans cette fonction sont la réactivation de la recherche à l’Université et l’Année des mathématiques. Pour la première affirmation, je me base sur le témoignage de nombreux collègues l’ayant vécue ; pour la seconde, sur le sentiment exprimé par JG lui-même, qui pensait avoir ainsi ramené dans la conscience collective (et politique) l’importance des mathématiques, et en particulier de la recherche fondamentale.

Comme la résolution des singularités en caractéristique positive, c’est une tâche difficile et comportant des risques, mais passionnante que s’était fixée JG au ministère. Cela convenait à sa personnalité active et inquiète, mais le maintenait sous tension. Malgré la nostalgie d’une activité mathématique qu’il n’était pas certain d’être capable de reprendre un jour [6], son plaisir était manifeste d’entrer en contact avec des gens, de s’engager, d’organiser concrètement. Cela n’avait rien pour lui d’une activité bureaucratique. JG avait une âme politique ; pour lui, les maths avaient un rôle social.

Jean Giraud a été un jardinier. Il soutenait les gens qu’il jugeait devoir soutenir et sanctionnait quand les recrutements locaux étaient mauvais. Ce fut parfois ressenti comme brutal. À Toulouse par exemple, la redynamisation de la recherche fut mouvementée et parfois mal vécue mais sa renaissance fut spectaculaire. Ce n’était pas un doctrinaire. Sur chaque problème, il prenait une décision adaptée. Par exemple, il décida que l’École Normale Supérieure (à l’époque « de l’Enseignement Technique ») de Cachan devait se consacrer aux mathématiques appliquées [7]. De même, il pensait que les universités périphériques, comme c’était le cas de Versailles dans les années 80, ne devaient pas faire de recherche : ce fut d’ailleurs l’occasion de frictions avec son élève et collègue Cossart.

Selon JG, son travail était de développer la compétence scientifique des universités. Il le faisait bien et se donnait les instruments pour le faire. Dans les années 90, selon Teissier (qui en était membre), le CN du CNRS appliquait des règles comptables. Mais JG, à la DRED, connaissait précisément les endroits, comme Toulouse, Marseille, Bordeaux, où il s’opposa parfois à l’avis du CNRS.

Depuis les bouleversements provoqués par Claude Allègre, il n’y a plus eu de scientifiques en mesure d’avoir un tel effet au ministère. C’est JG qui a voulu que le ministère ait un groupe d’experts et ne s’en remette pas complètement au CN du CNRS. Il voulait aussi que les universités aient leur autonomie en matière de recherche. Depuis Allègre, il y a de l’argent au Ministère de l’Enseignement Supérieur et des gens compétents au Ministère de la Recherche, mais Allègre les a mis en compétition.

L’ENS de Lyon

Avertissement : sur certains points de ce que je vais raconter ici, les souvenirs d’Étienne Ghys diffèrent notablement des miens et doivent être considérés comme plus fiables. Je n’ai pas su faire mieux que reproduire en certains points ses réactions à mon texte.

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Jean Giraud

En 1993, Jean Giraud part à l’École Normale Supérieure de Lyon, à la création de laquelle il a aidé alors qu’il était encore responsable des mathématiques à Saint-Cloud. J’ignore si son appui énergique à cette décentralisation a été renforcé par ses origines lyonnaises ; mais il était visiblement très heureux de s’installer à Lyon. Au début, appelé par Guy Aubert, il s’occupe du département de mathématiques, comme à Saint-Cloud [8], mais à une tout autre échelle ! Puis, succédant à Guy Aubert, il confie cette tâche à Étienne Ghys et Denis Serre [9] qu’il avait eus comme élèves à Saint-Cloud dans la même promotion [10].

Devenu directeur de l’ENS, Jean Giraud garde, conformément à son caractère, un œil attentif sur tous les aspects de ce qui la fait vivre. Ainsi, malgré sa très grande confiance en Ghys et Serre, il était fier d’être intervenu en faveur du recrutement de Cedric Villani, alors que les mathématiciens « purs » étaient réticents [11]. Je suppose qu’il a du être également intéressé par tout ce qui concernait l’enseignement, car il s’est investi dans ce domaine tout au long de sa carrière en participant à des travaux de réflexion et de réforme de l’enseignement secondaire et supérieur. Mais il y a un aspect de l’ÉNS auquel je suis certain qu’il était attaché, c’est son rôle d’ascenseur social. À une époque (depuis les années 80) où la possibilité d’accéder à l’enseignement supérieur s’était presque évanouie pour les classes pauvres, JG avait, dans une interview au journal des élèves de l’École, fait la comparaison entre celle-ci et tous les autres établissements du supérieur (Université et Écoles) et montré avec fierté les succès de Lyon dans ce domaine.

L’intérêt de JG pour l’enseignement se manifesta une dernière fois lorsqu’il quitta la direction de l’ÉNS. Il sollicita un poste de « demi-retraite » avec pour mission d’assurer l’équipement en matériel informatique de l’IUFM de Lyon [12]. J’étais allé le voir là-bas pour lui raconter les maths que je faisais [13] et qu’il écoutait patiemment. Il avait là un tout petit bureau et une fonction presque marginale, mais semblait parfaitement dans son élément à s’occuper de problèmes utiles, concrets, et nécessitant cependant toute son intelligence et son énergie.

La dernière activité officielle à laquelle je l’ai vu participer est la commission d’évaluation envoyée par le CNRS à Toulouse. Il coordonnait les trois équipes respectivement chargées des trois composantes de notre laboratoire (Picard = « maths pures », LSP = « probas-stats » et MIP = « calcul scientifique et industriel ») et même s’il était manifestement plus proche de la première, s’intéressait activement aux trois sur un même pied.

Lyon, troisième foyer, maladie

Je serai plus bref sur l’installation de Jean Giraud à Lyon, après qu’il y eut réalisé le transfert de l’École. Il y vécut avec une troisième femme et les deux enfants de celle-ci ; mais, n’ayant pas réussi à entrer en contact avec elle, je préfère ne pas risquer de dire des bêtises. Je me rappelle qu’il était heureux de cette vie de famille et de s’occuper de ces enfants. Ce foyer ne dura pas très longtemps et il reprit une vie de célibataire. Il avait alors des petits-enfants (dont l’un, le fils de Blanche, vivait à Lyon) qui lui donnaient de nouvelles joies.

Ces dernières années de sa vie furent également marquées par l’aggravation d’une maladie des poumons qui remontait à loin. Selon sa fille Violaine, JG avait commencé à présenter les signes d’une « BCPO » ou « bronchopneumopathie chronique obstructive » alors qu’elle-même était interne en médecine (et elle se spécialisa d’ailleurs en pneumologie, alors que sa soeur devenait comédienne et ses deux frères respectivement informaticien et professeur de maths) ; et cette BCPO s’aggrava plus tard d’un emphysème. Ces maladies étaient très clairement liées au tabac, il avait toujours été un gros fumeur de cigarettes brunes. Vers l’âge de 30 ou 40 ans, il déclara à Violaine que cela ne valait pas la peine d’arrêter de fumer car il pensait mourir jeune. Mais, malade, il ne s’est jamais plaint. À partir des années 2000, il devint de plus en plus dépendant d’appareillages d’aide respiratoire. Il y avait chez lui de grandes bouteilles d’oxygène auxquelles il restait branché. Quand il m’emmenait à la « cantine », c’est-à-dire à la Brasserie de l’Est, avec son petit train électrique qui fait le tour de la salle, il se harnachait d’une bouteille d’oxygène portative ; mais il fallait tout de même rentrer au bout de quelques heures. Il ne semblait pas souffrir de cette sédentarité forcée, et lisait beaucoup (surtout je crois des livres d’art) en écoutant de la musique classique.

Ses troubles pulmonaires étaient amplifiés par son tempérament anxieux. Il dut être hospitalisé en urgence à plusieurs reprises, jusqu’à l’incident fatal de 2007.

Autres mathématiques

Jean Giraud n’a pas aimé que la cohomologie non abélienne et la désingularisation. Sa bibliothèque [14] en porte témoignage, où étaient représentés presque tous les domaines des maths, des probabilités aux équations aux dérivées partielles en passant par l’arithmétique des ordinateurs ; et aussi bien de la physique, des ouvrages d’histoire des maths ou de didactique. Il disait avoir aimé dans ses années d’École la possibilité de consacrer du temps à des sujets loin de son orientation. Quand je fis mine de quitter les maths, il m’envoya des articles et des livres de plus en plus éloignés de ce qui avait été mon thème de travail avec lui : « Normal singularities » de Laufer, « Lectures on $h$-cobordism » de Milnor, « Variations on a theme of Abel » de Griffiths ; ainsi que ses divers travaux sur les surfaces de Hilbert-Blumenthal, les variétés abéliennes etc. Je crois qu’il faisait confiance à la variété des mathématiques pour m’appâter. Quand je convergeai vers l’informatique, il me raconta comment il avait enseigné à Philippe Flajolet la méthode du col, qui devait jouer un rôle crucial dans création de la « Combinatoire analytique ».

Jean Giraud a joué un rôle dans l’évolution de l’enseignement mathématique en s’investissant dans des travaux à ce sujet ; et aussi dans la reconnaissance des mathématiques dans la société, entre autres lors de « l’Année des Mathématiques ». Malheureusement, je n’ai pas réuni assez de documentation là-dessus pour en parler. J’espère pouvoir compléter cette histoire sur ce point (et bien d’autres) dans une notice biographique que nous joindrons à la réédition prévue de ses Trois Cours.

Post-scriptum :

Je remercie chaleureusement Bertrand Rémy, sans qui ce texte n’aurait peut-être jamais atteint le monde réel.

Merci également à Christophe Boilley, Bruno Duchesne, Jacques Lafontaine, Julien Melleray et Carole Gaboriau pour leur relecture attentive et leurs suggestions.

Article édité par Bertrand Rémy

Notes

[1Cette perception est certainement faussée par le fait que je suis un très mauvais géomètre (et fus donc pour Jean Giraud un élève décevant) et que je n’ai compris ce qu’il me disait que dans ses aspects algébriques.

[2Bien qu’ayant déjà commencé à se tourner vers l’étude des singularités, JG fit au congrès de Nice une conférence sur « L’utilisation des catégories en géométrie algébrique ». Le thème en était la notion de champ de groupoïdes en cohomologie non abélienne.

[3C’est avec Jose-Luis Vicente que Jean Giraud eut l’amitié la plus profonde, il l’appelait « mi hermano » ; mais c’est Jose-Manuel Aroca qui a le plus influé sur le développement et l’orientation des mathématiques espagnoles et c’est de lui et Felipe Cano que je tiens mes informations, mon récit en est donc biaisé.

[4Un feuilleteur est un spécialiste des feuilletages (en anglais « foliation », voir par exemple ici) ; cet artisanat est particulièrement développé en France et en Amérique latine.

[5Le célèbre monastère de La Rabida, près de Séville, a accueilli de nombreux congrès de mathématiques (certains des actes sont édités chez Hermann, chez Birkhaüser et chez Springer).

[6Cependant, pendant cette période, Cano allait le voir pour parler de maths, ce qui permettait à JG de garder le contact avec les maths alors qu’il était trop pris par son travail pour en faire activement. À cette époque, les autres Espagnols (Vicente, les Aroca ...) voyaient JG plutôt aux vacances avec les enfants (surtout Alexandre, le fils de Josiane).

[7Selon Bernard Teissier, à cette époque, la communauté des mathématiques appliquées ne fonctionnait pas très bien. Mais JG avait rencontré au CN (Comité National) du CNRS des membres de cette communauté pour lesquels il avait de l’estime (comme d’ailleurs Teissier lui-même).

[8Réaction d’Étienne Ghys : « Ah bon ? Je ne le crois pas ? Tu crois que JG s’est occupé du département de maths de l’ENS Lyon ? Non... ».

[9Réaction d’Étienne Ghys : « En 93, Denis Serre et moi étions déjà en place et je ne pense pas que JG ait joué un rôle là-dessus ».

[10Il s’agit de la promotion entrée en 1974 et qui a passé l’agrégation en 1977 ; au dire de JG, une promotion tout à fait exceptionnelle par sa densité en futurs mathématiciens d’envergure. Quand il viendra en 2000 diriger la commission du CNRS chargée d’évaluer les mathématiques à Toulouse, JG se retrouvera dans la même salle que Ghys et Gérard Besson - membres de la commission - ainsi que de Dominique Bakry et Michel Boileau - enseignants-chercheurs à Toulouse ; en ajoutant Serre, cela fait cinq mathématiciens de premier plan dans cette promotion de quinze étudiants !

[11Réaction d’Étienne Ghys : « Là, je peux dire que ça n’est pas comme ça que ça s’est passé :-) Je peux témoigner du fait que les « purs » n’ont jamais été réticents, tout au contraire ! Ce dont je me souviens : c’est Emmanuel Grenier qui a d’abord suggéré le nom de Villani et qui nous l’a présenté : soutien unanime et immédiat. Par contre, le rôle de JG a été très important car il a su créer un poste à partir de rien, et ce n’était pas évident. Un autre qui a aussi joué un rôle important dans cette histoire est Albert Fathi (ancien de Saint Cloud aussi). Tiens, tu pourrais peut-être citer également Alexis Marin, de Saint-Cloud aussi, prof à l’ENS pendant les premières années.

[12Un IUFM, ou « Institut de Formation des Maîtres », est ce qui a eu pendant quelques décennies le rôle précédemment tenu par les Écoles Normales ; ils sont maintenant remplacés par les « ESPE », ou « Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation ».

[13J’avais été son élève en DEA avant de le décevoir en ratant une thèse de troisième cycle avec lui, mais il ne m’en avait pas voulu et avait même, à mon grand plaisir, accepté la proposition de mon directeur de thèse, Jean-Pierre Ramis, de présider mon jury de thèse plus de vingt ans après.

[14Je ne parle ici que de mathématiques, et pas de son amour pour la musique baroque, les livres d’art...

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Pour citer cet article :

Jacques Sauloy — «Jean Giraud (seconde partie)» — Images des Mathématiques, CNRS, 2013

Commentaire sur l'article

  • Jean Giraud (seconde partie)

    le 11 décembre 2013 à 18:27, par françoise conté

    je suis la troisième femme de Jean et notre relation a duré 14 ans.De plus,j ai 3 et non deux enfants et si je corrige cela ici,c est parce que notre relation a été longue et heureuse.Nous avons divorcé puis nous sommes retrouvés et je l ai accompagné dans la maladie

    Répondre à ce message
  • Jean Giraud (seconde partie)

    le 8 avril 2015 à 15:53, par Cossart Vincent

    Petite correction :
    et le problème correspondant en caractéristique positive (qui n’est encore, en ce printemps 2013, qu’un rêve).

    Ce n’est pas un rêve, nous l’avons résolu Olivier Piltant et moi même en 2009.

    Resolution of singularities of threefolds in positive characteristic. II. J. Algebra 321 (2009), no. 7, 1836–1976.

    Resolution of singularities of threefolds in positive characteristic. I. Reduction to local uniformization on Artin-Schreier and purely inseparable coverings. J. Algebra 320 (2008), no. 3, 1051–1082.

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    • Jean Giraud (seconde partie)

      le 8 avril 2015 à 17:23, par Jacques Sauloy

      Bonjour Vincent ! Le texte dit seulement que la résolution en toutes dimensions (et en caractéristique positive) est un rêve, il me semble que votre travail ne concerne « que » la dimension 3 ? (Je ne dis pas que c’est peu de choses !) Je dis d’ailleurs que tes efforts furent couronnés de succès. Peut-être n’ai-je pas formulé clairement ce qui avait été fait ou non.

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      • Jean Giraud (seconde partie)

        le 8 avril 2015 à 18:20, par Cossart Vincent

        Bonjour Jacques

        Je reprends ton texte :

        Quand Aroca fut muté à Valladolid, Felipe Cano, qui en était originaire, démarra une thèse sous sa direction sur la réduction des singularités des dérivations en caractéristique positive, puis sur les champs de vecteurs en caractéristique nulle en dimension 3. C’est le début de la transition vers la résolution des singularités des feuilletages. On pensait que ce problème présenterait une difficulté intermédiaire entre celle de la désingularisation des variétés en caractéristique zéro (réalisée par Hironaka) et le problème correspondant en caractéristique positive (qui n’est encore, en ce printemps 2013, qu’un rêve).

        Tu parles bien de la dimension 3.

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