Journaux et édition d’articles en mathématiques

Le 18 novembre 2009  - Ecrit par  Jérome Droniou Voir les commentaires (2)

Une science, et en particulier les mathématiques, ne se construit pas seul dans son coin : il faut échanger ses idées et découvertes avec des collègues pour avancer. Comme expliqué dans un autre article IDM sur l’histoire des revues, les mathématiciens ont commencé par échanger sur leur science aux
travers de correspondances privées, avant que les premiers journaux destinés à la diffusion de résultats mathématiques ne soient mis en place.

Je voudrais ici présenter le monde et les problématiques actuelles de l’édition d’articles
mathématiques, d’une manière que j’espère accessible au profane mais pouvant aussi
amener des éléments d’information et réflexion aux mathématiciens eux-mêmes.
Je vais tâcher d’expliquer comment fonctionne un journal mathématique,
les (r)évolutions récentes qui sont survenues dans le milieu, et
ce qui pourrait être (ou non) dans un futur proche.

Un billet publié sur ce
site explique le « cycle de vie » d’un article mathématique (en fait, principalement
d’un article de mathématiques pures, les choses pouvant varier dans d’autres sous-disciplines
des mathématiques), de sa soumission
jusqu’à sa publication dans un journal, donnant au passage quelques éléments
sur le mode d’organisation de ce genre de journal. Je vais commencer par présenter un peu
plus en détail cette organisation, qu’il me semble important de connaître si l’on
veut comprendre les questions qui se posent dans le monde de l’édition de ces
journaux.

Organisation d’un journal mathématique

Un journal (ou revue) mathématique actuel a deux aspects qui dictent en général son organisation et son fonctionnement :

  • Aspect scientifique : chaque revue a à sa tête un responsable (parfois deux ou trois), l’ éditeur en chef , chargé de veiller à la qualité des articles publiés. Comme il ne peut être expert dans tous les champs thématiques couverts par la revue, cet éditeur est assisté par un comité de lecture, dont les membres sont appelés éditeurs associés . Dans le monde de l’édition mathématique, toutes ces personnes sont des chercheurs actifs de la discipline, employés par des universités ou organismes de recherche.
  • Aspect commercial : comme pour n’importe quel journal, maintenir l’activité d’une
    revue scientifique nécessite des dépenses financières et toute revue, à un niveau ou
    un autre, doit donc prendre en compte des problématiques commerciales. C’est
    à l’ éditeur « non-scientifique » [1]
    de gérer ces aspects-là. Cet éditeur peut être
    une entreprise spécialisée dans l’édition scientifique (comme Springer,
    EDP Sciences, Elsevier...),
    une société savante (comme la Society for Industrial and Applied Mathematics (SIAM),
    la Société Mathématique de France (SMF)...)
    ou une université ou organisme de recherche (par exemple l’Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand
    qui publie les Annales Mathématiques Blaise Pascal).

Bien entendu, ces deux visages de la revue ne sont jamais dissociés : l’éditeur en chef
se sent concerné par les éventuelles questions commerciales que la gestion de la
revue entraine, et l’éditeur, même s’il s’agit d’un professionnel non-scientifique, est directement intéressé par la qualité intrinsèque
de la revue. Il faut aussi préciser que les liens entre ces deux aspects peuvent être
variées, et dépendent généralement du propriétaire de la revue.

Ce propriétaire peut être
un professionnel de l’édition (qui joue alors aussi souvent le rôle de son éditeur « non-scientifique »),
une société savante (outre les précédentes, on peut par exemple mentionner la Société
de Mathématiques Appliquées et Industrielles (SMAI) ou
la Société Francaise de Statistique (SFdS))
ou un organisme de recherche (le CIRAD, l’INRA,
des universités...). Selon les cas, le propriétaire peut prendre en
charge tous les aspects (scientifiques et commerciaux) d’une revue, nommant par exemple
lui-même l’éditeur en chef et s’occupant de la production et la distribution
du journal, ou bien il peut établir des partenariats avec d’autres entités pour compléter ses compétences
dans certains de ces aspects ; la SMAI, par exemple, possède plusieurs journaux pour lesquels
elle nomme les éditeurs en chef mais dont elle délègue la gestion commerciale à EDP Sciences.

Il faut aussi bien réaliser que si ce modèle est partagé par d’autres disciplines
en dehors des mathématiques (comme la physique, par exemple), il n’est pas universel :
certaines revues de biologie ont par exemple un mode de fonctionnement très différent,
dans lequel les éditeurs scientifiques ne sont pas des chercheurs de leur discipline
mais des employés, ayant la connaissance nécessaire du domaine, de la maison d’édition qui possède la revue.

Les revues mathématiques sont chacune plus ou moins spécialisées dans tel ou tel
sous-domaine des mathématiques, et un chercheur qui souhaite faire publier
un de ses articles va donc sélectionner une revue selon sa thématique. Mais au-delà,
un élément important des journaux du point de vue du scientifique est aussi
leur réputation. Sans entrer dans les détails, les journaux mathématiques ne se valent
pas tous et certains sont mieux « cotés » que d’autres (pour des raisons
historiques, des choix scientifiques judicieux du comité de lecture, etc.) ;
publier un article dans un « bon » journal est jauge de qualité
du travail en question, et donc de son auteur [2].

Modes de diffusion présents

Le principal mode de diffusion des journaux, il y a encore une décennie, était
celui de la présence d’exemplaires papier dans les bibliothèques des différents
laboratoires et centres mathématiques dans le monde. Chaque bibliothèque qui le
souhaitait s’abonnait à tel ou tel journal et recevait ses numéros
(usuellement entre un et six par an) qu’elle mettait dans ses rayonnages
à disposition de ses chercheurs.

La diffusion « papier » continue d’exister, mais toutes les revues ont aussi désormais une diffusion numérique : une bibliothèque qui s’abonne à cette diffusion (cela peut être automatique avec l’abonnement papier,
optionnel modulo un surcoût, voire même parfois complètement remplacer l’abonnement
papier) permet à ses chercheurs d’accéder aux articles, au format pdf,
directement sur le site web de la revue. Le chercheur ne va donc plus forcément
se procurer un article en se baladant dans les rayonnages de sa bibliothèque, mais
aussi (voire de plus en plus) en accédant depuis son bureau, via son ordinateur,
au site web de la revue.

Les conséquences de cette « dématérialisation » des articles sont
extrêmement nombreuses, et je pense que nous n’avons pas encore fini de les
comprendre ou les imaginer. Avant d’extrapoler de possibles futurs de l’édition,
on peut signaler quelques éléments déjà perceptibles :

  • Mutation des coûts de production : à l’époque de la production purement « papier »
    des articles, les coûts principaux étaient ceux de la dactylographie
    (les articles ayant souvent besoin d’être repris en profondeur lors de la
    production, pour faire en sorte - par exemple - que tous les articles d’un
    même journal aient le même type de fonte, d’espacements de ligne, de référencement
    des équations et citations, etc.) et de l’impression et l’expédition des
    exemplaires du journal dans les bibliothèques. Ces coûts persistent toujours
    puisque les versions papier existent encore au moins partiellement, mais ils ont été au moins partiellement
    réduits grâce à l’aide d’outils logiciels [3] ; on comprend aussi
    que, dans les cas où la diffusion numérique a entièrement remplacé la diffusion papier,
    le coût d’expédition est devenu nul.

    Cependant, dans le même temps, de nouveaux coûts sont apparus. Le maintien des serveurs
    qui hébergent le site de la revue, par exemple, n’est pas gratuit ; de nouveaux services
    liés aux fonctionnalités d’internet ont aussi souvent (mais pas toujours) été mis en place
    pour les revues ayant un accès numérique : on voit ainsi parfois des liens
    internet entre articles, permettant d’accéder aisément aux travaux proches d’un article
    donné (c’est ce que propose crossref).
    La mise en place de ce genre d’outil génère des coûts additionnels de production, de sorte
    qu’une diffusion numérique - à moins de n’être minimaliste et de ne pas profiter
    pleinement de son medium (en constante évolution !) - n’est finalement pas forcément moins chère qu’une diffusion papier.

    Il faut aussi comprendre que lorsqu’il ne souhaite pas juste parcourir un
    article mais désire le lire en entier (ce qui peut
    lui prendre plusieurs jours a temps plein !), un mathématicien préfèrera souvent une version
    papier à une lecture sur un écran ; ainsi, le coût du papier n’est pas éliminé, mais
    souvent reporté en « fin de chaîne » lorsque le chercheur imprime l’article
    à partir de son format numérique.

  • Gain de place : lorsqu’une bibliothèque opte pour un accès purement numérique à une revue, elle gagne un place considérable dans ses rayonnages, puisqu’elle n’a plus besoin de réserver la zone de stockage des futurs numéros de la revue. Un tel gain de place est souvent synonyme de gain de coûts, et certains centres mathématiques modernes ont d’ailleurs opté (ou songent à le faire) pour une bibliothèque purement numérique : celle-ci n’est alors plus qu’une salle avec quelques ordinateurs en accès libre aux chercheurs, afin de leur permettre de se connecter aux sites des revues auxquelles le centre s’est abonné numériquement.
  • Pérennité de l’accès : lorsqu’une bibliothèque a des exemplaires papiers d’une
    revue et décide d’arrêter son abonnement à la revue, elle conserve ses exemplaires papiers
    et les chercheurs peuvent donc accéder aux « vieux » articles de la revue. Cela n’est
    plus le cas dans le cadre d’un abonnement numérique : lorsqu’un tel abonnement s’arrête,
    tout accès aux anciens numéros de la revue est supprimé. Par ailleurs, une maison d’édition
    pourrait aussi par exemple décider d’arrêter de maintenir une revue numérique et les
    serveurs afférents, de sorte que (sauf existence d’exemplaires papier) tout le contenu de
    la revue serait perdu à jamais.

    Cette question de pérennité est d’une importance
    cruciale en mathématiques : contrairement à la biologie, par exemple, où le contenu d’un article
    peut être dépassé en deux ou trois ans, il est fréquent que des travaux mathématiques
    vieux de 10, 20 ou 50 ans soient encore d’actualités et régulièrement utilisés ; conserver
    un accès aux archives des revues est donc important en mathématiques, et le « tout numérique »
    est susceptible de mettre cela à mal (d’autant plus que, en dehors de la question de fermeture
    de cet accès lorsque l’abonnement est arrêté, les supports numérique sont souvent considérés
    comme moins pérennes que les supports papiers - à cause de la dégradation qu’ils peuvent subir,
    du changement des normes et logiciels qui peuvent rendre certains vieux fichiers illisibles
    sur des ordinateurs modernes, etc.).

    C’est, au moins en partie, ce désir d’accès numérique pérenne
    qui a mené la cellule MathDoc
    (unité mixte du CNRS et de l’université Joseph Fourier de Grenoble) à monter
    NUMDAM, un projet de numérisation et de conservation
    numérique de revues mathématiques (y compris de vieux articles n’existant que sous
    forme papier).

Modes alternatifs

Si certaines revues sont diffusées gratuitement, la plupart sont vendues,
à des prix pouvant beaucoup varier de l’une à l’autre. Les raisons pour ces différences
de prix d’abonnement tiennent dans le nombre de pages d’une revue et dans les services offerts par la revue
quand elle est sous forme numérique (voir plus haut).
Cependant, aux yeux de la communauté, il existe certaines revues dont
le prix est devenu prohibitif [4]. Par ailleurs,
de nombreux éditeurs professionnels commercialisent de moins en moins chaque
de revue séparément, préférant les vendre en paquets des abonnements à plusieurs revues
d’un domaine donné ; il arrive d’ailleurs souvent que la décision de s’abonner à de tels paquets
ne soit pas prise par les bibliothèques elles-mêmes, mais par leurs organismes
de tutelle, parfois sans consultation des chercheurs susceptibles d’être
intéressés - ou non - par les revues présentes dans le paquet.

Tous ces éléments, et le développement d’internet, ont mené la communauté mathématique
à adopter des modes de diffusion alternatifs pour ses travaux - car l’une des
exigences des mathématiciens est de pouvoir librement diffuser leurs
résultats à leurs collègues : c’est un moyen d’être reconnu dans le milieu,
et surtout de participer à la construction perpétuelle de la science (par ailleurs,
sachant que les résultats mathématiques ne sont pas brevetables, il n’y a aucun
profit à « cacher » un résultat au reste de la communauté). Il devient ainsi de plus
en plus fréquent de chercher et trouver les articles sur les pages webs personnelles
de leurs auteurs (certains de mes collègues n’utilisent d’ailleurs presque plus que
ce mode pour se procurer des articles), et d’autres canaux de diffusion parallèles plus évolués
se sont aussi mis en place pour la diffusion de résultats scientifiques, avant ou après leur
publication dans une revue : il s’agit des sites d’ archives ouvertes
(comme arXiv, de l’université de Cornell, ou
hal,
du CNRS) sur lesquels tout chercheur peut déposer ses travaux, ce qui les
rend immédiatement consultables par tout un chacun. Il est ainsi
aisé, en consultant régulièrement ces adresses web, de se tenir au courant des dernières
avancées dans son domaine (bien avant que celles-ci ne paraissent effectivement
dans des revues).

Cette diffusion libre d’articles n’est d’ailleurs pas uniquement le fait des chercheurs eux-mêmes,
mais parfois aussi d’organismes : par exemple, plusieurs universités américaines
(comme le MIT
et Harvard) ont
déjà décidé de diffuser gratuitement sur leur site les articles scientifiques publiés par leurs membres
(et ce dans quelque revue que ce soit), et une initiative, le Public
Library of Science (PLoS)
, est menée par des scientifiques et médecins pour rendre la
littérature scientifique et médicale libre d’accès.

Bien sûr, le dépôt d’un article sur son propre site web ou sur une archive
ouverte ne présume en rien de sa qualité ou même sa validité scientifique, contrairement
à ce qui se passe lorsqu’il parait dans une revue : en effet, la publication d’un résultat dans une
revue signifie que son éditeur en chef et son comité de lecture ont « validé »

son intérêt et sa justesse (au travers d’un processus qui consiste à en
demander une lecture détaillée et un avis à un rapporteur ,
qui peut être n’importe quel spécialiste du domaine).
J’ai déjà signalé plus haut que l’un des intérêts principaux pour un chercheur
de publier dans une revue donnée, surtout si elle est considérée comme « bonne »,
est de profiter de son « cachet » (ce qui compte ensuite dans les évaluations
qui seront faites du chercheur). Le dépôt libre d’un travail sur un site
remplit donc l’un des rôles usuellement dévolu aux revues - la diffusion de
résultats
 -, mais pas le second - la validation de résultats -, et la publication dans
une revue reste donc importante pour le mathématicien.

Ceci étant, beaucoup de collègues ont tendance à considérer que
l’on pourrait éliminer les aspects commerciaux des revues pour ne conserver
que leur rôle de validation de résultats : après tout, ce rôle est
le seul qui importe aux scientifiques, et il est déjà entièrement entre leurs
mains (éditeur, comité de lecture et rapporteurs sont eux-même des scientifiques).
Une idée sous-jacente (et probablement en grande
partie fausse) est aussi que la diffusion par internet ne coûte rien.
C’est pourquoi on voit de plus en plus d’initiatives tendant à mettre en place des revues, ayant un éditeur en chef
et comité de lecture pour la validation scientifique des articles
publiés, mais diffusées ensuite
sans intervention des professionnels de l’édition commerciale ; il s’agit en général de revues possédées et gérées par
des universités ou sociétés savantes, et dont la diffusion principale est justement souvent numérique. Dans cette veine, la cellule MathDoc
a par exemple mis en place le CEDRAM, qui prend en charge les aspects
« techniques » liés à l’édition de journaux mathématiques et apporte son aide
à diverses universités et sociétés pour l’édition de leur revue.

Ces revues gérées sans l’intervention de maisons d’édition professionnelles sont
effectivement moins chères que les autres, parfois même gratuites, mais aussi
généralement moins cotés (probablement parce qu’ayant un historique moins important)
et le résultat final - qualité de la production des numéros, fonctionnalités du site
web, etc. - va de minimaliste (pour les revues éditées presque « à la main » par des laboratoires d’université,
qui ont alors juste un site web sur lequel les fichiers pdf des articles sont
déposés) à correct (le site web est maintenu par un véritable service technique,
capable de référencer automatiquement et proprement les articles dans les bases scientifiques importantes
en mathématiques, comme MathSciNet
et Zentralblatt), sans
jamais profiter vraiment de toutes les fonctionnalités qu’un éditeur commercial
est censé apporter lorsqu’il est professionnel (cf. plus haut).

Dans le mode de l’édition mathématique comme
ailleurs, il n’y a pas de miracle : tout service de qualité « se paye », même
si c’est parfois dissimulé par le fait que ce paiement est soit pris en charge
par un organisme public qui ne demande pas de contre-partie financière
(université publiant sa revue, CEDRAM, etc.), soit fonctionne sur une base
de volontariat (ce qui revient peu ou prou à dire que l’employeur du ou des « bénévole(s) »
paye pour le service, puisqu’il rémunère lesdites personnes durant le temps qu’elles
passent à fournir ce service).

Il me parait cependant essentiel de signaler que les relations entre le monde mathématique
et celui de ses maisons d’édition ne sont pas nécessairement conflictuelles :
beaucoup de ces dernières ont adopté des politiques tout à fait en adéquation avec les volontés des scientifiques
de diffuser librement leurs travaux. Un site, SHERPA/RoMEO,
catégorise d’ailleurs les revues selon les droits de diffusion qu’elles accordent, ou non, aux
auteurs : il est ainsi aisé de voir que de nombreux éditeurs permettent aux
auteurs de diffuser leurs travaux via internet, modulo le fait que la revue dans laquelle
l’article est publié soit clairement indiquée.

Et ensuite ?

Pour conclure, je vais m’autoriser quelques commentaires plus personnels (j’enlève un
peu mes gants, si vous me le permettez...) et spéculations ;
ce qui suit sont essentiellement mes propres réflexions (éclairées par des discussions avec mes collègues)
sur ce qui « pourrait être » dans le futur ;
d’autres personnes ne seront bien sûr probablement pas du même avis.

Quelque chose me parait indéniable : durant ces dernières années, plusieurs maisons
de publication scientifique ont eu une politique commerciale totalement inacceptable
par la communauté, vendant par exemple les revues à des prix absolument pas justifiés
par les services additionnels fournis ; c’est d’autant plus criant lorsque l’on voit
que certaines des décisions qui devraient naturellement revenir aux chercheurs (comme
de déterminer à quelles revues leur bibliothèque doit s’abonner -
voir le passage plus haut sur les ventes en « paquets » d’abonnements à des revues)
ont été prises sans nullement les consulter. Ceci a mené au mouvement que je décris plus haut,
la volonté par la communauté de « reprendre » la main sur la diffusion de
sa production scientifique ; je pense que ce mouvement n’ira pas en s’atténuant dans
les années à venir.

Cela ne signifie pas que les éditeurs commerciaux vont disparaitre ni que toutes
les revues vont devenir gratuites pour le lecteur : j’ai aussi signalé que certaines
maisons de publication ont des rapports tout à fait corrects avec la communauté mathématique.
Je pense simplement que ces éditeurs ont plus d’avenir que les autres : on ne peut pas
travailler dans le monde de l’édition scientifique en se mettant systématiquement à dos les auteurs.
Et ce pour une raison simple : plusieurs collègues, dont je fais partie moi-même,
ne regardent pas que les aspects « adéquation thématique » et« qualité
de la revue » lorsqu’ils souhaitent faire publier un article, mais s’enquièrent
aussi du « comportement » de l’éditeur de la revue vis-a-vis de la communauté.

Un autre article sur ce site fait un état assez détaillé des révolutions numériques passées dans le monde des bibliothèques mathématiques, et surtout d’un projet de « bibliothèque mathématique numérique mondiale », et positionne un peu plus précisément le projet NUMDAM, mentionné plus haut, dans ce projet global.

Spéculons maintenant un peu plus précisément sur une évolution possible de la « construction » même des mathématiques. Le système wiki est de plus en plus répandu et permet la conception de sites web à plusieurs, avec commentaires, corrections d’erreurs, etc. On pourrait imaginer que la diffusion et validation de travaux mathématiques puissent se faire sous une forme similaire : quelqu’un poste son article sur un wiki, et tout collègue qui le souhaite peut le lire, déposer un commentaire sur le même site, corriger éventuellement l’article,
faire des liens vers d’autres travaux qu’il connait...
c’est déjà en partie presque ce que permet CiteULike
(sponsorisé par Springer), ou quiconque peut recommander les articles qu’il
apprécie, fonctionner en groupe avec d’autres lecteurs, etc.
Il est intéressant de constater qu’un tel système wiki de diffusion de résultats scientifiques
consisterait, en un sens, à revenir aux anciens modes d’échanges entre savants,
qui s’effectuaient en dehors de toute cadre éditorial et sans processus
de rapport officiel sur leurs travaux ; la différence étant que les
échanges de l’époque se faisaient surtout par correspondances privées,
tandis que les outils modernes permettraient de tels échanges
à un niveau beaucoup plus global.

Ceci étant, le système wiki a des limites intrinsèques qui rendent son
son usage pour « construire une science » au mieux bancal. En effet,
la validité d’une information diffusée par un wiki dépend fortement de la spécificité
de cette information : si elle est connue de nombreuses personnes, alors il
est fort probable qu’une erreur sera vite décelée et corrigée par un lecteur ;
mais si l’information en question n’est compréhensible que d’un très petit
nombre d’individus - comme c’est le cas de nombreux résultats mathématiques -
alors une éventuelle correction sera au mieux plus longue à venir (et ce d’autant
plus que, même pour un lecteur avisé, déceler une erreur est souvent
un travail long et ardu), et pendant ce temps l’information pourra être utilisée
à tort par n’importe quel lecteur moins avisé. Or, en science, cela peut avoir des conséquences
dramatiques...

Prenons l’exemple suivant, qui m’a été suggéré par un collègue américain francophile : un mathématicien trouve une nouvelle méthode pour modéliser l’écoulement de l’air autour d’une aile d’avion et dépose cette méthode sur un wiki ; les preuves qu’il
donne de la validité de sa méthode sont forcément complexes et uniquement compréhensibles par un petit nombre d’individus ; avant qu’un de ces quelques individus ne s’intéresse au résultat pour le décortiquer, un ingénieur passe sur le wiki, voit la méthode et décide de l’utiliser pour l’avion qu’il est en train de concevoir ;
si, par manque de chance, aucun lecteur spécialiste du domaine n’étudie en détail assez vite l’article déposé sur le wiki, il est imaginable que l’avion arrive en stade final de construction (voire de tests ou d’utilisation) alors que le résultat initial était faux et mène à des conclusions erronnées qui peuvent mener à un défaut de conception dans l’appareil.

L’exemple précédent est volontairement un peu grossier, et il est de toutes façons assez improbable car les ingénieurs comme les mathématiciens sont bien conscients de l’importance du processus de vérification et validation des résultats scientifiques (et chacune de ces communautés connait bien la manière dont l’autre fonctionne). Mais il faut comprendre que, indépendamment de cette illustration, toute science se construit brique par brique et qu’il vaut mieux s’assurer qu’une brique est solide avant de poser la suivante ; ainsi, le processus actuel, qui consiste à faire passer l’article avant qu’il ne soit publié (et considéré par la communauté comme valide) dans les mains de spécialistes pour qu’ils émettent un avis dessus, donne un peu plus d’assurance que la maison ne risque pas de s’écrouler une fois construite. Ce processus n’est pas parfait, mais probablement beaucoup plus sûr que de laisser un systeme wiki libre gérer la validité de travaux
scientifiques.

Il y aurait encore beaucoup à dire... par exemple, dans la continuation de ce que je
viens d’expliquer, sur ce que signifie qu’un article est « vrai », ou sur tous
les autres moyens formels ou informels que les scientifiques utilisent pour échanger (la publication
d’articles n’est pas le seul, loin s’en faut),
ou même sur les différences qui peuvent exister d’une science à l’autre. Je n’ai pas
non plus mentionné certains modèles financiers, comme le modèle
« auteur-payeur » dans lequel l’auteur (ou son organisme) paye pour que son article
accepté dans une revue soit diffusé gratuitement sur le site de la revue [5]. Cependant, je pense que j’en ai assez
dit pour au moins présenter quelques problématiques actuelles de l’édition d’articles mathématiques,
problématiques d’ailleurs pas forcément bien connues de tous les mathématiciens eux-mêmes.

Post-scriptum :

La première version de ce texte a été transmise à plusieurs collègues et professionnels de l’éditions ; je tiens à les remercier pour les commentaires qu’ils m’ont transmis, et que j’ai essayé de prendre en compte dans ce texte final.

Article édité par Jacques Istas

Notes

[1Ne pas confondre éditeur en chef , un chercheur lui-même et qui a la responsabilité scientifique, avec éditeur , qui désigne l’entreprise commerciale (n’ayant la plupart du temps, en mathématiques, aucun scientifique parmi ses employés) qui publie la revue ; les termes anglais prêtent ici beaucoup moins à confusion : le responsable scientifique est l’ editor quand l’entreprise qui publie la revue est appelée publisher .

[2Ce qui mène parfois à des dérives : un collègue
m’a raconté que le salaire d’un mathématicien chinois dépend parfois des revues
dans lesquelles il publie (et de la quantité publiée), et que les salaires peuvent ainsi mécaniquement
se retrouvés multipliés par 10 en quelques années.

[3Comme LaTeX
(prononcé « latek », le mot étant de racine grecque), un langage de programmation
avancé permettant d’écrire et mettre en page des textes scientifiques (contenant des formules
complexes, références, etc.), que tous les mathématiciens - ou peu s’en faut - utilisent aujourd’hui.

[4La maison d’édition Elsevier est souvent pointée du doigt à ce sujet : voir
ici et
à propos
des prix de ses journaux mathématiques, considérés comme exorbitants
(à tel point que des éditeurs scientifiques de l’une de ses revues, Topology , ont
décidé en 2006 de démissionner).

[5Ce mode de financement de l’édition d’articles scientifiques, qui existe depuis un certain temps en sciences du vivant, commence un peu à apparaître en mathématiques - je reçois pour ma part régulièrement des mails venus de maisons d’édition indiennes m’incitant à soumettre un article dans une revue fonctionnant sur ce modèle - mais je doute qu’il s’y implante durablement ou viablement, étant donné que les masses monétaires circulant dans les laboratoires de mathématiques ne sont en rien comparables à celles disponibles dans les laboratoires de biologie, par exemple.

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Pour citer cet article :

Jérome Droniou — «Journaux et édition d’articles en mathématiques» — Images des Mathématiques, CNRS, 2009

Commentaire sur l'article

  • Journaux et édition d’articles en mathématiques

    le 18 novembre 2009 à 17:50, par B. Prum

    Je pense, contrairement à l’auteur de cette article (voir sa note [5]), que assez rapidement tous les articles scientifiques, y compris en mathématique, seront publiés selon le schéma « auteur-payeur ».

    Il faut comprendre que publier un article scientifique poursuit trois buts :

    But 1 – faire connaître ses résultats, tout spécialement aux collègues scientifiquement proches, pour « faire progresser la science » ;

    But 2 – enrichir son dossier de publications, élément essentiel pour toute promotion (en France, par exemple comme Professeur ou Directeur de Recherche) ;

    But 3 – laisser une trace historique sur laquelle les générations futures pourront s’émerveiller [j’ai participé à l’émergence de journaux électroniques (ESAIM pour ne rien cacher) et ai été surpris des réticences de collègues pensant plus ou moins ouvertement que l’évolution des supports allait rapidement jeter leur bel Oeuvre au rang d’inaccessibles quipus incas].

    La montée en puissance (bien décrite ici) de l’accès rapide par voies électroniques (sur la page personnelle de l’auteur ou sur un site spécialisé) remplit de mieux en mieux le but 1, ce qui rend de moins en moins attractive la version papier. Les « masses monétaires » attribuées aux bibliothèques vont baisser : un Directeur de Laboratoire de Maths, sollicité pour financer la Bibliothèque, préférera, surtout si ses crédits baissent, augmenter son budget-missions par exemple ; on peut le regretter, tout spécialement pour le but 3.

    Autrement dit le lecteur est de moins en moins disposé à payer pour lire. Celui qui est demandeur – au sens économique du terme – de publication, c’est l’auteur. Il y gagne une validation de son travail par un referee, un item dans sa liste de publication, et, peut-être l’espoir que ce “Journal” institutionnel sera longtemps sauvegardé.

    Et l’Economie dit « c’est celui qui demande qui paye ».

    Le côté injuste de ce nouveau système est qu’il implique que "meilleur on est, plus ça nous coûte cher”.

    Reste le difficile problème de l’impartialité des revues. Le grand public est surpris quand il apprend que l’on achète la valorisation de son propre travail, . On peut espérer que la connaissance par les Comités de Sélection, Sections du CNU, du Comité du CNRS et autres, des niveaux exigés par les diverses revues évitera les dérives.\

    Bernard PRUM

    Répondre à ce message
  • Journaux et édition d’articles en mathématiques

    le 23 novembre 2009 à 15:38, par Jean-Paul Allouche

    Pour ma part, je me battrai pour que le schéma auteur-payeur ne devienne pas le seul possible (et je me bats déjà en répondant aux sollicitations de certaines revues que je ne soumettrai jamais un article si je dois — ou si mon institution doit — payer pour cela). Je m’explique : autant on pourrait admettre le principe d’une participation modique pour une revue académique, autant c’est totalement exclu s’il s’agit d’une revue commerciale. Pourquoi ? D’abord parce que les sommes demandées sont obscènes ; ensuite parce que comme dans le monde de l’édition littéraire toute variation autour de la publication à « compte d’auteur » est suspecte ; enfin, car ce système ne manquera pas, s’il est généralisé, d’entraîner des discussions du genre : vous avez déjà publié plusieurs articles cette année, le laboratoire ou l’équipe préfère subventionner quelqu’un d’autre. Sans oublier le soupçon qui pèsera sur des laboratoires de publier beaucoup uniquement parce qu’ils sont très riches. Sans compter qu’une revue commerciale déjà rétribuée par l’auteur n’aura aucun intérêt (au moins à cours terme) à faire des efforts de diffusion... Le système auteur-payeur est encore une invention des revues commerciales pour gagner encore plus d’argent (rappelons pour les naïfs s’il en reste que les revues en question gagnent énormément d’argent). Pour finir notons aussi que les revues commerciales ont réussi à monopoliser l’expression « Open Access » dans le sens « auteur-payeur », alors que stricto sensu il ne s’agit que de trouver d’autres sources de financement que le lecteur ou son institution...

    Répondre à ce message

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