Karen K. Uhlenbeck

Autoportrait

Piste verte Le 21 mai 2019  - Ecrit par  Karen Uhlenbeck Voir les commentaires

À l’occasion de la remise du prix Abel à Mme Karen K. Uhlenbeck, voici un autoportrait de cette mathématicienne d’exception.

Cet autoportrait a été traduit de l’anglais par Jérôme Germoni. Lien vers le texte original.

Ma première passion est le plein air – j’aime l’alpinisme, les randonnées sac au dos, le canoë, la natation et le cyclisme. J’ai hérité nombre de ces intérêts de mes parents qui, à l’âge de 83 ans, font toujours de la randonnée et des raids. Je me sens chez moi dans la nature et, quand je ne peux pas être dehors au grand air, on me trouve souvent dans le jardin de ma maison à Austin (Texas). C’est mon vrai moi. Ma vie quotidienne est quelque chose de très différent.
Je suis une mathématicienne. Les mathématiciens font des recherches exotiques, donc il est difficile de décrire exactement ce que je fais en termes accessibles. Je travaille sur les équations aux dérivées partielles, qui à l’origine proviennent de la nécessité de décrire des choses comme l’électromagnétisme, mais qui ont subi un siècle de changements, dans la mesure où elles sont utilisées de façon beaucoup plus techniques pour décrire les formes de l’espace. Les mathématiciens regardent des espaces imaginaires construits par les scientifiques qui étudient d’autres problèmes. J’ai commencé ma carrière mathématique en travaillant sur la formulation moderne par Palais d’une théorie classique très utile, le calcul des variations.

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Richard S. Palais

J’ai décidé que la relativité générale d’Einstein était trop difficile, mais j’ai réussi a en apprendre beaucoup sur la géométrie de l’espace-temps. J’ai fait des travaux très techniques sur les équations aux dérivées partielles, j’ai fait une tentative infructueuse sur les ondes de choc, j’ai travaillé sur des problèmes variationnels invariants par changement d’échelle, j’ai vaguement attaqué la topologie des variétés de dimension trois, appris la théorie des champs de jauge, puis quelques applications aux variétés de dimension quatre, et j’ai récemment travaillé sur les équations qui ont des symétries algébriques infinies. Je trouve que tout ce que je comprends m’ennuie. Mon excuse, c’est que je suis trop mauvaise à présenter les choses pour vouloir passer du temps sur les questions formelles.

Quand j’étais jeune chercheuse, je travaillais beaucoup seule. En effet, c’était un des avantages des mathématiques. Je suis l’aînée de quatre enfants et j’ai toujours considéré que m’occuper de mes frères et sœurs était la chose la plus difficile que j’aie faite dans ma vie. Cela a eu une grande influence sur mon choix de carrière : je voulais un métier où je n’avais pas à travailler avec d’autres gens. J’ai toujours eu le sens de la compétition mais je n’aime pas l’attitude des gens qui ne gagnent pas (les « mauvais perdants »). Alors, j’ai trouvé attirant de travailler dans un domaine où je ne me battais qu’avec moi-même et où je n’étais pas confrontée aux aspects négatifs de la compétition. Au fur et à mesure que ma carrière avançait, cependant, j’ai dû améliorer mes capacités de communication pour interagir avec les étudiants en thèse. Cela a été une étape très difficile de ma carrière mais, à ma surprise, j’ai trouvé très gratifiant de travailler avec des mathématiciens plus jeunes et, maintenant, j’apprécie vraiment les projets collaboratifs.

Je ne peux pas dire que j’étais vraiment intéressée par les mathématiques quand j’étais enfant ou adolescente parce qu’on ne comprend pas vraiment ce que sont les mathématiques avant d’arriver à la moitié du college [1], quand on suit des cours de maths abstraits et qu’on apprend ce que sont les preuves. Quand j’étais enfant, je lisais beaucoup, et je lisais tout. J’allais à la bibliothèque et après, je restais éveillée toute la nuit pour lire. Je lisais en cachant mon livre sous le bureau à l’école. Ce qui m’intéressait particulièrement, c’était les sciences.

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One Two Three... Infinity de George Gamow

J’avais à peu près douze ans quand mon père a commencé par rapporter à la maison le livre de Fred Hoyle sur l’astrophysique. Je l’ai trouvé très intéressant. Je me souviens aussi d’un petit livre de poche appelé One, Two, Three, ... Infinity (en) par George Gamow, et je me rappelle l’excitation que j’ai ressentie en comprenant l’argument sophistiqué qu’il y a deux sortes différentes d’infinis. J’ai lu tous les livres de sciences de la bibliothèque et j’ai été frustrée quand il n’y a plus rien eu à lire.

J’ai grandi dans le New Jersey et, comme il n’y avait pas d’université d’État à cette époque, je suis allée à l’université du Michigan. Comme mes deux parents étaient la première génération dans leurs familles à être allée dans l’enseignement supérieur (mon père était ingénieur, ma mère artiste), il n’a jamais été mis en doute que j’irais au college. Je voulais aller au MIT ou à Cornell mais mes parents ont décidé que ces institutions étaient trop chères et que l’université du Michigan était abordable. J’ai eu assez de chance pour être prise dans le programme avancé de l’université donc j’ai eu des cours pointus dès ma première année. J’ai suivi un cours de maths de niveau troisième année que j’ai trouvé passionnant. J’avais pensé choisir la physique comme discipline principale et j’ai décidé de changer de majeure quand ils ont commencé à exiger la présence aux cours de physique. J’ai aussi eu des problèmes avec les travaux pratiques – je regardais les réponses à la fin du livre et je truquais les expériences. Il me semblait que je n’arrivais jamais à faire les TP comme il faut. Alors, j’ai changé pour les maths et elles m’ont intéressée jusqu’à aujourd’hui.

Il y a trois mathématiciennes qui ont eu un doctorat de ma classe avancée de première année à l’université du Michigan. Certaines personnes à cette université ont des théories pour expliquer ce phénomène de fort taux de réussite des femmes pour leur programme avancé à cette époque : que les femmes brillantes n’étaient pas envoyées dans des colleges privés et chers en ce temps-là, si bien qu’elles allaient dans des endroits comme l’université du Michigan avec des programmes avancés. Si nous avions été des jeunes hommes brillants, disent-ils, nos pères auraient sorti l’argent pour nous envoyer vers des universités de l’Ivy League.

Après ma licence, j’ai passé un an à l’institut Courant de l’université de New York (1964) mais comme j’étais mariée à un biochimiste qui devait aller à Harvard, j’ai changé pour l’université Brandeis. J’ai eu une bourse de doctorat de la NSF à l’époque, donc les quatre années de mon école doctorale m’ont été payées à un tarif de luxe. J’étais une des ces personnes qui ont bénéficié du Spoutnik. Il y avait quelques femmes dans mon programme de doctorat, même si je n’étais proche d’aucune d’elles. Il était évident qu’il ne serait pas possible de poursuivre en mathématiques en fréquentant ces femmes. On nous disait que nous ne pourrions pas faire de maths parce que nous étions des femmes. Alors, il y avait plutôt une tendance à ne pas être amicale avec les autres femmes. Il y avait beaucoup de dissuasion flagrante, voire déclarée, mais il y avait aussi un encouragement subtil. Beaucoup de gens appréciaient les bons étudiants, garçons ou filles, et j’étais une très bonne étudiante. J’aimais faire ce que je n’étais pas censée faire, c’était une sorte de rébellion légitime. Il n’y avait pas d’attente à notre égard parce que nous étions des femmes, donc tout ce que nous faisions bien était considéré comme un succès.

J’ai toujours su que j’étais vraiment une bonne mathématicienne. J’ai un penchant naturel pour l’abstraction et j’adore les idées de toutes sortes. Je valorise le temps que je passe seule à réfléchir, à propos de maths ou d’autres choses, qu’importe. Le bruit du monde est quelque chose que j’ai du mal à gérer. J’ai toujours eu des difficultés à prendre en charge les stimuli externes.

Les parents de mon premier mari étaient des intellectuels européens âgés et mon beau-père était un physicien connu. Ils ont eu une grande influence dans ma vie. Ils avaient une attitude envers la vie différente des Américains. Je me rappelle que ma belle-mère lisait Proust en français et m’a donné sa version en anglais quand elle a appris à lire en français. Mes beaux-parents valorisaient les choses intellectuelles autrement que mes parents : mes parents valorisaient les choses intellectuelles mais pensaient que gagner de l’argent était plus important. Je ne pense pas que j’aurais survécu à ce stade de ma carrière sans les encouragements de la famille de mon premier mari.

Après ma thèse, j’ai eu deux emplois temporaires. J’ai enseigné un an au MIT pendant que mon mari finissait sa thèse en biophysique à Harvard, puis je suis allée pendant deux ans à l’université de Californie à Berkeley pendant la guerre du Viêt Nam. Je n’étais pas la seule femme, dans aucun de ces deux départements, et je dois dire que toutes ces femmes (mes contemporaines) ont survécu dans mon domaine, probablement parce qu’elles étaient déterminées à poursuivre ce qu’elles avaient choisi.

Je suis toujours en train de réfléchir à ce qui s’est passé ces années-là. Je pense qu’une partie de l’origine de la défiance des femmes d’un certain âge à l’égard des féministes provient du fait que tout allait bien pour beaucoup d’entre nous, et que tout à coup quelqu’un s’est mis à crier que vous n’étiez personne et que vous n’étiez pas censée être là. Mais vous y étiez, et tout à coup il y a eu tout ce bruit à propos des femmes. Maintenant, il fallait recruter des femmes. Cela a stupéfait beaucoup d’entre nous. C’est bien de savoir que peut-être certains obstacles ont été levés, mais je parie que ce qui s’est passé vraiment n’a pas été très utile à personne.

On me disait, quand je cherchais un travail après mon année au MIT et mes deux années à Berkeley, que les gens ne recrutaient pas les femmes, que les femmes étaient censées rentrer chez elles et faire des enfants. Alors les endroits qui s’intéressaient à mon mari – MIT, Stanford et Princeton – ne voulaient pas me recruter. Je me souviens qu’on me disait qu’il y avait des règles de népotisme et qu’on ne pouvait pas m’embaucher pour cette raison. Pourtant, quand je les ai interpelés sur ce problème des années après, ils ne se rappelaient pas avoir dit ces choses et, de façon intéressante, qu’il n’y avait pas de règles de népotisme « écrites ». J’aurais préféré qu’ils soient honnêtes et qu’ils disent qu’ils ne voulaient pas me recruter parce que j’étais une femme, plutôt que de mentir. Inversement, j’aurais été tout aussi offensée s’ils m’avaient recrutée parce que je suis une femme. Je veux être valorisée pour mon travail de mathématicienne, pas parce que je suis membre d’un groupe.

À ce moment-là, les gens disaient toutes sortes de choses sur les femmes, dont la plupart n’avaient rien à voir avec moi personnellement. Le préjugé est très grossier parce qu’il vous traite comme membre d’une classe ou d’un groupe et non pas comme une personne. Les gens étaient formidablement grossiers.

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Lesley Sibner

J’ai fini à l’université de l’Illinois à Champaign-Urbana parce qu’ils m’ont recrutée, et mon mari m’y a rejointe. Rétrospectivement, je vois à quel point c’était généreux de sa part parce qu’il aurait pu aller au MIT, à Stanford ou Princeton. J’ai détesté Champaign-Urbana – je me sentais déplacée mathématiquement et socialement, et c’était laid, bourgeois [2] et plat. J’ai eu la chance d’obtenir une bourse Sloan et, au lieu de faire quelque chose d’utile mathématiquement, je prenais du temps en dehors de l’enseignement pour réarranger ma vie. J’avais déjà rencontré Lesley Sibner,
qui m’a servi de modèle et de mentor pendant des années et des années. J’avais aussi commencé à travailler avec Jonathan Sacks et Bill Abikoff m’enseignait la théorie de Teichmüller.

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William Abikoff

C’étaient mes premiers contacts mathématiques proches. Je suis aussi devenue amie avec S. T. Yau, à qui je dois de m’avoir généreusement établie, enfin et définitivement, comme mathématicienne.

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S. T. Yau

Avec quelques regrets, j’ai déménagé du Chicago Circle [3] pour l’université de Chicago en 1982, l’année où j’ai reçu la bourse MacArthur. Depuis, c’est une lutte pour moi de m’attaquer à mon propre succès. En regardant autour de moi le devenir d’autres femmes qui ont voulu devenir mathématiciennes, je peux comprendre intellectuellement, si ce n’est pas émotionnellement, que ce n’est pas si surprenant.

Je pense que ce qui a changé aujourd’hui, c’est que les gens sont énormément plus subtils, si bien que vous ne savez pas contre quoi vous vous levez. C’est vrai non seulement pour les femmes, mais pour beaucoup de jeunes gens. Les jeunes aujourd’hui se dressent contre le fait que la plupart des jeunes scientifiques viennent de l’étranger, de sorte que la plupart des gens à l’université ont été éduqués ailleurs qu’aux États-Unis. Personne ne parle de ce phénomène de qui réussit en ce moment en sciences et en ingénierie : des hommes et des femmes nés à l’étranger. J’essaie d’en parler à mes étudiants. C’est difficile pourtant, parce que vous n’êtes pas censée en parler. Dans les grands amphis d’étudiants ingénieurs où j’enseigne, je vois beaucoup plus de diversité : des femmes, des Hispaniques, des Afro-Américains. C’est accessible, pas seulement aux hommes anglo-américains blancs.

Je suis maintenant à l’université du Texas à Austin et il y a trois femmes dans le département de mathématiques, deux professeurs et une maîtresse de conférences. J’organise un programme de soutien aux femmes en mathématiques depuis deux ans. Je suis consciente du fait que je suis un modèle pour les jeunes femmes en mathématiques et c’est partiellement ce pour quoi je suis là. C’est dur d’être un modèle, cependant, parce que ce que vous devez vraiment montrer aux étudiants, c’est que des personnes imparfaites peuvent quand même réussir. Tout le monde sait que si une personne est intelligente, drôle, belle ou bien habillée, elle va réussir. Mais il est aussi possible de réussir avec toutes vos imperfections. Cela m’a pris longtemps à réaliser dans ma propre vie. À cet égard, être un modèle est une position très peu glamour, c’est montrer aux gens tous vos mauvais côtés. Je suis peut-être une merveilleuse mathématicienne et je suis célèbre à cause de cela, mais je suis aussi très humaine.

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Karen K. Uhlenbeck en 1982
Post-scriptum :

Ce texte a été traduit avec l’autorisation de Mme Karen K. Uhlenbeck. Nous l’en remercions chaleureusement.

Traduction du préambule au texte :
(Cette information est publiée pour aider collégiens et lycéens dans leurs projets. Assurez-vous de vos sources et citez-les. Ce texte est paru dans le livre Journeys of Women in Science and Engineering, No Universal Constants (Voyages de femmes dans la science et l’ingénierie. Pas de constantes universelles), Temple University Press. Ne citez pas des extraits de sources, même des sources trouvées sur le web, sans donner de référence adéquate.)

Article édité par Julien Keller

Notes

[1Ce sont les quatre premières années de l’enseignement supérieur aux États-Unis.

[2En français dans le texte.

[3C’est le nom du campus de l’université de l’Illinois.

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Pour citer cet article :

Karen Uhlenbeck — «Karen K. Uhlenbeck» — Images des Mathématiques, CNRS, 2019

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