L’adversaire de Galois (I)

4 mars 2015  - Ecrit par  Olivier Courcelle Voir les commentaires (1)

Le duel aussi célèbre que mystérieux à la suite duquel périt Évariste Galois se pose au fond en équation à deux inconnues : qui était l’adversaire, quelle en était la cause ?

Sur la seconde partie de la question, les biographes, parfois romanciers, me paraissent envisager trois hypothèses : une histoire d’amour qui tourne mal, un piège tendu par la police pour se débarrasser d’un ardent militant républicain, un suicide déguisé dans l’espoir de provoquer une insurrection [1].

Je me propose ici de traiter l’autre aspect du problème : l’identification de l’adversaire de Galois.

En la matière, l’attention se partage entre un certain « Pescheux d’Herbinville » et un énigmatique « L. D. ». Il y a là une difficulté manifeste qu’il convient de surmonter… Après avoir montré comment réconcilier ces deux informations en apparence contradictoires, j’exhiberai une pièce nouvelle qui les confirme nommément.

Le premier élément d’identification, ainsi que le signalait Paul Dupuy dès le XIXe siècle [2], est donné par Alexandre Dumas, au détour d’une page de ses Mémoires :

Évariste Galois […] fut […] tué en duel par Pescheux d’Herbinville, […] charmant jeune homme qui faisait des cartouches en papier de soie, nouées avec des faveurs roses [3].

Ces drôles de cartouches, mentionnées par un auteur réputé pour un d’Artagnan notoirement détaché de son modèle historique, poussent sans doute à interroger la fiabilité du renseignement transmis. Dumas apporte sur ce plan un certain nombre de précisions qui permettent d’opérer les vérifications qui s’imposent : il signale notamment que Pescheux d’Herbinville a fait l’objet d’un procès, largement rapporté à l’époque
 [4]. Pour le coup, la lecture de la Gazette des tribunaux inciterait presque à louer le mémorialiste pour sa sobriété ; elle inviterait même, le cas échéant, à relire d’un autre œil la lettre célèbre dans laquelle Galois déclare mourir « victime d’une infâme coquette » :

Je dois ajouter [que mes cartouches] étaient fort jolies ; car je tiens beaucoup à être soigné dans ma mise, M. le président ; c’est ma manie ; ma giberne aussi, M. le président, est charmante. Mes cartouches étaient faites avec du papier vert satiné ; je me rappelle même qu’au corps-de-garde un artilleur me dit qu’il avait des cartouches plus jolies que les miennes ; en effet, elles étaient plus gracieuses encore, papier rose satiné, faveurs en soie de pareille couleur. (On rit.) [5].

En ce mois d’avril 1831, Pescheux d’Herbinville, 22 ans, artilleur de la garde nationale, est accusé avec dix-huit autres militants républicains, dont Sambuc, meneur étudiant, ou Trélat, président de la Société des amis du peuple, de complot contre l’état et d’excitation à la guerre civile. En dépit de l’apparente délicatesse de ses manières, je ne recommanderais à personne de l’affronter en duel. Dans le cours des débats, il rappelle sa participation aux Trois glorieuses, la récente révolution qui a renversé Charles X. C’est un « Combattant de Juillet », blessé lors de la prise du Louvre, qui a, disons, braqué quelques postes de garde pour procurer des armes au peuple :

En rentrant, j’arrachai une gouttière, je fondis des balles pendant toute la nuit. Le lendemain matin, je me présentai avec quelques personnes au poste Mauconseil. Je fis feu de mes pistolets, non sur le factionnaire, mais sur les fenêtres du poste : le factionnaire me présenta son arme. Tout le pont se rendit. Mes camarades et moi nous nous armâmes avec les fusils du poste. […] Nous nous dirigeâmes vers le poste de la Halle aux blés, alors occupé par des gendarmes. Je me présentai seul devant eux ; je les exhortai à ne pas tirer contre des frères et des amis… […] Nous nous emparâmes encore en cet endroit de toutes les armes, et nous nous dirigeâmes vers la place du Châtelet où le combat commença [6].

Son témoignage ne manque pas de faire sensation :

Le jeune accusé, qui est en uniforme de la garde nationale, se rassoit au milieu des marques universelles du vif intérêt que sa chaleureuse déclaration vient d’exciter dans l’auditoire. Il est lui-même visiblement ému, et ses yeux sont mouillés de larmes [7].

Lui et ses compagnons seront acquittés, ce qui nous importe moins, pour le problème qui nous préoccupe au premier chef, que l’observation suivante : les journalistes écrivent parfois « Lepescheux » pour « Pescheux ». Je compte au moins trois occurrences de cette forme alternative dans le compte rendu de l’audience du 7 avril publié par la Gazette des tribunaux, par exemple [8]. Galois lui-même était parfois désigné par « Legallois » en son temps [9]. L’adjonction de l’article trouve peut-être sa source dans le discours oral (– Ah la Marie, ce qu’elle est forte en maths… – Et le Galois, donc !)… Quoi qu’il en soit, la manifestation tangible de ce « Lepescheux d’Herbinville » rapproche indubitablement notre homme du mystérieux « L. D. » que j’évoquais plus haut.

Ces initiales ont été portées sur le terrain des débats en 1956 par André Dalmas, qui les a débusquées dans un journal lyonnais, le Précurseur, à la fin d’un court article rédigé au surlendemain de la mort de Galois :

Paris […] Corresp. particulière du Précurseur. […] Du 2 [juin 1832]. […] Un duel déplorable a enlevé hier aux sciences exactes un jeune homme qui donnait les plus hautes espérances, et dont la célébrité précoce ne rappelle cependant que des souvenirs politiques. Le jeune Évariste Gallois, condamné il y a un an pour des propos tenu au banquet des Vendanges de Bourgogne, s’est battu avec un de ses anciens amis, tout jeune homme comme lui, comme lui membre de la Société des amis du peuple, et qui avait, pour dernier rapport avec lui, d’avoir figuré également dans un procès politique. On dit que l’amour a été la cause du combat. Le pistolet étant l’arme choisie par les deux adversaires, ils ont trouvé trop dur pour leur ancienne amitié d’avoir à viser l’un sur l’autre, et ils s’en sont remis à l’aveugle décision du sort. À bout portant, chacun d’eux a été armé d’un pistolet, et a fait feu. Une seule de ces armes était chargée. Galois a été percé d’outre en outre par la balle de son adversaire ; on l’a transporté à l’hôpital Cochin, où il est mort au bout de deux heures. Il était âgé de 22 ans. L. D., son adversaire, est un peu plus jeune encore [10].

Comme l’avaient déjà remarqué René Taton ou Robert Bourgne en leur temps, certaines informations relayées par le journaliste sont inexactes : Galois n’a pas été condamné pour l’affaire des Vendanges de Bourgogne mais acquitté ; lors du duel, il avait 20 ans et non 22 ans ; il n’est pas mort deux heures après son admission à l’hôpital mais y a au moins passé la nuit ; son rapport d’autopsie indique que la balle a été tirée à 25 pas et non à bout portant [11].

Dalmas pensait deviner « Duchâtelet » derrière les initiales « L. D. » car, écrivait-il, « seul un jeune républicain figura avec Galois dans un procès politique. C’est Duchâtelet. Ce qu’au surplus confirme l’initiale D.  [12] »

L’hypothèse ne tient pas ne serait-ce que parce que Duchâtelet se prénommait Ernest (ou se nommait plus complètement Ernest-Joachim Armynot du Châtelet). Je remarque ensuite que l’auteur de l’article signale simplement que l’adversaire a « figuré également dans un procès politique » et non « avec Galois dans un procès politique ». À tout prendre, et compte tenu des inexactitudes dont il est parsemé, cet article du Précurseur me paraît donc autant confirmer qu’infirmer l’information transmise par Dumas.

Et pour autant que je le sache, nul autre document d’époque ne vient formellement la contredire… Galois lui-même, outre « l’infâme coquette » (et deux de ses dupes) déjà mentionnée, déclare avoir été « provoqué par deux patriotes » [13]… Le Moniteur et le Journal des débats indiquent que le jeune homme, « connu pour son exaltation républicaine » a succombé « dans un duel soutenu contre un de ses amis » [14]. Idem pour le préfet de police dans ses Mémoires [15]… Du côté républicain, Rittiez évoque une « rencontre entre deux membres de la Société des amis du peuple » [16]… Une notice anonyme, illustrée par le frère de Galois, parle d’une provocation « par des hommes qu’il avait cru ses amis » [17]

De fait, une pièce récemment versée à la Bibliothèque nationale de France s’accorde avec le témoignage d’Alexandre Dumas. Il s’agit d’une copie de la Constitution de 1791 sur laquelle est portée la mention : « Ce manuscrit m’a été donné par Gallois tué en duel par Pécheux d’Herbinville coaccusé de Sambuc dans le procès des 19 patriotes de 1831 à Paris. S. Larguier » [18]. Après enquête, il s’avère que S. Larguier, ou plus précisément Samuel-Louis Larguier des Bancels (1806-1863), est un Suisse qui étudiait alors la médecine à Paris. Sa correspondance de l’époque, en partie conservée près de Lausanne, à défaut de relater les circonstances exactes du duel, montre au moins qu’il connaissait Galois
 [19].

Larguier se distingue en adoptant sur la Constitution la tierce forme « Pécheux d’Herbinville ». Il se trouve que Pécheux/Pescheux/Lepescheux d’Herbinville écrivait lui-même son nom « Pecheux d’Herbenville ». J’imagine que le glissement de « Herbenville » à « Herbinville » témoigne lui aussi de l’oralité du discours (ben ouais, quoi)… Plus curieux encore, pour en revenir au duel de Galois, divers éléments biographiques glanés çà et là aboutissent à l’étrange conclusion que voici : l’algébriste a affronté un géomètre. Mais c’est ce qu’il vaut mieux réserver à un prochain billet !

Notes

[1Respectivement et par exemple : Désérable (François-Henri), Évariste, Gallimard, 2014 (roman) ; Infeld (Leopold), Whom the Gods Love. The Story of Evariste Galois, Whittlesey House, 1948 (biographie romancée) ou, en français, amputé de la postface dans laquelle l’auteur distinguait la fiction de la réalité, Évariste Galois, aimé des dieux, La Farandole, 1957 (roman) ; Toti Rigatelli (Laura), Evariste Galois, 1811-1832, Birkhäuser, 1996 (biographie [romancée]).

[2Dupuy (Paul), « La vie d’Évariste Galois », Annales scientifiques de l’École normale supérieure, 3e sér., vol. 13, pp. 187-266.

[3Dumas (Alexandre), Mes Mémoires, 10 vol., Paris, 1863-1884, vol. 8, p. 161 (première publication en 1852 ou 1853, p. ex. dans La Presse, 15 octobre 1853, p. [1]).

[4Gazette des tribunaux, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15 et 16 avril 1831 ; Procès des dix-neuf citoyens, Paris, 1831 ; Babeuf (Émile), Procès de la conspiration, dite républicaine, de décembre 1830, Paris, 1831 ; Procès politique des dix-neuf patriotes, Paris, 1831…

[5Gazette des tribunaux, 9 avril 1831, p. 538.

[6Gazette des tribunaux, 8 avril 1832, p. 533.

[7Ibid.

[8Ibid.

[9Par le préfet de police dans ses Mémoires, notamment : Gisquet (Henri), Mémoires de M. Gisquet, ancien préfet de police, écrits par lui-même, 4 vol., Paris, 1840, vol. 2, p. 171.

[10Le Précurseur, 4-5 juin 1832, p. 3 ; Dalmas (André), Évariste Galois, révolutionnaire et géomètre, 2e éd., Le nouveau commerce, 1982, pp. 71-72, 176 (1re éd. Fasquelle, 1956).

[11Taton (René), « André Dalmas, Évariste Galois révolutionnaire et géomètre », Revue d’histoire des sciences et de leurs applications, 10 (1957), pp. 184-187 ; Bourgne (Robert), « À propos d’Évariste Galois », Publications de l’U.E.R. Mathématiques pures et appliquées [de l’Université des sciences et techniques de Lille], VII/5 (1985), pp. 1-22.

[12Dalmas, op. cit., p. 72.

[13Chevalier (Auguste), « Évariste Galois », Revue encyclopédique, Septembre 1832, pp. 744-754.

[14Moniteur, 7 juin 1832, p. 1296 ; Journal des débats, 8 juin 1832, p. 2.

[15Gisquet, op. cit., p. 170.

[16Rittiez (F.), Histoire du règne de Louis-Philippe 1er, 1830 à 1848, 3 vol., Paris, 1855-1858, vol. 2, p. 10.

[17« Évariste Galois », Le magasin pittoresque, 1848, pp. 227-228.

[18Bibliothèque nationale de France, naf 28334, Ms 1208, légué par Robert Le Masle (1901-1970) avec d’autres pièces de sa collection. Deux autres annotations se lisent sur le manuscrit : « Larguier Etud[ian]t en médecine. Paris. 1830. » et, d’une écriture différente, « Collot d’Herbois », ce qui suggère que cette copie, dont le corps ne semble pas de la main de Galois, ait originellement appartenu au conventionnel Jean-Marie Collot d’Herbois (1749-1796).

[19Archives cantonales vaudoises (Chavannes-près-Renens, Suisse), P Larguier des Bancels 81/1. Dans une lettre à sa sœur Jenny écrite de Paris le 26 juillet 1831, en faisant allusion aux évènements du 14 Juillet précédent, Samuel cite implicitement Galois : « [Tarin] a exagéré et mal répété ce que je lui avais dit en passant des affaires du 14. Il est vrai qu’un de mes camarades a été sabré [Desirabode] et deux autres [Galois et Duchâtelet] arrêtés et écroués à Ste Pélagie où ils sont encore… ». Cette lettre fait partie d’un riche fonds légué en 1961 par Jean-Charles Larguier des Bancels (1876-1961), ultime représentant de la famille.

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Pour citer cet article :

Olivier Courcelle — «L’adversaire de Galois (I)» — Images des Mathématiques, CNRS, 2015

Commentaire sur l'article

  • L’adversaire de Galois (I)

    le 4 mars 2015 à 11:16, par Christine Huyghe

    « Mais c’est ce qu’il vaut mieux réserver à un prochain billet ! »

    Un artilleur géomètre alors ? Le suspense est à son comble !

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