L’alignement de Galois

Le 22 mai 2019  - Ecrit par  Olivier Courcelle Voir les commentaires

La ligne B du RER est sans doute la plus mathématicienne des lignes de transport en commun de l’agglomération parisienne, si ce n’est de la France, sinon du monde. Un billet, que dis-je un livre, que dis-je une encyclopédie ne suffirait sans doute pas à chanter ce grand chemin de fer qui, pour sa seule partie sud, partant de Saint-Michel-Notre Dame ou Luxembourg, autant dire le Quartier latin, traverse de riants environs jalonnés d’une pléthore d’institutions ou de lieux diversement attachés aux mathématiques : l’École polytechnique, la maison de campagne de Poincaré, l’Institut des hautes études scientifiques, l’Université Paris-Sud… Il y en a tant, en vérité, qu’en citer un, c’est en oublier dix !

Je me propose pour ma part de recourir au plan du RER B pour pointer et visualiser un alignement remarquable concernant Évariste Galois, mathématicien célèbre, entre autres pour sa mort à vingt ans des suites d’un duel aux circonstances obscures.

La première station de cet alignement, c’est Bourg-la-Reine, où Galois naquit, en 1811, et vécut ses premières années. Son père, maire de la commune, y tenait un pensionnat. En raison de la mauvaise marche de l’affaire, cependant, il dut la vendre en 1824 [1]. La famille déménagea alors dans le Quartier latin, le second point extrême de notre alignement, en se scindant : Évariste devint interne à Louis-le-Grand [2] ; les autres demeurèrent à deux pas, rue Saint Jean de Beauvais, d’abord au 24, puis au 16 [3].

La famille conserva toutefois un point d’ancrage à Bourg-la-Reine, dont le père resta maire jusqu’à son décès prématuré : la maison de la grand-mère maternelle, dont héritera en 1845 la mère d’Évariste, qui y retournera d’ailleurs vivre à temps plein sur ses vieux jours [4].

Et il se trouve que Galois est mort entre les deux points de cet axe familial, à la station Port-Royal, ou plus exactement au tout proche hôpital Cochin, où le jeune homme a été transporté après son duel fatal. Celui-ci s’est déroulé un peu au-delà des limites de Paris, alors marquées par la barrière d’Enfer (Denfert-Rochereau) et le boulevard Saint-Jacques, sur le territoire de la commune de Gentilly, près du hameau alternativement baptisé Petit-Gentilly ou La Glacière – ultérieurement absorbé par la capitale [5].

Que cet alignement soit remarquable, soit, mais est-il surprenant ? Pas vraiment si l’on y songe... Après tout, quitte à se battre en duel, autant le faire dans un secteur que l’on connaît bien… Et La Glacière, début de la campagne, écarté à l’est d’un kilomètre et demi de la barrière d’Enfer, correspondait en gros au premier endroit tranquille et discret rencontré sur l’axe Paris – Bourg-la-Reine…

Alors pourquoi en faire toute une histoire ?

Parce qu’un autre lieu galoisien se situait dans les parages de l’hôpital Cochin, quelques centaines de mètres à l’est : la maison de santé où le jeune mathématicien, par ailleurs militant républicain révolutionnaire condamné à de l’emprisonnement, avait récemment purgé la fin de sa peine. C’est là qu’il y aurait noué une intrigue amoureuse avec une certaine Stéphanie… Que certains identifient à « l’infâme coquette », dont Galois se déclare victime, dans une lettre écrite à la veille du duel [6].

En réalité, cette théorie, que je crois largement acceptée aujourd’hui, ne repose que sur un enchaînement de deux certitudes et demie : Galois a sûrement vécu une affaire sentimentale malheureuse avec une dénommée Stéphanie, peut-être en maison de santé, et la maison de santé ne se situe pas très loin – à un kilomètre et demi également – du lieu du duel.

N’importe où ailleurs à l’ouest, au nord ou à l’est de Paris, cette proximité géographique m’aurait fait comme à d’autres subodorer l’existence d’un lien direct entre la maison de santé et le duel. Mais sur l’axe familial, je la regarde plutôt comme l’expression d’une même cause qui produit les mêmes effets : Après tout, quitte à séjourner en maison de santé, autant en choisir une dans un secteur que l’on connaît et pratique pour les visites… Et les maisons de santé, à l’instar des terrains de duel, réclament une certaine tranquillité... Tranquillité qui dans une ville, modélisée en première approximation comme un discoïde patatoïdaire en expansion, se trouve plus généralement vers la périphérie qu’au centre…

D’autant que la théorie dominante ne conduit qu’à des impasses… Elle échoue notamment à établir le moindre lien entre Stéphanie (ou la maison de santé) et l’adversaire de Galois, un certain Pecheux d’Herbenville, selon plusieurs sources. Comme ce dernier prenait lui-même très grand soin de sa mise, il me paraît que l’expression « infâme coquette » employée par Galois pourrait tout aussi bien sinon mieux le désigner.

Et c’est bien cette piste que je compte explorer dans un prochain billet !

Post-scriptum :

Merci à @cidrolin, intervenant régulier des forums du site les-mathematiques-net (et habitant lui-même très près du lieu du duel !) pour sa relecture attentive et ses pertinentes suggestions.

Notes

[1Archives départementales des Hauts-de-Seine, 3E/BRG_269, 4 septembre 1824.

[2Archives de Paris, D3T3 82, Galois.

[3Archives nationales, MC/ET/II/890, 28 juillet 1825 ; MC/ET/XXIX/958, 11 novembre 1829.

[4Archives nationales, MC/ET/II/1033, 3 janvier 1845 ; MC/ET/CXVIII/1106, 12 septembre 1868.

[5Dupuy (Paul), « La vie d’Évariste Galois », Annales scientifiques de l’École normale supérieure, 3e série, 13 (1896) 246-250 ; Girard (Xavier), Plan de la ville de Paris, Paris, 1832 ; Destruissart (Thomas), Promenade au centre du Grand-Gentilly, près de Paris, Paris, 1821, p. 34 ; voir aussi les illustrations des entrées concernées du blog d’Anqian (en chinois) : https://eigolomoh.bitbucket.io/essay/galois_duel.3.html, https://eigolomoh.bitbucket.io/essay/galois_duel.4.html et https://eigolomoh.bitbucket.io/essay/galois_duel.5.html.

[6Galois (Évariste), Écrits et mémoires mathématiques, éd. R. Bourgne et J.-P. Azra, 3e éd. Gabay, 1997, pp. xxx, 489-491, 502, 507 ; Bourgne (Robert), « À propos d’Évariste Galois », Colloque Abel-Galois, première partie, Publications de l’U.E.R. Mathématiques pures et appliquées, Université des sciences et techniques de Lille, VII/5 (1985) 1-22.

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Pour citer cet article :

Olivier Courcelle — «L’alignement de Galois» — Images des Mathématiques, CNRS, 2019

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