L’enterrement de Galois

Le 2 juin 2017  - Ecrit par  Olivier Courcelle Voir les commentaires

Évariste Galois a été enterré le 2 juin 1832 au cimetière du Montparnasse, à deux pas de l’hôpital Cochin où il avait trouvé la mort, des suites d’un duel aux circonstances mal élucidées.

La tradition biographique rapporte que deux à trois mille militants républicains assistèrent aux obsèques, et que ces obsèques auraient dû lancer le signal d’une insurrection contre le pouvoir monarchique en place, si celle-ci n’avait pas été reportée in-extremis de quelques jours.

Certes, Galois appartenait à la Société des amis du peuple, l’organisation révolutionnaire alors la plus en pointe [1], et certes, l’invitation à l’enterrement lancée par la famille a été relayée par La Tribune, le principal quotidien républicain de l’époque :

Les obsèques de M. Évariste Gallois [sic], artilleur de la garde nationale, et membre de la Société des amis du peuple, auront lieu aujourd’hui samedi 2 courant.
Le convoi partira de l’hospice Cochin à 11 heures ½ du matin.
La famille de M. E. Gallois prie ceux de ses amis auxquels les billets ne seraient pas parvenus de vouloir bien se considérer comme invités [2].

Assurément, quelques jours après l’enterrement de Galois, le 5 juin, à l’occasion des obsèques du général Lamarque, illustre militaire, une terrible et sanglante insurrection éclata dans Paris, celle-là même que Victor Hugo met en scène dans Les Misérables, et qui vit Gavroche tomber par terre, le nez dans le ruisseau.

Sans nul doute, la tradition biographique n’est-elle point infondée, et sans nul doute trouve-t-elle sa source auprès du préfet de police de l’époque, Henri Gisquet, qui dans ses mémoires écrit ceci :

Le 2 juin, les républicains vont assister, au nombre de deux à trois mille, au convoi de Legallois [sic], avec l’intention de commencer les barricades lors de leur retour ; mais ils apprennent l’état désespéré, peut-être même la mort du général Lamarque, et de suite ils aperçoivent tout le parti qu’ils peuvent tirer d’un tel événement au milieu de l’affluence que le convoi du général devra attirer. Leur plan est donc modifié : c’est le cercueil d’un général de l’empire, d’un député patriote, qui va donner le signal de la révolte. Le mouvement est en conséquence différé jusqu’au 5 [3].

Mais je soupçonne le préfet de police, dans ces mémoires publiés quelques années après le bain de sang, de chercher à redorer son image quelque peu ternie, en cédant à la tentation de gonfler les chiffres et d’exagérer le degré de préparation des républicains.

J’en veux pour preuve un autre écrit de ce même préfet, rédigé au soir de l’enterrement de Galois cette fois, et destiné au ministre de l’intérieur. Selon ce rapport, aujourd’hui conservé au Archives nationales, seules cent cinquante personnes assistèrent aux obsèques, qui se déroulèrent sans aucune trace d’agitation prochaine :

Enterrement du Sr. Gallois [sic]. Le corps du Sr. Gallois a été porté aujourd’hui au cimetière du Montparnasse par des artilleurs de la garde nationale que suivaient environ 150 personnes, presque toutes connues pour avoir partagé les sentiments politiques du défunt.
Des discours respirant la démagogie la plus furibonde ont été prononcés sur la tombe ou plutôt sur la fosse commune dans laquelle la bière a été déposée.
Après la cérémonie, les assistants se sont cotisés pour payer les frais de l’inhumation ; cette collecte a produit 70 francs.
Surveillance générale. Aucun événement contraire au bon ordre n’est survenu pendant le cours de cette journée. Le découragement est général parmi les factieux [...] républicains […]. Le conseiller d’état préfet de police Gisquet [4].

Eugène Plagniol et Charles Pinel prononcèrent certains des discours auxquels fait allusion le préfet. Leur nom apparaît dans un compte-rendu de l’enterrement publié, lui aussi avant l’insurrection, par La Tribune, le journal républicain déjà cité. De ce côté comme du côté de la police, les obsèques semblent s’être déroulées dans le calme et sous des formes les plus classiques pour la circonstance :

Le convoi d’Évariste Gallois [sic] a eu lieu aujourd’hui samedi, à midi. Une députation des Amis du peuple, des élèves des écoles de droit et de médecine, un détachement de l’artillerie parisienne, et de nombreux amis, l’accompagnaient.
Arrivé aux boulevards extérieurs, le corps a été enlevé du char funéraire, et porté à bras jusqu’au cimetière du Montparnasse.
Les citoyens Plagniol et Charles Pinel ont vivement exprimé sur la tombe de Gallois les regrets de ses nombreux amis. Deux autres patriotes ont rendu le même devoir à sa mémoire [5].

Que les républicains se soient cotisés pour payer les frais de l’inhumation en fosse commune témoigne sans doute du triste état de Galois à sa mort : père suicidé, double échec à Polytechnique, viré de l’École normale, ex-taulard, malheureux en amour, sortant de maison de santé, ses travaux scientifiques non reconnus, sans situation, en rupture possible avec sa mère, embrouillé à mort avec un ami républicain… Le fond du trou, pour le coup...

Mais Galois se relèvera. Grâce aux efforts soutenus de son frère Alfred, d’abord auprès d’Auguste Chevalier, puis de Joseph Liouville, il est aujourd’hui plus vivant que jamais [6]. Et peut-être même son regard fixe-t-il de nouveau la lumière de notre monde, le crâne posé sur quelque étagère... Car les fosses communes du cimetière du Montparnasse ont été déversées en leur temps aux catacombes, dans une partie en principe non visitable, quoique aujourd’hui presque entièrement pillée [7]

Post-scriptum :

P.S. Merci à mon relecteur Norbert Verdier pour ses pertinentes suggestions.

Notes

[1Sur la Société des amis du peuple, voir notamment : Caron (Jean-Claude), « La Société des Amis du Peuple », Romantisme, 28-29 (1980), 169-179.

[2La Tribune, 2 juin 1832.

[3Gisquet (Henri), Mémoires de M. Gisquet, ancien préfet de police, écrits par lui-même, 4 vol., Paris, 1840, vol. 2, pp. 171-172.

[4Archives nationales, F7 3886, 2 juin 1832.

[5La Tribune, 3 juin 1832.

[6Ehrhardt (Caroline), Évariste Galois. La fabrication d’une icône des mathématiques, Éditions de l’EHESS, 2011.

[7Duval (Gaspard), Les catacombes de Paris : promenade interdite, Volum Éditions, 2011, p. 63.

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Pour citer cet article :

Olivier Courcelle — «L’enterrement de Galois » — Images des Mathématiques, CNRS, 2017

Crédits image :

Image à la une - Archives nationales, Olivier Courcelle

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