L’essor de la « fausse science »

Le 27 juillet 2018  - Ecrit par  Emmanuel Jacob Voir les commentaires (5)

Ce billet revient sur une enquête internationale initiée par la Süddeutsche Zeitung et regroupant 23 médias, qui entend tirer la sonnette d’alarme sur le développement récent et rapide du business de la « fausse science » ou « fake science ». Ses résultats ont paru dans ces médias à partir du 19 juillet, en particulier dans le journal Le Monde qui y consacre un éditorial ainsi qu’une belle double page [1] dans son édition du 20 juillet.

Nous vivons une époque florissante pour la science. Il s’agit là d’un sentiment largement partagé, et je crois même n’offenser personne en parlant de consensus sur ce point. Les chiffres sont d’ailleurs là pour étayer mon propos. Ainsi, si l’on regarde le nombre d’articles scientifiques publiés chaque année sur arXiv, il a doublé entre les années 2000 et 2009, et de nouveau doublé depuis. J’ai également déjà entendu dire qu’en mathématiques, le nombre total de théorèmes connus doublait tous les 10 ans. Alors certes cela est à prendre avec des pincettes [2] mais cela n’en est pas moins impressionnant. Cela pourrait signifier que les 3/4 des théorèmes connus depuis l’antiquité... sont en fait plus récents que la première victoire en coupe du monde de l’équipe de France de football !

Vous me voyez parler de chiffres... mais qu’en est-il de la qualité ? Les nouveaux théorèmes sont-ils aussi importants que les anciens ? Aussi porteurs de sens, de conséquences ? Je ne me prononcerai pas sur cette qualité globale ou moyenne, mais compte plutôt parler ici de ce qui se fait de pire. De productions qui n’ont de scientifique que le nom et l’apparence. De cette « fausse science » et de son nouveau marché, aussi lucratif que frauduleux.

Au premier rang, les éditeurs prédateurs, dont nous parlions déjà sur Images des mathématiques dans cet excellent article de Jérôme Germoni. Ces pseudo-revues scientifiques ressemblent à s’y méprendre à d’autres revues sérieuses existantes. Sauf que leur nom a été subtilement modifié. Sauf que le comité éditorial est constitué de personnages fictifs issus d’universités fictives, ou bien de vraies personnalités scientifiques, reconnues, mais à l’insu de leur plein gré – voire contre leur gré. Sauf qu’il n’y a aucune relecture ni aucun contrôle sur le contenu scientifique des articles publiés. Et que les auteurs – ou les organismes auxquels ils sont affiliés – doivent s’acquitter de coûteux frais de publication [3].

Sur un principe assez similaire fleurissent des pseudo-conférences scientifiques, à la pertinence scientifique vide [4], et qui permettent de récolter des frais d’inscription de la part de leurs orateurs et participants – ou des organismes auxquels ils sont affiliés.

Les auteurs ou orateurs remarquent souvent la supercherie... mais trop tard, à leurs dépens. Parfois, ils utilisent au contraire ces revues sciemment pour y masquer de la contrefaçon de science, et par exemple y faire publier une « étude » étrangement avantageuse pour certains industriels peu scrupuleux [5]...
Parfois enfin, ils sont également poussés par la « culture du chiffre » : le nombre d’articles publiés, le nombre d’invitations à des conférences... trop souvent et de plus en plus pris comme indicateurs de la valeur d’un chercheur. On peut même légitimement se demander si cette fausse science n’est pas symptomatique de cette récente et toujours plus pressante « culture du chiffre » [6].

Cette fausse science a émergé dans les années 2000 et explose depuis 2010, au point de ne plus être marginale. Outre l’argent gaspillé (y compris l’argent public), c’est toute l’édition scientifique qui est mise en danger par le phénomène. Sa crédibilité, sa rigueur, qui sont menacées. À terme, la science risque d’être noyée dans cette pseudo-science. Et il pourrait devenir de plus en plus compliqué de les distinguer...

La prise en compte de ce phénomène, et la prise de conscience de ses dégâts actuels et de ses potentiels dégâts futurs ne semblent pourtant pas à la hauteur de l’enjeu... y compris au sein même de la communauté scientifique. Je ne peux donc que saluer, et relayer, le travail journalistique de cette coopération internationale.

Article édité par Emmanuel Jacob

Notes

[1Cette double page comprend entre autres cet article-ci et cet article-là.

[2Je n’ai trouvé aucune référence à ce sujet, et le « nombre de théorèmes connus » n’est pas un concept clair et simple à définir.

[3C’est également le cas pour certaines revues sérieuses, dont le modèle économique repose sur la prise en charge des frais de publication par les auteurs, et l’accès libre et gratuit pour les lecteurs. On parle de « voie dorée » ou « golden open access ».

[4Typiquement, une telle conférence se présente sur un site internet bien fait, qui a l’air sérieux, s’appuie sur un comité d’organisation prestigieux... Mais, à l’instar des revues prédatrices, ce comité est en fait factice. Et une fois sur place, l’organisation de la conférence est faite a minima, les participants sont beaucoup moins nombreux que ce que le site le laissait penser, et surtout les quelques participants n’y trouvent pas les meilleurs experts de leur domaine, et travaillent dans des thématiques bien trop éloignées pour pouvoir tirer profit de leur rencontre.

[5Les mathématiques restent naturellement peu concernées par ces impostures, de par leur caractère souvent éloigné d’applications industrielles immédiates.

[6Cette « culture du chiffre » est moins présente en France qu’aux États-Unis ou à bien d’autres endroits... mais la tendance est là, et la France n’est pas épargnée.

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Pour citer cet article :

Emmanuel Jacob — «L’essor de la « fausse science »» — Images des Mathématiques, CNRS, 2018

Crédits image :

Image à la une - Image inspirée d’une illustration de cet article sérieux, à partir d’un faux article aléatoire écrit par Mathgen à l’insu du plein gré d’Emmanuel Jacob.

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  • L’essor de la « fausse science »

    le 30 juillet 2018 à 21:14, par Aboubakar Maitournam

    Ce problème de “fausse science” hélas comme toujours se pose avec plus d’acuité « sous certaines latitudes ». En effet, mimant l’Occident et surtout le monde anglo-saxon précisément américain (mais eux ont des garde-fous) ; la culture du chiffre, du nombre d’articles publiés et de leur impact ; a envahi les instances africaines d’évaluation académique. Il faut ajouter à cela, l’obsession des publications dans des “revues abstractées et indexées” (obsession psychanalytique de la communauté universitaire d’Afrique francophone). Cette dernière expression ou plutôt fixation maladive, psychanalytique signifie implicitement qu’à défaut d’avoir des compétences disponibles (masse critique) et le temps pour analyser le fond des articles lors de l’évaluation des enseignants chercheurs ; « on » se contente de la forme. Or, une revue à comité de lecture constituée de médaillés Fields ou d’universitaires sérieux vaut mieux qu’une obscure revue abstractée et indexée mais prédatrice, n’existant que par le nom et publiant un article en 3 jours.
    “Last but not least”, les primes de publication accordées pour chaque article font qu’ « on » publie plus pour cette prime et pour la carrière que pour l’amour de la science, du savoir, de la curiosité, de l’intégrité. En effet, « monter en grade » signifie honneurs et importance (“L’importance ! Monsieur, n’est-ce rien ? Le respect des sots, l’ébahissement des enfants, l’envie des riches, le mépris du sage”. Barnave (Stendhal : le rouge et le noir)). Si au moins ce sont des publications honnêtes. Mais très souvent elles ont été faites dans des revues publiant en moins de deux semaines. « On » peut être piégé une fois, deux fois par ces revues mais pas systématiquement. Ce dernier cas de figure signifie que ces agissements sont délibérés. Comme notés par messieurs Germoni et Jacob, ces revues peuvent piéger (et piègent) les chercheurs du tiers monde en utilisant le prestige de la science occidentale, avec des noms par exemple (imaginaire) comme « Annales de l’institut Harry Pointcarré ». Toutefois il faut noter que dans les pays indexés comme pourvoyeurs de journaux prédateurs, il existe une aussi une science hyper-sérieuse et respectée.

    L’une des raisons qui font que les revues prédatrices prospèrent est aussi le rejet des articles « exotiques » (du point de vue occidental) par les revues prestigieuses, ce qui est très souvent justifié par la très haute exigence de ces revues, parfois par les préjugés. Mais très souvent, jaune, blanc ou noir, l’être humain a tendance à se surestimer, à avoir un ego « surdimensionné » et à ne pas accepter les rejets (d’articles) à raison.

    La fausse science se nourrit aussi de certaines pratiques non éthiques : mettre le nom d’un ami ou d’une amie sur un article sans qu’il ou qu’elle ait fait le moindre apport pour qu’il (ou qu’elle) ait le nombre de publications requises ; « mets mon nom sur ton article et je mets le tien sur mon article »….au point qu’il existe des sommités « sur-galonnées" incapables de publier seul même un article de vulgarisation.

    Au final, d’immenses structures scientifiques ont été bâties parfois sur du faux. Ainsi si par hasard Monsieur Erdos (ou le fantôme d’Euler) se présentait à une évaluation sous « certains cieux », malgré ses centaines d’articles de très très haute volée, il sera d’abord assistant, puis « on » mettra le compteur à zéro, au bout de 2 ans et seulement au bout de deux ans, il pourra passer à maître-assistant s’il a publié 5 articles..etc. En plus des structures « sus-évoquées », de grandes notabilités scientifiques, des réputations (“au pays des aveugles, les borgnes sont rois”) ont été construites sur du faux parfois involontairement.

    Tout ceci peut être résumé par la formule de propagation des erreurs qui signifie que la corruption, la gangrène est totale en tout cas sous « certains cieux » avec des ramifications fractales. Le problème est donc insoluble, presque la quadrature du cercle car dans certaines régions du monde, la quasi totalité de l’élite a été piégée par ces pratiques, les résistants et les « presque sûrement propres » sont marginalisés, « ostracisés » ou obligés de « faire comme tout le monde ». « Je » pense qu’il y aura deux sciences finalement dans le futur : une hyper élitiste sérieuse constituée de valeurs très s^ures, et l’autre jungle, « bazar de l’hôtel de ville » où le meilleur côtoie le pire.

    Quelques solutions :

    • Appeler les instances universitaires du monde à associer si possible des compétences externes (ces dernières n’ont probablement pas le temps…) dans leurs évaluations ;
    • Exiger la mise en ligne de toute thèse, de tout article ;
    • Bannir les articles payants ;
    • Décerner des prix de l’éthique scientifique aux scientifiques totalement propres ou pas trop sales en concertation avec l’Unesco,…etc. ;
    • Exiger la mise en place effective de comités d’éthique dirigés par de personnalités scientifiques irréprochables…

    Peut être qu’alors, le cirque sera plus éthique, plus honnête, la scène (Omar Khayyâm “ce monde dans lequel nous sommes, le soleil c’est sa lampe et la terre l’écran sur lequel pareils à des figurines, nous nous mouvons”) sera plus morale et non pas un jeu de « clowns malfaisants et pervers ».

    Aboubakar Maitournam

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