L’histoire mouvementée des cycles limites

Piste rouge 28 mai 2012  - Ecrit par  Étienne Ghys Voir les commentaires (17)

Cet article a été écrit en partenariat avec Pour la Science

Une première version de cet article a été publiée dans le magazine « Pour la science ». En partenariat avec ce site, Images des maths a le plaisir de publier aujourd’hui une nouvelle version de cette présentation du 16ème problème de Hilbert.

Beaucoup de systèmes,
notamment physiques, sont décrits par des équations différentielles.
Parfois, leurs solutions évoluent vers des cycles limites dont le nombre
est l’enjeu
du 16ème problème
de Hilbert.
En 112 ans, on a maintes fois cru sa solution à portée de main... avant qu’elle
ne s’échappe.
L’histoire de ce problème est néanmoins jalonnée de progrès en mathématiques et d’enseignements
sur cette discipline.

Dans les années 1920, le statisticien Alfred Lotka et le mathématicien Vito Volterra élaborent un modèle qui décrit la dynamique de systèmes écologiques où cohabitent un prédateur et sa proie. De façon emblématique, il est souvent appliqué aux lynx et aux lièvres des neiges dont les recensements précis ont été établis par la Compagnie de la baie d’Hudson au xixe siècle. Ce modèle est constitué d’une équation différentielle qui traduit l’évolution des populations de chaque animal. Ainsi, quand les lynx sont nombreux, la population de lièvres décroît, ce qui entraîne la diminution du nombre de lynx (ils ont moins à manger), puis l’augmentation de celui de lièvres, libérés de la pression des prédateurs... Ce type d’équations n’est pas réservé à la biologie et il est également pertinent notamment en physique : au début du xxe siècle, Balthazar Van der Pol décrit de cette façon les oscillations d’un circuit électrique doté d’une lampe dont la résistance dépend de l’intensité du courant qui y passe.

Dans les deux exemples, à mesure que le temps croît, le comportement du système a tendance à devenir périodique. Graphiquement, les courbes qui représentent les solutions s’approchent d’un cycle : on parle de cycle limite. Rigoureusement, le modèle de Lotka-Volterra n’admet un cycle limite que dans une version modifiée par l’écologiste canadien Crawford Holling, mais nous n’entrerons pas dans les détails. D’autres systèmes, plus complexes, peuvent avoir plusieurs cycles limites. Le comportement asymptotique sera encore périodique, mais la convergence aura lieu vers tel ou tel cycle limite selon la position initiale. Il est important de pouvoir déterminer le nombre de ces cycles limites.

L’évolution des populations de lièvres et de lynx, leurs prédateurs, en fonction du temps t, a été modélisée par Alfred Lotka et Vito Volterra au début du xxe siècle. Ce modèle a été repris par l’écologiste canadien Crawford Holling qui en a proposé une version plus élaborée : elle contient notamment un nouveau terme qui rend compte de la mortalité des prédateurs. Dans ce dernier cas, les solutions, c’est-à-dire les niveaux de population des deux espèces en fonction du temps, dessinent dans certaines conditions un cycle dit limite (en rouge) dans le plan où les coordonnées sont les populations des deux espèces.

Cette question est au cœur du 16ème problème de Hilbert qui se concentre sur les équations différentielles polynomiales dans le plan (voir l’encadré). On peut formuler le problème ainsi : connaissant le degré $n$ d’une équation différentielle dans le plan, peut-on estimer le nombre de ses cycles limites ? Précisons qu’il s’agit de la seconde partie du problème ; la première, que nous n’aborderons pas, concerne le nombre et la disposition des composantes réelles d’une courbe algébrique.

Cassons le suspense tout de suite ; le problème des cycles limites n’est toujours pas résolu 112 ans après son énoncé ! Toutefois, si on n’en sait pas plus sur la question précise, les mathématiciens ont beaucoup appris sur les équations différentielles. Nous nous en rendrons compte en retraçant les grandes étapes de l’histoire de ce problème. Les principaux jalons ne furent pas tous des avancées, mais ce furent aussi parfois des retours en arrière, voire des « remises à zéro » !

Un mémoire fondateur

L’acte de naissance des cycles limites est le Mémoire sur les courbes définies par une équation différentielle écrit par Henri Poincaré en 1881, quand il a 27 ans. Dans ce texte, il reprend le thème classique des équations différentielles, mais son approche est radicalement différente de celle de ses prédécesseurs.

Depuis l’introduction du calcul différentiel par Newton et Leibniz, les mathématiciens avaient cherché à résoudre les équations différentielles ; ils cherchaient des formules exprimant les solutions en fonction du temps. Les méthodes étaient souvent astucieuses, mais elles ne rendaient compte que d’équations bien particulières.

Avec Poincaré, on se rendit à l’évidence : pour la plupart des équations différentielles, on ne savait pas dire grand-chose et encore moins trouver une formule qui exprime les solutions. Face à ce constat d’échec, le mathématicien propose une autre voie d’approche. Selon lui, « cette étude qualitative aura par elle-même un intérêt du premier ordre. Diverses questions fort importantes d’analyse et de mécanique peuvent en effet s’y ramener… Tel est le vaste champ de découvertes qui s’ouvre devant le géomètre ».

Le comportement d’une équation

L’idée n’est plus de résoudre l’équation différentielle, mais de cerner son comportement, c’est-à-dire celui de ses solutions. Poincaré propose un parallèle. Confrontés à l’étude d’une fonction, les lycéens en déterminent d’abord le domaine de définition, la dérivée, le signe de cette dérivée, les asymptotes, les points d’inflexion... afin de pouvoir enfin définir l’allure générale de la courbe correspondant à la fonction.
Poincaré souhaite procéder de la même façon avec des équations différentielles : obtenir des informations sur les solutions qui ne sont peut-être que partielles et qualitatives, mais qui sont cependant suffisantes pour se faire une bonne idée de leur comportement asymptotique, lorsque le temps croît.

Pour ce faire, il met en évidence quelques points remarquables qui peuvent gouverner le comportement global. Par exemple, il montre l’importance des points selles (voir la figure ci-dessous). Au voisinage de ces points, on distingue deux courbes, nommées séparatrices (en vert sur la figure a,), qui forment une sorte de croix. Les solutions qui s’approchent du point selle s’en éloignent ensuite, mais elles partent dans des directions opposées selon qu’elles sont d’un côté ou de l’autre d’une séparatrice. Le mathématicien René Thom voyait dans le point selle une source d’indéterminisme, car, à son voisinage, deux trajectoires, même proches, peuvent s’écarter drastiquement.

Les courbes définies par des équations différentielles évoluent dans des espaces où l’on trouve des points particuliers, par exemple des points selles ($a$, à la croisée de deux séparatrices en vert) et des points fixes répulsifs $(b)$. En $c$, l’ensemble des solutions du système d’équations est ponctué de divers points remarquables.

Poincaré observe d’autres situations remarquables, tels les points fixes attractifs ou répulsifs, ainsi que les cycles limites, ces derniers trahissant, nous l’avons vu, des solutions périodiques qui attirent (ou repoussent) les solutions voisines. Ces diverses observations conduisent à la démonstration du théorème de Poincaré-Bendixson selon lequel une solution d’une équation différentielle dans le plan ne peut avoir que trois comportements : converger vers un point d’équilibre, vers un cycle limite ou vers un « polycycle », c’est-à-dire une forme dont les sommets sont des points d’équilibre (voir la figure ci-dessous). Ce théorème a une double paternité, car la formulation de Poincaré, dans son mémoire de 1881, n’était pas suffisamment générale et sa preuve n’était pas tout à fait finalisée. En 1901, le mathématicien suédois Ivar Bendixson en proposa une démonstration plus complète.

Le théorème de Poincaré-Bendixson stipule que la solution d’une équation différentielle converge vers un point d’équilibre $(a)$, vers un cycle limite $(b)$ ou vers un « polycycle » $(c)$.

Les démonstrations de Poincaré étaient souvent incomplètes, mais cela lui importait peu et il savait qu’il avait raison. Grâce à ce théorème, la connaissance des points d’équilibre et des cycles limites permet une compréhension globale du comportement qualitatif, en ne faisant aucun calcul. La solution exacte devient superflue ! Poincaré écrira : « Vous me demandez de vous prédire les phénomènes qui vont se produire. Si, par malheur, je connaissais les lois de ces phénomènes, je ne pourrais y arriver que par des calculs inextricables et je devrais renoncer à vous répondre ; mais, comme j’ai la chance de les ignorer, je vais vous répondre tout de suite. Et, ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que ma réponse sera juste. »

Revenons maintenant au 16ème problème de Hilbert, celui du nombre de cycles limites d’une équation différentielle de degré $n$. Le statut de ce problème n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît.

De quoi parle le 16ème problème de hilbert ?
Quand on trace un vecteur en chaque point du plan, on obtient un champ de vecteurs. Imaginons maintenant un point qui se déplace dans le plan et dont la vitesse à chaque instant est donnée par le vecteur associé au point où il se trouve à cet instant. On dit alors que le point décrit une trajectoire du champ de vecteurs. Par chaque point du plan passe une trajectoire. Le but de la théorie des systèmes dynamiques consiste à décrire le comportement de ces courbes du plan : on parle du portrait de phase du champ de vecteurs.
Le vecteur au point $ (x, y)$ a deux coordonnées $(P(x, y), Q(x, y))$. Une trajectoire est une courbe $(x(t), y(t))$ qui vérifie l’équation différentielle :

\[\frac{dx}{dt} = P(x, y) ; \quad \frac{dy}{dt} = Q(x, y).\]

Un cycle limite est une trajectoire périodique qui est de plus « isolée », c’est-à-dire que les trajectoires voisines ne sont pas toutes périodiques.
Le 16ème problème de Hilbert traite du cas le plus simple, celui où les fonctions $P$ et $Q$ sont des polynômes en les variables $x$ et $y$, d’un certain degré $n$. Par exemple, $x^3y^5+xy+1$ est un polynôme de degré $8 (=5+3)$.
L’énoncé précis du problème de Hilbert est le suivant :

« Un degré $n$ étant donné, quel est le nombre maximal $H(n)$ de cycles limites que peut avoir un champ de vecteurs polynomial de degré $n$ ? »

D’abord – Hilbert le savait bien –, nous sommes obligés de nous placer dans un espace à deux dimensions. En effet, quand le nombre de dimensions est supérieur, les équations différentielles peuvent devenir « chaotiques » et posséder une infinité de cycles limites. C’est ce qu’a montré... Poincaré en 1889 dans son mémoire Sur le problème des trois corps qui a été couronné par le grand prix du roi Oscar II de Suède. Le problème portait sur un système formé de $N$ corps célestes dont les mouvements sont régis par la loi de l’attraction universelle de Newton. Poincaré s’intéresse au cas où $N = 3$. Au moment de la publication, le mathématicien Phragmén, chargé de la relecture du manuscrit, découvre une erreur importante, qui oblige Poincaré à revoir entièrement son texte initial. Ce faisant, il fait de nouvelles découvertes qui conduisent à la naissance de la théorie du chaos !

Pendant les 23 années qui suivent l’énoncé du problème de Hilbert, aucun progrès significatif n’est fait sur la question. Puis, le mathématicien français Henri Dulac publie dans le Bulletin de la Société Mathématique de France un long article, intitulé Sur les cycles limites, où il démontre un théorème affirmant qu’une équation différentielle polynomiale dans le plan n’a qu’un nombre fini de cycles limites. Hilbert cherchait à compter le nombre de cycles limites en fonction du degré de l’équation, et peut-être tenait-il pour évident qu’ils étaient en nombre fini. Quoi qu’il en soit, il ne mentionne pas cette question de la finitude. Dulac ne résout donc que partiellement le problème en répondant à une question que Hilbert... n’avait pas posée, du moins explicitement.

Le maître et son élève

En 1957, le mathématicien soviétique Ivan Petrovsky avec son élève Evgenii Landis démontrent le théorème suivant : le nombre de cycles limites est majoré par un polynôme explicite $H(n)$ (du troisième degré en $n$) ; pour $n = 2$, la borne obtenue est $H(2) = 3$. Le 16ème problème de Hilbert était résolu.

Petrovsky était un grand mathématicien, membre de l’Académie des sciences russe, avec des contributions majeures à la théorie des équations aux dérivées partielles. On lui doit également des progrès importants dans l’autre partie du 16ème problème de Hilbert concernant les courbes algébriques. L’Université de Moscou devint l’une des meilleures universités au monde sous sa présidence (1951-1973). En 1966, il présida le Congrès international des mathématiciens qui se tint à Moscou.

Ce palmarès n’a pas effrayé Yulij Ilyashenko, ancien élève de Landis et aujourd’hui professeur à l’Université Cornell, à Ithaca, aux États-Unis, à l’Université d’État de Moscou et président de l’Université indépendante de Moscou. En 1963, alors qu’il était un étudiant en licence, il signala à Landis que la preuve n’était pas correcte. Plus tard, Novikov montra que les tentatives de corrections de la preuve par Petrovsky et Landis étaient vouées à l’échec. Finalement, en 1967, les deux auteurs reconnurent officiellement leur erreur. Toutefois, ce n’est pas parce que la preuve d’un théorème n’est pas correcte que le théorème n’est pas vrai !

L’erreur de Petrovsky fut néanmoins bénéfique, car elle a conduit à un développement important des mathématiques. Le problème de Hilbert concerne des équations différentielles dont les coefficients sont des nombres réels et leurs solutions sont des courbes dans le plan. La grande idée de Petrovsky a été de penser aux coordonnées $x$ et $y$ comme des nombres complexes et, de façon plus impressionnante encore, au temps t comme un nombre complexe. Le système dynamique n’évolue plus dans le plan réel, à deux dimensions, mais dans un plan complexe de dimension 2, c’est-à-dire dans un espace à quatre dimensions ! Les trajectoires sont désormais des courbes de dimension 1 complexe, c’est-à-dire de dimension 2 réelle : ce sont des surfaces. La topologie et la géométrie des espaces à quatre dimensions viennent alors proposer leurs services pour comprendre l’équation initiale. Même si cette méthode a échoué – jusqu’à aujourd’hui – pour le problème de Hilbert, elle ouvre de nombreuses pistes de recherche.

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie...

En 1977, le mathématicien Freddy Dumortier, aujourd’hui à l’Université Hasselt, à Diepenbeek, en Belgique, lit l’article de Dulac de 1923, et émet des doutes quant à son contenu. Plus encore, il se rend compte que personne ne semble l’avoir lu ! La longueur, le style vieillot et la difficulté ont sans doute rebuté la plupart des bonnes volontés. En 1981, Robert Moussu, de l’Université de Bourgogne, veut en avoir le cœur net et envoie une question aux spécialistes : « Croyez-vous en la démonstration de Dulac ? » Parmi les diverses réponses qu’il reçoit, la plupart sont confuses, exceptée celle de Y. Ilyashenko qui a trouvé... une erreur ! Le mathématicien confirme son rôle de découvreur d’erreurs dans le sujet. D’abord, il repère que Dulac utilise implicitement un théorème qui ne sera démontré que 45 ans après. Ces rebondissements posent la question du statut et de la nature d’un théorème (voir l’encadré page suivante) : après tout, si Dulac utilise un théorème qui n’est établi que plus tard, peut-on le considérer aujourd’hui comme une erreur ? Mais le théorème reçoit son coup de grâce : le paragraphe 23 de l’article de Dulac est faux ! En 1981, la preuve de Dulac n’était plus crédible, et le théorème de Dulac n’en était plus un. Personne ne voyait comment réparer cette « preuve ».

Quant au « théorème » de Petrovsky-Landis, il avait aussi reçu son coup de grâce presque à la même époque. Sa preuve était fausse, mais faute de mieux, on avait espéré que son énoncé pourrait être vrai, notamment son corollaire : quand une équation différentielle est du second degré, elle a au plus trois cycles limites. Ce n’était pas le cas.

En 1980, le mathématicien chinois Shi-Songling étudie l’équation

\[ \frac{dx}{dt} =-y-10x^2+5xy+y^2 ; \quad \frac{dy}{dt}=x+x^2-25xy \]
(du second degré) et montre qu’en y ajoutant quelques termes du second degré très petits et bien choisis, on peut faire en sorte que la nouvelle équation ait quatre cycles limites. C’est un contre-exemple au théorème de Petrovsky-Landis dont il ne reste plus rien.

Qu’est-ce qu’une vérité mathématique ?

« Les erreurs des mathématiciens ne sont pas corrigées par la logique symbolique, mais par d’autres mathématiciens ».
De Millo et al. Math. Intelligencer, 1980.

Yulij Ilyashenko, indépendamment de Jean Écalle, a démontré le théorème de Dulac en 1991. Pourtant il est amer : il raconte qu’il a travaillé dix ans sur cette preuve qu’il estime correcte, mais il est persuadé que personne, à commencer par son concurrent français, n’a lu en détail le gros livre où il décrit son raisonnement. Il n’insiste même pas pour que ses propres étudiants le lisent, tant la masse de travail que cela représenterait est énorme et ingrate. La communauté des mathématiciens accepterait-elle un théorème qu’aucun de ses membres n’a lu ? En 1991, le théorème de Dulac est donc ressuscité, mais en quel sens est-il plus vrai que celui de 1923 ? Était-il déjà un théorème en 1923 ?

Selon une définition classique, un théorème est un énoncé qui peut se déduire d’un ensemble d’axiomes en utilisant les règles de la logique. Cependant, cette définition est difficile à vérifier dans la pratique quotidienne du mathématicien. L’immense majorité des preuves mathématiques sont rédigées dans un langage « humain » et contiennent un grand nombre d’affirmations implicites que le lecteur pourrait (en principe) expliciter lui-même. Il serait impossible d’écrire tous les arguments : le texte qui en résulterait aurait une longueur déraisonnable et serait illisible sauf, peut-être, par un ordinateur.

Une « définition » plus pragmatique, utilisable par les mathématiciens en pratique, stipule qu’un théorème est un énoncé accepté par les collègues experts du sujet, par exemple publié dans une revue mathématique avec comité de lecture ! Jusqu’au moment où, peut-être, quelqu’un publiera un contre-exemple, le cas de Dulac étant une bonne illustration. En d’autres termes, un théorème est un énoncé reconnu comme vrai par les mathématiciens, à un moment donné.
Avec une telle conception, l’énoncé de Dulac a été un théorème entre 1923 et 1980, puis ne l’a plus été, avant de reprendre son statut de théorème en 1991. Cette conception est bien éloignée du mythe du « théorème éternel », mais c’est à peu près la seule avec laquelle le mathématicien peut travailler. En progressant, en comprenant mieux le paysage, en étudiant de nouveaux exemples, il peut souvent démontrer des nouveaux théorèmes (c’est-à-dire convaincre ses collègues !), mais il peut aussi lui arriver (heureusement bien moins souvent !) de comprendre qu’un ancien théorème n’était pas correct.

On peut ajouter, pour rassurer le lecteur, que cette « incertitude » ne concerne que les théorèmes qui sont à la frontière de la recherche. Il va de soi que lorsqu’un théorème a une histoire ancienne et que son intérêt est clairement établi, qu’il a été compris par tant de mathématiciens, sous des formes si différentes, que sa véracité n’est plus en doute. Le théorème de Pythagore est vrai !

Ainsi, au début des années 1980, la compréhension du 16ème problème de Hilbert est revenue à celle de 1900, au moment où il est énoncé : on ignore tout. On ne sait plus s’il y a un nombre fini de cycles limites. Les mathématiciens repartent de zéro et leurs efforts sont récompensés, de nouveaux théorèmes voient le jour.
En 1984, Y. Ilyashenko reprend le travail, analyse les erreurs du passé et parvient à un résultat un peu particulier, qui n’est pas celui que souhaitait Hilbert, ni même Dulac : il montre que le « théorème » de Dulac est vrai pour une équation différentielle « assez générale ».

Un peu plus tard, en 1985, le mathématicien chilien Bamon « répare » le théorème de Dulac lorsque l’équation différentielle est du second degré. Les spécialistes reprennent donc du terrain, d’abord peu à peu, puis à un rythme qui s’accélère. En 1987, le quatuor de mathématiciens français composé de Jean Écalle, Jean Martinet, R. Moussu et Jean-Pierre Ramis publie l’article Non accumulation de cycles limites où ils démontrent le théorème de Dulac qui redevient donc un théorème !

Le théorème est exposé lors d’un séminaire Bourbaki, une réunion trimestrielle lors de laquelle les résultats récents sont présentés à la communauté. D’une certaine façon, le fait d’annoncer un théorème dans ce séminaire est une sorte de « reconnaissance officielle ». Le théorème de Dulac était à nouveau officiel ! Il ne l’a été que quelques mois, car au début de l’année 1988, on a compris que la démonstration de la première étape, le lemme 1, n’est pas correcte.

Enfin, en 1991, Y. Ilyashenko démontre (pour de bon ?) le théorème de Dulac. J. Écalle y parvient aussi indépendamment. Près de 70 ans après sa première « démonstration », le résultat de 1923 reprenait sa place parmi les théorèmes avalisés par la communauté mathématique ! Mais rappelons cependant qu’il ne s’agit que d’une petite partie du 16ème problème de Hilbert puisque celui-ci se propose de donner une majoration du nombre de cycles limites en fonction du degré. Le théorème de Dulac-Écalle-Ilyashenko montre « seulement » que le nombre de cycles limites est fini. Que s’est-il passé depuis ? Pas grand-chose d’essentiel...

Bogdanov a tort

En 1984, Quin annonce la preuve du cas $H(2) = 4$, c’est-à-dire qu’une équation différentielle du second degré a au plus quatre cycles limites. Shi-Songling démontre quatre ans plus tard que la preuve est fausse. Cependant, on ne connaît pas encore de contre-exemple. En 1999, le Russe Rifkatt Bogdanov, un mathématicien connu pour ce qu’on nomme aujourd’hui la bifurcation de Bogdanov-Takens, affirme avoir vaincu le cas général. Un an après, Y. Ilyashenko dévoile un contre exemple qui détruit la preuve de R. Bogdanov.

Les multiples rebondissements de l’histoire du 16ème problème de Hilbert invitent à la prudence. Néanmoins, cette histoire représente-t-elle un échec pour les mathématiques ? Non, car plusieurs épisodes ont été l’occasion de progrès importants dans différents domaines, notamment en topologie, en analyse complexe, dans la compréhension des séries divergentes, dans l’étude des systèmes dynamiques, etc. Les questions soulevées ont conduit à d’autres problèmes, par exemple l’extension du théorème de Poincaré-Bendixson au domaine complexe. Cette belle question est née d’un théorème dont la démonstration n’est pas correcte. Et d’une façon générale, aujourd’hui, malgré les erreurs, les retours en arrière et les impasses, on comprend beaucoup mieux les équations différentielles qu’il y a un siècle.

Références

J. Écalle, Introduction aux fonctions analysables et preuve constructive de la conjecture de Dulac, Hermann, Paris, 1992. Quelque peu... inaccessible !

Y. Ilyashenko, Finiteness theorems for limit cycles, American Mathematical Society, Providence, 1991. Difficile...

• Le site de Yulij Ilyashenko

• Le texte de Dulac (pour information).

• Un article de S. Cantat sur le théorème de Poincaré-Bendixson (niveau licence).

• Un exposé au Séminaire Bourbaki par J.-C. Yoccoz qui décrit les solutions de Ilyashenko et Écalle. Attention, ce texte est technique !

• Morris W. Hirsch, Stephen Smale et Robert L. Devaney, Differential Equations, Dynamical Systems, and an Introduction to Chaos. Un livre d’introduction à la théorie des systèmes dynamiques (niveau licence).

Post-scriptum :

Ce texte a été écrit avec le concours de Loïc Mangin que je remercie sincèrement. Il reprend pour l’essentiel une conférence que j’ai faite en 2001 sur « Le rôle des erreurs dans le développement des mathématiques (l’exemple de l’histoire mouvementée des cycles limites) » et dont un enregistrement vidéo se trouve ici.

La rédaction d’Images des maths et l’auteur remercient pour leur relecture attentive, les relecteurs dont le pseudonyme est le suivant : Thomas Sauvaget, simon et
Gilles Damamme.

Article édité par Aurélien Alvarez

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Pour citer cet article :

Étienne Ghys — «L’histoire mouvementée des cycles limites» — Images des Mathématiques, CNRS, 2012

Crédits image :

img_7416 - Shutterstock/aisp

Commentaire sur l'article

  • L’histoire mouvementée des cycles limites (et des erreurs)

    le 28 mai 2012 à 21:25, par Bernard Hanquez

    Bonsoir,

    Merci pour cet article, cette piste rouge est trop forte pour moi. Je suis loin d’avoir tout compris d’un de vue purement mathématique.

    Par contre j’ai beaucoup apprécié les considérations sur la validité, parfois temporaire, d’un théorème et ce que cela implique sur les démonstrations qui l’utilisent. Je n’avais jamais envisagé cet aspect des choses.

    Merci pour ces explications sur le rôle des erreurs dans l’histoire des mathématiques.

    Bernard

    Répondre à ce message
    • L’histoire mouvementée des cycles limites (et des erreurs)

      le 29 mai 2012 à 11:44, par Étienne Ghys

      Merci pour le merci !

      Etienne

      Répondre à ce message
  • L’histoire mouvementée des cycles limites

    le 28 mai 2012 à 21:46, par TheBarber

    Waaah, j’ai trouvé cette histoire complètement dingue ! Il n’y a vraiment pas de volontaires pour lire le livre de M. Ilyashenko ? Les méthodes qu’il a utilisées sont peut-être très instructives !

    Et sinon, pour qu’un article soit publié, il doit être relu, et ce par plusieurs personnes, non ? N’est-ce donc pas là une preuve de la vérité de son contenu ? On m’a dit que les mathématiciens, bien souvent, ne lisent pas toutes les démonstrations de tous les théorèmes dont ils ont besoin... Si des accidents comme ceux que vous décrivez arrivent, comment faire confiance à ses propres recherches ?

    Répondre à ce message
    • L’histoire mouvementée des cycles limites

      le 29 mai 2012 à 11:58, par Étienne Ghys

      Les questions que vous posez sont excellentes ! Entre vérifier qu’un théorème est vrai ligne à ligne, argument par argument — ce qui pourrait prendre des années — et se convaincre qu’il est probablement vrai, en lisant en diagonale, et en vérifiant les arguments qui vont semblent centraux — au risque de laisser passer « la petite erreur qui met tout par terre » — eh bien, entre ces deux extrêmes il faut trouver le juste milieu. Pas facile ! Vous demandez « comment faire confiance » ? Je dirais, mais beaucoup de mes collègues ne seraient probablement d’accord, que s’il y a une erreur, ça finira bien par se savoir :-) N’oublions pas que toute la production mathématique est sous le « regard » de toute une communauté. Vous me direz qu’il y a peut-être des résultats faux qui resteront faux parce que personne ou presque ne les a lus... C’est probable, mais cela signifie peut-être qu’ils ne sont pas intéressants ! Alors oui, il y a sûrement des résultats faux, inintéressants et... oubliés de tous :-)

      Vous demandez aussi si un livre ou un article peut être publié sans avoir être lu. Officiellement la réponse est non : nous avons un système de validation que nous appelons du nom anglais « referee » (arbitrage). Mais il y aurait beaucoup à dire sur ce système qui a ses qualités... et ses défauts. Ce serait un excellent thème pour un article de Images des Maths !

      Etienne

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      • L’histoire mouvementée des cycles limites

        le 31 mai 2012 à 03:09, par TheBarber

        Je vous ai posé ces questions parce que je souhaiterais moi-même être mathématicien, un jour.

        Au début de mes études, j’avais l’impression que les maths étaient le monde de la sécurité, que l’édifice était inébranlable, et qu’il me suffirait de mettre les mains sur les prises pour l’escalader.

        Mais entre croire à un théorème et savoir que la démonstration en est valide, il y a un monde, non ? L’escalade paraît alors bien plus dangereuse, si l’on se rend compte que les prises posées par les grimpeurs précédents n’ont peut-être pas été bien vissées.

        Et quand je me dis que si je deviens mathématicien, je serai sûrement forcé, un jour, d’avancer dans la persuasion et non plus dans la certitude, je suis très inquiet...
        Cette démarche me paraît terrifiante, parce que non seulement on n’est peut-être pas sûr de ce qu’il y a sous les pieds, mais on n’est donc pas tout à fait sûr non plus de ce qu’on construit soi-même ; et je me dis que cela pourrait presque relever de la « malhonnêteté » (bon, le mot est peut-être un peu fort) envers soi et envers d’autres qui pourraient nous suivre dans cette voie incertaine.

        Alors, je voulais savoir un peu si vous, dans le cadre de vos recherches, vous étiez parfois confronté à ces émotions, si vous y étiez sensible, et comment vous arriviez à surmonter les doutes...

        Je sais que mes questions relèvent à présent plus de l’affectif que des maths, et j’espère ne pas trop m’éloigner du sujet ; je crois tout de même que les chercheurs collaborant avec Images des Maths sont des passionnés, et que mes interrogations ont peut-être quand même leur place dans ces commentaires.

        TheBarber

        Répondre à ce message
        • L’histoire mouvementée des cycles limites

          le 31 mai 2012 à 08:38, par Étienne Ghys

          « Je sais que mes questions relèvent à présent plus de l’affectif que des maths, et j’espère ne pas trop m’éloigner du sujet ; »

          Au contraire ! Là encore on pourrait comparer les opinions des chercheurs en maths, mais en ce qui me concerne, l’un des intérêts principaux des maths est l’aspect social de cette activité. Cela entraîne en effet un travail collectif ! Un résultat mathématique vient toujours dans un contexte, à la suite d’autres résultats qu’il vient corroborer et solidifier. Le plus souvent, un nouveau résultat éclaire un ancien et d’une certaine façon est une vérification supplémentaire des résultats passés. Un théorème n’est que rarement une statue de marbre isolée dans un musée :-) Cela dit, il ne faudrait pas non plus exagérer mon propos : l’immense majorité des articles publiés ne contiennent pas d’erreur ! Et bien sûr, les résultats qui ont été beaucoup utilisés, qui ont un certain âge, qui ont été confrontés aux autres, sont « sûrs » ! Comme je le dis dans l’article, je ne me fais pas de soucis pour le théorème de Pythagore, qui a été présenté de tant de façons, au point que d’une certaine manière il a été promu comme une définition des espaces euclidiens ;-)

          Le processus de vérification des articles par referee, qui consiste à l’envoyer à un ou plusieurs experts avant publication, a fait ses preuves même s’il n’est pas infaillible. C’est aussi un aspect « social ».

          On pourrait bien sûr parler ici des méthodes récentes de vérification de preuves par ordinateurs. Ces méthodes sont de plus en plus efficaces même si elles ne peuvent s’appliquer qu’à des parties des maths qui sont complètement formalisées, ou plus précisément dont les théorèmes se rédigent de manière formalisée. Je vois mal par exemple comment la preuve de la conjecture de Poincaré ou même celle du théorème de Fermat pourrait être vérifiée par ordinateur, mais je me trompe peut-être ? Très sincèrement, le jour où les ordinateurs pourront vérifier mes résultats, je me sentirai frustré et mon intérêt pour les maths faiblira ! Heureusement, je ne suis pas convaincu que ce jour arrivera :-)

          Je recommande deux lectures. Celle du texte de Poincaré « L’invention mathématique » et celui de Thurston « On proofs and progresses in mathematics ».

          Il y a aussi les preuves probabilistes, dont j’ai parlé ici par exemple.

          Je dois dire que dans la vie de chercheur, la peur de l’erreur est permanente et qu’elle fait partie du métier. J’avais évoqué cela dans un billet.

          Des émotions, des doutes, de l’affectif... oui il y en a, et c’est tant mieux !

          Encore une fois, tout le monde n’est pas d’accord avec moi sur ces questions !

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        • L’histoire mouvementée des cycles limites

          le 3 juin 2012 à 00:21, par Rémi Peyre

          Bonjour TheBarber,

          Je me permets d’apporter un complément (ou plutôt un angle de vue différent) à la réponse de l’auteur.

          Si vous avez lu les autres commentaires, vous aurez pu constater que mon point de vue se rapproche beaucoup plus du vôtre que de celui d’Étienne Ghys (bien que j’aie pour ce dernier le plus grand respect et que sa sagesse dépasse très largement la mienne) : en mon sens en effet, les aspects sociaux de la connaissance scientifique relèvent de l’anecdote [quoique j’attache une grande importance aux aspects sociaux du travail de recherche, mais cela est différent], et la force des mathématiques est bel et bien leur solidité inébranlable — au moins en théorie.

          Toutefois, je peux vous répondre sans ambiguïté que je n’ai jamais été pris par le doute que vous évoquez. Déjà, parce qu’un mathématicien dispose d’une grande liberté sur le choix de son sujet de recherche. Mais surtout, parce que quand on travaille sur un thème de recherche donné, on est amené à lire les travaux centraux de ce champ de recherches pour s’inspirer de leurs idées ! Il ne faut pas s’imaginer qu’on prend les théorèmes de nos prédécesseurs comme autant de « boîtes noires » (quoique cela puisse arriver pour certains types de résutats, mais ceux-ci sont alors vérifiés beaucoup plus scrupuleusement justement à cause de leur utilisation possible comme « outils ») : en général, un mathématicien cherche d’abord à être convaincu lui-même de la véracité d’un théorème avant de l’utiliser, ne serait-ce que parce qu’il est curieux de savoir « d’où ça vient »... :-)

          Contrairement à Étienne, je suis favorable à fond à l’automatisation de la vérification des preuves. Mais je le rejoins sur un point : l’intérêt d’une preuve est moins d’être juste que d’être compréhensible ! Pour moi, prouver un résultat n’a guère d’intérêt si sa preuve n’est pas suffisamment explicable pour en convaincre un collègue en quelques heures. Parce qu’à mes yeux l’intérêt des mathématiques est moins de savoir que de comprendre... Mais là aussi, sachez-le, des tas d’autres points de vue existent.

          Quant à votre vocation de mathématicien, je vous en félicite et espère que vous continuerez avec succès dans cette voie ! :-D

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          • L’histoire mouvementée des cycles limites

            le 3 juin 2012 à 06:48, par Étienne Ghys

            Merci à Rémy pour son angle de vue différent, qui n’est pas si différent au bout du compte !

            « les aspects sociaux de la connaissance scientifique relèvent de l’anecdote »
            C’est en effet le point sur lequel nos avis divergent.

            « quand on travaille sur un thème de recherche donné, on est amené à lire les travaux centraux de ce champ de recherches pour s’inspirer de leurs idées ! »

            Tout à fait d’accord et c’est d’ailleurs ce que je crois avoir dit également.

            « Il ne faut pas s’imaginer qu’on prend les théorèmes de nos prédécesseurs comme autant de « boîtes noires » »
            Nous sommes bien d’accord mais je dois bien constater que beaucoup de mathématiciens ne suivent pas cette sage maxime.

            « (quoique cela puisse arriver pour certains types de résutats, mais ceux-ci sont alors vérifiés beaucoup plus scrupuleusement justement à cause de leur utilisation possible comme « outils ») :»

            Que veux-tu dire par là ? Sont-ils soumis à une évaluation plus précise ? Je ne le crois pas. En revanche, s’ils sont utilisés souvent, il sont « mis en situation » à de nombreuses reprises et les erreurs éventuelles sont détectées. C’est un peu ce que je disais. Le théorème de Pythagore est solide parce que s’il y avait une erreur, on le saurait depuis le temps ! et en plus je connais plusieurs preuves !


            « en général, un mathématicien cherche d’abord à être convaincu lui-même de la véracité d’un théorème avant de l’utiliser, ne serait-ce que parce qu’il est curieux de savoir « d’où ça vient »... :-) »

            Je suis complètement d’accord avec ça. Etre convaincu et démontrer sont deux choses différentes.

            Note que tes expressions « vérifié plus scrupuleusement » ou « être convaincu » vont dans mon sens et nous éloignent de la « solidité inébranlable » que tu évoquais.

            « Contrairement à Étienne, je suis favorable à fond à l’automatisation de la vérification des preuves. »

            Sur ce point, je me suis mal exprimé. J’y suis favorable mais je voulais dire que je les vois mal utilisable dans la majorité des cas.

            « Mais je le rejoins sur un point : l’intérêt d’une preuve est moins d’être juste que d’être compréhensible ! Pour moi, prouver un résultat n’a guère d’intérêt si sa preuve n’est
            pas suffisamment explicable pour en convaincre un collègue en quelques heures. Parce qu’à mes yeux l’intérêt des mathématiques est moins de savoir que de comprendre... Mais là aussi, sachez-le, des tas d’autres points de vue existent. »

            D’ac !

            « Quant à votre vocation de mathématicien, je vous en félicite et espère que vous continuerez avec succès dans cette voie ! :-D »

            Et d’accord là aussi !

            Ca fait beaucoup de points d’accord :-)

            Amitiés,

            Etienne

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  • L’histoire mouvementée des cycles limites

    le 29 mai 2012 à 00:48, par Julien Olivier

    En tant que non-spécialiste des équations différentielles le théorème de Dulac (ou Dulac-Ecalle-Ilyashenko je ne sais pas comment il faut s’y référer) ne me semble pas du tout anodin pour la raison suivante : H(1) est, me semble-t-il, infini ? (Je pense au système x’=-y, y’=x).

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    • L’histoire mouvementée des cycles limites

      le 29 mai 2012 à 12:01, par Étienne Ghys

      Regardez bien la définition d’un cycle limite : il s’agit d’une trajectoire périodique isolée, c’est-à-dire telle que les trajectoires voisines ne sont pas toutes périodiques. Dans votre exemple, toutes les trajectoires sont périodiques et aucune d’elles n’est donc isolée. Il n’y a pas de cycles limites. Si vous préférez, il y a des cycles mais ils ne sont pas limites !

      Etienne

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  • L’histoire mouvementée des cycles limites

    le 29 mai 2012 à 11:40, par Rémi Peyre

    Cher Étienne,

    Merci pour ce passionnant article. En ce qui me concerne, j’aurais tendance à porter un jugement beaucoup plus sévère que toi sur cette incroyable accumulation de preuves erronées : ça ne fait vraiment pas sérieux... Cette histoire, que tu présentes plus ou moins comme une illustration de la beauté du monde de la recherche, ne serait-elle pas plutôt une invitation pour les mathématiciens à se remettre en question ? C’est en tout cas mon point de vue. À l’heure où on parle de « slow science », j’y verrais une incitation à travailler plus lentement, mais mieux !

    Amicalement.

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    • L’histoire mouvementée des cycles limites

      le 29 mai 2012 à 12:05, par Étienne Ghys

      Cher Rémi,

      Voilà un débat passionnant ! Il ne faut pas croire que je défends les erreurs, bien sûr ! Je voulais juste dire aux lecteurs d’IdM que parfois les maths ne sont pas aussi « vraies ou fausses » que ce qu’on croit. Si on pouvait éliminer toutes les erreurs, ce serait parfait, mais comment faire ?

      Ta conclusion : « travailler mieux et plus lentement » me va parfaitement ! Cela dit, l’histoire que je raconte ne s’est pas non plus faite dans la précipitation.

      Amitiés,

      Etienne

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  • L’histoire mouvementée des cycles limites

    le 31 mai 2012 à 13:39, par Jacques Lafontaine

    J’arrive un peu tard dans le débat, mais pourquoi ne pas répéter que l’article est passionnant ? Juste une petite erreur (pas du même ordre que celle de Dulac !). Le Martinet du quatuor
    Ecalle-Martinet-Moussu-Ramis est Jean Martinet (trop tôt disparu hélas).

    Répondre à ce message
    • L’histoire mouvementée des cycles limites

      le 31 mai 2012 à 14:20, par Étienne Ghys

      Oups ! Merci de me le signaler. L’avantage d’internet, c’est qu’on peut corriger les coquilles... Voilà qui et fait.

      En effet, Jean Martinet était un homme remarquable. On peut lire ici un texte de Jean-Pierre Ramis sur son ami Jean Martinet.

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  • L’histoire mouvementée des cycles limites

    le 4 juin 2012 à 22:32, par ROUX

    Quel plaisir de lire cet article et les commentaires précédents.

    Quel plaisir !

    Et un travail peut parfois ne même pas avoir la qualité d’être faux...

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    • How to find a gap in a seminal paper

      le 20 septembre 2013 à 17:01, par Sergei Yakovenko

      Dear Etienne,

      many thanks for the vivid account of the story which was indeed so dramatic in its unfolding !

      Having observed the events of the decade 1980-1990 from very close, I venture to add a bit to your story. It seems to be not accidental that Ilyashenko found the gap in the Dulac’s proof.

      The memoir by Dulac, published in the journal of limited availability in the Soviet libraries, was translated into Russian in the form of a separate book in 1980. This increased very much its readership, and Yulij was one of such readers.

      At this moment he was actively involved in supervising the research of Sergei Voronin, whose goal was to understand the nature of the divergence of normalizing transformations. In other words, Ilyashenko at that time was very well aware of the abyss separating analytic and formal theory.

      Thus it was only natural for him to skim over the technical part of integrating the normal forms (the more so since the recent work by Dumortier on resolution of singularities of smooth vector fields was fresh out of print then, absorbing much of the technical difficulties) and turn to the key point where the analytic and the formal theories necessarily must diverge. Not surprisingly, they diverged as expected, exposing the crucial gap.

      Which brings me to the other point which you discussed in your essay : when a statement becomes a theorem. Having observed a number of cases where deep errors where discovered, I can distinguish a certain common pattern. The errors are only rarely discovered by line-by-line thorough checking, the more so since all too often the expositions contain minor error, misprints, abuse of notation and other blemishes which do not invalidate the main points of the authors. The real gaps are discovered when someone else, struggling with a similar or related problem, realizes that somehow the source of difficulties in the two problems is the same. Knowing that, one can usually rather quickly find an instance where the crucial step occurs. If the demonstration was indeed correct, some of the ideas can be recycled in the new context, resulting in the independent verification of the claim. Conversely, if the argument was incorrect, then the suspicious place is already localized. By the way, it may indeed very well happen that Dumortier, who worked in the smooth category where before him Bendixson and Seidenberg treated the analytic case, was also specially aware about the key difference between the formal (and smooth for that sake) and analytic contexts. This might explain his interest in verifying the Dulac’s arguments.

      Unfortunately, I happened to come across some people (mainly from humanities), who stress the fact that the mathematical truth is a matter of social consent. Based on that, they attempt to equate the validity mathematical statements with those in sciences and even in humanities.

      Répondre à ce message
  • L’histoire mouvementée des cycles limites

    le 20 septembre 2013 à 18:51, par Étienne Ghys

    Dear Sergei,

    Thanks for your interesting comments.

    Etienne

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