« La Ligne a-t-elle assassiné le cercle ? »

autour du centenaire du poète et écrivain coréen Yi Sang

Piste verte 8 juin 2010  - Ecrit par  Emmanuel Ferrand Voir les commentaires

Yi Sang (Séoul, 1910 - Tokyo 1937), est l’un des poètes majeurs de la littérature coréenne. Il écrivait dans la langue de l’occupant japonais et dans sa langue natale, mais ne parlait-il pas aussi la langue des mathématiques ?

« La Ligne a-t-elle assassiné le cercle ? » Cette phrase énigmatique est un vers tiré du poème intitulé « étrange réaction réversible », écrit en japonais par le poète coréen Yi Sang, vers 1930.

Plus loin, des personnages (notamment son « amoureuse ») portent des noms d’opérateurs mathématiques (Laplacien, Nabla [1], d’Alembertien [2]...). Suivent des considérations sur Newton, la vitesse de la lumière, le paradoxe des jumeaux de Langevin, et en cherchant bien on peut trouver une allusion à la relativité générale d’Einstein. Si ses nouvelles ne sont pas sans évoquer son presque contemporain Kafka [3], ses poèmes sont écrits dans un style, que faute de mieux, on peut rapprocher du Mallarmé de « un coup de dés jamais n’abolira le hasard ».

Aussi connu (mais aussi aussi peu lu) en Corée que ce dernier en France, Yi Sang est un personnage singulier, fulgurant. Né en 1910, il fait des études d’ingénieur et d’architecte et trouve un poste de fonctionnaire dans l’administration d’un pays qui restera sous le joug colonial japonais jusqu’en 1945. Il quittera très rapidement cette vie rangée pour devenir un marginal vivant aux crochets de femmes interlopes. Il mourra misérablement dans les geôles japonaises, quelques mois après avoir voulu émigrer à Tokyo.

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Extrait de Mémoire au sujet de la ligne 3

La forme, la typographie, la mise en page sont souvent d’apparence mathématisante, et évoquent des considérations combinatoires et numériques, mais celles-ci restent en général absurdes ou triviales.
En revanche, le texte proprement dit et son rendu phonétique en coréen, sont, selon les spécialistes, structurés de manière très subtile selon des règles et des contraintes strictes de répétitions, de symétrie et de jeux de miroir [4]. Il s’agit plus de respecter des formes, certes originales, que d’utiliser des contraintes mathématiques profondes, comme le fait par exemple Jacques Roubaud (voir les Quelques vies plus ou moins brèves de Jacques Roubaud présentées dans ces mêmes colonnes par Nicolas Bergeron et cet article de Michèle Audin). L’exploration de formes nouvelles est un trait commun à de nombreux poètes, en particulier à ceux qui revendiquent une influence des mathématiques [5], et l’originalité profonde de Yi Sang réside probablement ailleurs.

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Extrait de Mémoire au sujet de la ligne 2

Ce qui singularise cette poésie, c’est que la mathématique en est, au moins dans de très nombreux poèmes, l’objet même. Très original est le goût du poète pour la géométrie, les lignes, les courbes, les trajectoires des corps célestes, ... Il est vrai qu’à l’époque l’ingénieur passait de longues heures devant une table à dessin ou des abaques. Mais peut-être ressentait-il cette « antériorité ontologique du continu sur le discret », chère à René Thom ?

Appréhender son œuvre dans notre langue est possible grâce au travail de plusieurs traducteurs (voir, par exemple, ce site web et les références en fin d’article). Les textes originaux sont écrits dans deux langues, le japonais et le coréen. Le coréen littéraire de l’époque laissait une large place aux sinogrammes, qui rendent ces textes originaux difficiles d’accès pour beaucoup de coréens d’aujourd’hui (qui lisent donc une traduction en coréen moderne). Si l’on ajoute à cela le fait que Yi Sang utilisait de nombreux mots français, allemands, anglais, en caractères latins ou bien transcrits phonétiquement, et que de surcroit les symboles et la langue des mathématiques sont omniprésents, on comprend la difficulté presque insurmontable qui se présente au traducteur.
On se consolera en pensant que la langue de Yi Sang n’est donc pas moins étrangère aux coréens qu’aux étrangers.

Yi Sang, visiblement très au fait des avant-gardes européennes, aurait pu incarner le début de liens culturels solides entre l’Europe et la Corée. Mais les drames de l’histoire en ont voulu autrement, et cette aventure intellectuelle est restée presque sans suite. Une ligne brisée.

Quelques liens :

un site web autour de Yi Sang, avec quelques traductions en français.

traductions aux éditions Zulma

traduction dans la revue La Barque

le « Poème n°1 » de Yi Sang, lu en coréen par Kim Joeun

un évènement autour du centenaire (Paris, 23 juin-4 juillet 2010).

Post-scriptum :

Je remercie Mme Luna Yoon Kyung pour son aide précieuse.

Notes

[1Le Nabla ($\nabla$) n’est pas un opérateur, mais bien un symbole qui désigne souvent l’opérateur gradient. Ce symbole très largement utilisé en mathématiques, en physique et dans les sciences de l’ingénieur ne provient pas directement d’un alphabet connu. Selon wikipedia, « Le nabla a été introduit par Tait en 1867. D’abord surnommé avec malice « atled » (delta à l’envers) par Maxwell, le nom nabla lui fut donné par Tait sur l’avis de l’anthropologue William Robertson Smith, en 1870, par analogie de forme avec une harpe grecque qui dans l’antiquité portait ce nom ».

[2L’opérateur « d’Alembertien » est un proche cousin du Laplacien, qui intervient par exemple dans la théorie de la propagation des ondes électromagnétiques

[3Yi Sang est un auteur majeur de la littérature mineure, au sens de Kafka et Deleuze.

[4souvent difficiles à rendre en français, en particulier pour ce qui est de la structure des sinogrammes

[5qui, de tous temps et sur tous les continents, furent plus nombreux qu’on ne le pense

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Pour citer cet article :

Emmanuel Ferrand — «« La Ligne a-t-elle assassiné le cercle ? »» — Images des Mathématiques, CNRS, 2010

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