La langue de chez nous

Piste verte Le 10 février 2016  - Ecrit par  Cédric Villani Voir les commentaires (22)

Quelle(s) langue(s) les mathématiciens doivent-ils utiliser pour communiquer entre eux ? Un débat fort ancien et davantage dominé par des questions politiques que par des choix rationnels.

Un langage global pour la science ?

En 2013, le géologue américain Scott Montgomery publiait un ouvrage intitulé « Does Science need a Global Language ? » [1]

Au terme de plus de 200 pages de discussion, Montgomery répondait YES... une réponse assez naturelle : activité globale, la science fonctionne selon des échanges globaux, et les articles de recherche doivent être accessibles à tous.

Mais comme on s’en doute, le débat est plus subtil, et l’ouvrage n’était pas tout entier consacré à la question posée : il traitait, plus généralement, du sujet délicat de la langue de communication de la science et de tout ce que cela implique. Car « language is power ».

Replaçons la discussion dans un contexte historique. En simplifiant à gros traits, on peut dire que la langue de la science fut d’abord le grec ; puis l’arabe ; puis le latin. La redécouverte des auteurs grecs anciens, traduits de l’arabe vers le latin, fut un bouleversement considérable en Europe au 13e siècle...

À la Renaissance, le latin s’impose comme la langue des échanges scientifiques internationaux, pour plusieurs siècles — Copernic, Galilée, Newton, Euler publient la plupart de leurs ouvrages majeurs en latin. En parallèle, les écrits scientifiques dans les langues communes [2] se multiplient ; c’est ainsi que Galilée rédige en italien ses ouvrages scientifico-polémiques Il saggiatore et Dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo, ou qu’Euler rédige en français ses « Lettres à une jeune princesse allemande ». Les premières revues scientifiques apparaissent à Paris et Londres au 17e siècle, et l’on y publie dans la langue du pays.

Quand le latin passe de mode, les langues communes prennent leur envol. Pour les mathématiciens, la géométrie différentielle symbolise peut-être le mieux cette évolution : si Gauss publie son célèbre Theorema Egregium de 1827 en latin, c’est en allemand que son élève Riemann pose, un quart de siècle plus tard, les fondements d’une théorie générale des géométries non euclidiennes.

Cependant, il n’était pas question d’utiliser toutes les langues communes ; la multiplication des obstacles linguistiques aurait entravé la circulation des idées. D’un autre côté, comme les lettrés européens étaient tous, à cette époque, plus ou moins polyglottes, ce n’était pas un problème de laisser plusieurs langues coexister. Au 19e siècle, trois langues se dégagèrent donc : le français, l’allemand et l’anglais — et, dans une moindre mesure, l’italien. Ainsi, en 1905, Einstein publiait tous ses célèbres articles en allemand dans Annalen der Physik, la plus importante revue de physique de l’époque. De fait, l’allemand était alors la langue dominante en physique et en chimie, tandis que le français avait le leadership en mathématique.

Surviennent alors les Guerres Mondiales ! Anéantissement provisoire des sciences française et allemande à l’issue de la Première Guerre Mondiale ; boycott des scientifiques allemands ; montée en puissance d’une génération de scientifiques américains qui entendaient publier dans leur langue ; propulsion des universités américaines aux premiers rangs mondiaux, avec l’aide de l’essor économique et de l’immigration massive des scientifiques européens... Tout cela fit que l’anglais s’imposa comme langue dominante aussi bien en science que dans la culture mondiale. Au-delà de la simple communication, la domination linguistique était aussi source de puissance et de revenus, dans un monde où le maniement de la connaissance devenait un enjeu économique. Deux autres langues scientifiques notables du 20e siècle, le russe et le japonais, restèrent plutôt confinées dans leurs sphères d’influence respectives, et s’effacèrent finalement elles aussi.

Symbole de cette évolution : en 1924, Einstein prenait encore la peine de traduire l’oeuvre de Bose de l’anglais vers l’allemand ; vingt ans plus tard, nul n’y songeait plus. Autre symbole : dans l’entre-deux-guerres, Torsten Carleman, le plus grand mathématicien suédois de son temps, publiait en français, en allemand ou (bien plus rarement) en anglais ; de nos jours, ses brillants successeurs nordiques publient exclusivement en anglais. Quant à Annalen der Physik, elle est devenue une revue 100% anglophone, à la seule exception du titre !

En quête de la langue universelle des mathématiciens

Où se place la mathématique dans ce contexte ? Sans prétendre à une étude détaillée, on peut trouver un reflet de la problématique en étudiant les actes des Congrès Internationaux des Mathématiciens. [3]

Le Congrès International de 1900 se tenait à Paris : les comptes rendus en ont été établis en français, et gardent trace seulement d’une poignée de textes en anglais, sur un total de plus de 30 contributions. Les textes dits en allemand ont été traduits en français : c’est le cas de la célèbre contribution de Hilbert sur les « problèmes du futur ». Mais certains conférenciers allemands, comme Moritz Cantor (francisé en Maurice dans les comptes rendus !), se sont aussi adressés au public directement en français.

Sur le sujet des langues, deux autres choses attirent l’attention dans ces comptes rendus. La première est la présentation d’un dictionnaire de mathématique français/allemand, reflet de la position dominante de ces deux langues dans la discipline. La seconde est la mention d’une discussion animée autour, précisément, du thème qui nous intéresse : l’idée que les Académies du monde pourraient se mettre d’accord sur une langue internationale commune pour les sciences et le commerce. La proposition était soumise par Léopold Leau et Louis Couturat, mathématiciens et linguistes, qui plus tard seraient de grands promoteurs de l’Ido, une langue internationale construite dans la même veine que l’Esperanto. Les langues universelles étaient un sujet prisé des mathématiciens : Giuseppe Peano, de son côté, travaillait à l’Interlingua [4]... Il est intéressant, cependant, de relire le compte rendu du plaidoyer que fit Alexander Vasiliev, à l’occasion du congrès de 1900, en faveur d’un multilinguisme raisonné plutôt que d’une langue artificielle. [5]

Après la France, le Congrès de 1904 se devait d’être en Allemagne, et ce fut à Heidelberg. Les actes nous montrent que la langue allemande prit aussi son tour comme langue majoritaire ; et que l’on décida de publier les conférences dans la langue où elles avaient été données. Les conférences plénières nous offrent un bel exemple de partage : une en allemand, une en anglais, une en français, une en italien ! Et au total, 54 conférences en allemand, 18 en français, 7 en anglais, 2 en italien. En 1912, le Congrès se tient à Cambridge, et le nombre de communications en anglais fut sensiblement augmenté ; les mathématiciens anglais se félicitaient de sortir de leur relatif isolement.

Pour résumer : au début du 20e siècle, les langues mathématiques dominantes sont le français et l’allemand ; entre les deux il y a rivalité mais aussi un dialogue très fourni ; l’anglais et l’italien sont pratiqués internationalement mais nettement derrière ; il y a cependant une conscience aiguë de la question linguistique globale.

En 1920, le Congrès reprend, après l’interruption de la guerre ; pour des raisons politiques sa tenue est honteusement imposée à Strasbourg, et les Allemands et Autrichiens en sont exclus ! Environ 80% des communications y sont en français, et le reste en anglais (à l’exception d’un seul article en allemand, d’un mathématicien suisse). En 1924, les puissances vaincues sont toujours exclues du Congrès ; la plupart des grands pays souhaitent leur retour... mais les Français (bafouant tout à la fois les valeurs de la France et celles de la science) continuent à s’y opposer ! [6] Ce n’est qu’en 1928 à Bologne que le Congrès revoit toutes les grandes nations mathématiques présentes, et les quatre langues principales bien représentées : français 127, italien 116 (un score très gonflé par le lieu du Congrès !), anglais 54, allemand 47 ; s’y ajoutent une poignée de contributions en espagnol, une en hongrois, une en latin (la langue qu’utilisa aussi le Recteur de l’Université de Bologne pour son discours). Ensuite jusqu’au Congrès de 1936, c’est essentiellement un jeu à trois langues : français, allemand, anglais.

Mais au premier Congrès d’après-guerre, en 1950, la donne a changé radicalement : l’allemand a disparu pour ne jamais revenir, et l’on assiste au triomphe de l’anglais, face à une minorité française. En 1978 à Helsinki, les actes tout entiers sont en anglais, sauf 6 articles en russe et un en français. En 2006 à Madrid, un seul article était en français, tout le reste en anglais ; idem en 2014 à Séoul.

Pour interpréter cette spectaculaire concentration linguistique, nous avons donc en premier lieu les évolutions géopolitiques mondiales, ensuite la croissance mathématique américaine du milieu du 20e siècle (en partie due à son essor interne, en partie due à l’émigration européenne). Et le fait que le français ait pu continuer à exister comme langue internationale, même à une si faible dose, est certainement dû à la fois à la fierté française, et à l’influence d’auteurs majeurs qui ont publié en français (Bourbaki et sa « grande famille », Grothendieck et son école de géométrie algébrique, Meyer—Dellacherie et leur école probabiliste...).

What next ?

Fait emblématique de la prédominance nouvelle de l’anglais, en 1967 Eugene Garfield (spécialiste de l’information, inventeur du très décrié ISI Web of Science et du sinistre Impact Factor) se reposait la question de la langue universelle de la science ; il constatait l’échec des langues dites construites, et concluait que « in written communication English has become the international language of science ». [7] Il n’est pas anodin de voir que celui qui s’intéressait à cette question était l’homme qui incarnerait la commercialisation de l’information scientifique !

La domination anglophone des échanges scientifiques internationaux est-elle révoltante ? Cette question est soumise à débats récurrents, dans le monde scientifique et dans le monde politique, mais on peut donner plusieurs raisons pour s’y résoudre, jusqu’à nouvel ordre.

D’abord, toute l’histoire linguistique est liée à l’histoire politique, et les langues se sont imposées à travers les liens de domination internationale, guerres de colonisation, etc. C’était déjà le cas à l’époque des conquêtes romaines, et le succès international du français est aussi dû massivement à de tels facteurs. Quantité de pays colonisés ont compris qu’ils avaient intérêt à garder cet héritage comme facteur d’unité et d’enrichissement culturel, même s’il rappelait une période sombre. D’ailleurs, le mouvement d’arabisation des sciences a entraîné, dans certains pays partagés entre la langue arabe et la langue française, une confusion extrême.

Ensuite, l’histoire montre bien que l’Europe continentale, et plus particulièrement le couple franco-allemand, doit s’en prendre avant tout à soi-même pour avoir perdu sa position dominante — sans les guerres mondiales, la question de la langue des sciences aurait pu prendre un tour radicalement différent.

Enfin, réintroduire du multilinguisme par principe est aujourd’hui beaucoup plus problématique qu’à l’époque où Vasiliev prenait parti pour cette solution. D’abord parce qu’il est encore plus dur de recréer un multilinguisme que de le préserver ; ensuite parce que la compétition scientifique est devenue fort dense et que les articles luttent ferme pour attirer l’attention d’un maximum de lecteurs potentiels ; enfin et surtout parce qu’entretemps la science a connu un mouvement de globalisation inouï, et que la majorité des scientifiques dans le monde n’ont pas une langue européenne pour langue natale. Cela ne posait guère de problème d’exiger d’un européen la pratique de trois ou quatre langues européennes, mais au nom de quel droit le demanderions-nous à un jeune Chinois qui a déjà, de manière fort compréhensible, le plus grand mal à maîtriser une langue européenne ?

Dans le cas particulier du français, on peut donner en outre un argument pour, et un argument contre. L’argument pour, c’est que le français n’a jamais complètement disparu comme langue internationale en mathématique, et que si l’on voulait favoriser l’émergence d’un concurrent à l’anglais, ce serait le candidat naturel. Et l’argument contre, c’est que c’est dans l’esprit français que de toujours rechercher une solution universelle (comme déjà en 1900) ; vouloir réintroduire le français alors que l’anglais a gagné la compétition, c’est vouloir jouer la France contre les valeurs françaises. Certes, ce ne serait pas la première fois !

Dans tout ce débat, jusqu’ici j’ai parlé de la langue de communication internationale. Mais l’existence d’une telle langue n’empêche pas la pratique d’autres langues communes, qui permettent de préserver une communauté qui se reconnaît des affinités (avec un enjeu majeur pour la France dans les décennies à venir, celui de l’Afrique francophone) ; de favoriser les échanges entre ses membres ; de leur fournir un environnement propice à la réflexion (car on pense toujours plus facilement dans sa langue natale) ; et d’entretenir des patrimoines culturels. Et l’anglais, langue internationale, n’empêchera certainement pas que des cours, des exposés, des encadrements, des transmissions se fassent en français. Dans mon expérience, un chercheur français pratiquant une activité internationale, voyageant beaucoup tout en gardant un poste en France, utilisera l’anglais et le français à parts à peu près égales, ou du moins comparables, dans son activité mathématique.

Mais dans le futur, la donne peut-elle changer ?

Un fait linguistique contemporain majeur est l’émergence de traducteurs automatiques performants. On objectera que ces traducteurs ne sont pas encore vraiment performants, mais si l’on observe la vitesse de leurs progrès, on peut admettre que ce n’est qu’une question de moyen terme. Ces progrès sont principalement dus à l’émergence de techniques dites d’apprentissage automatique (machine learning), basées sur l’assimilation de montagnes d’exemples, plutôt que par la dissection de règles ; des techniques qui, par certains côtés, sont plus proches de la méthode instinctive avec laquelle les enfants apprennent les langues. Une caractéristique importante de ces traductions est que leur qualité s’accroît avec la quantité de corpus « bilatéraux » : plus on a de textes traduits de la langue X vers Y, meilleure sera la qualité de la traduction à venir.

Rêvons un peu et imaginons que dans le futur on suive la voie de la traduction automatique pour la publication de la recherche scientifique internationale (parce que l’effort sera moindre pour les auteurs, parce que les contribuables non anglophones seront heureux de pouvoir consulter le fruit de recherches publiques, parce que ce sera l’occasion justement de faire revivre d’autres langues...). Et supposons qu’une commission internationale soit mise sur pied pour, précisément, déterminer la meilleure marche à suivre. Quelles pourraient être ses recommandations ?

On peut imaginer au moins trois scénarios.

Le premier pourrait être appelé l’Option Tour de Babel : chacun publie dans sa langue, chacun décrypte dans sa langue. Bien sûr, les utilisateurs des langues minoritaires seront défavorisés par rapport aux autres, parce que la qualité de la traduction sera affectée par le petit corpus de traductions ; en particulier pour la traduction d’une langue rare vers une autre langue rare. Au passage, mon expérience d’éditeur me laisse penser que le chinois deviendra rapidement la langue la plus représentée.

Le second pourrait être l’Option Universaliste : chacun traduirait son texte dans une langue universelle (qui pourrait être l’anglais, ou le latin, ou l’Esperanto, ou l’Ido, même si mon choix va bien évidemment au français en premier lieu ;-) ) ; et chacun décode de cette langue universelle vers la sienne. Un avantage de cette option est de créer un corpus énorme pour la langue universelle, et d’éviter les problèmes de traduction d’une langue rare vers une autre. En outre, si chaque utilisateur a des notions de la langue universelle, retouche systématiquement la traduction et publie les deux textes côte à côte, cela augmentera le corpus, l’idée étant que l’on corrige plus facilement son texte que le texte d’un autre. (Garfield argumentait qu’il était impossible, pour des questions de place, de publier des traductions simultanées en anglais, français, allemand, japonais, russe... mais maintenant, la place de stockage ne coûte plus rien, ou presque.) Alternativement, l’éditeur pourrait se charger de faire l’édition du texte dans la langue universelle ; et des linguistes pourraient faire leur apparition dans les comités des revues...

Et le troisième pourrait être l’Option Altruiste : chacun traduisant son texte dans une langue choisie au hasard (selon un algorithme probabiliste à mettre au point ?) avant de le publier. Et chaque langue aurait des éditeurs (travaillant pour des journaux variés) qui reliraient le texte traduit automatiquement, pour l’améliorer avant publication. Cette option, qui peut paraître farfelue de prime abord, a un petit parfum de l’époque où les scientifiques publiaient dans des langues variées, et aurait l’avantage de participer à la préservation des langues. Où faudrait-il imposer des limites : irait-on jusqu’à traduire des textes dans des langues mélanésiennes, dans des alphabets qui n’ont jamais été usités jusqu’à présent en science ? Qui sait ?

Quelle que soit l’option choisie, un problème important se posera en pratique : la traduction scientifique n’est pas juste un cas particulier de la traduction du langage courant ! D’abord parce que les corpus de textes sont bien plus petits, ensuite parce que les mots en science ont des sens précis, et parfois fort différents de ceux du langage courant, enfin parce que certains mots scientifiques n’ont pas d’équivalent dans certaines langues. (En contrepartie, on pourra argumenter que la diversité des tournures et formules au sein des articles scientifiques est très inférieure à celle de la langue littéraire. [8])

Et en mathématique, se posera aussi la question du traitement des formules TeX, mais on peut argumenter que ce sera facilité par la standardisation très avancée de ces expressions — à condition qu’il se trouve des développeurs suffisamment motivés pour travailler sérieusement sur la question.

Mathematics lost in mathematical translation

Pour conclure je ferai un petit test à partir du premier énoncé de mon gros livre sur le transport optimal, écrit en anglais (et en TeX) :

Let $(X,\mu)$ and $(Y,\nu)$ be two Polish probability spaces ; let $a:X\to\mathbb{R}\cup\{-\infty\}$ and $b:Y\to\mathbb{R}\cup\{-\infty\}$ be two upper semicontinuous functions such that $a\in L^1(\mu)$, $b\in L^1(\nu)$. Let $c:X\times Y\to \mathbb{R}\cup\{+\infty\}$ be a lower semicontinuous cost function, such that $c(x,y)\geq a(x) + b(y)$ for all $x,y$. Then there is a coupling of $(\mu, \nu)$ which minimizes the total cost $E c(X,Y)$ among all possible couplings $(X,Y)$.

Si je le traduis en bon français moi-même, j’obtiens :

Soient $(X,\mu)$ et $(Y,\nu)$ deux espaces de probabilité polonais ; soient $a:X\to\mathbb{R}\cup\{-\infty\}$ et $b:Y\to\mathbb{R}\cup\{-\infty\}$ deux fonctions semicontinues supérieurement telles que $a\in L^1(\mu)$, $b\in L^1(\nu)$. Soit $c:X\times Y\to \mathbb{R}\cup\{+\infty\}$ une fonction de coût semicontinue inférieurement, telle que $c(x,y)\geq a(x) + b(y)$ pour tous $x,y$. Alors il existe un couplage de $(\mu, \nu)$ qui minimise le coût total $E c(X,Y)$ parmi tous les couplages $(X,Y)$ possibles.

Si je le traduis en français par Google Translate, j’obtiens (en préservant les formules TeX) :

Soit $(X,\mu)$ et $(Y,\nu)$ deux espaces de probabilité polonais ; soit $a: X\to\mathbb{R}\cup\{-\infty\}$ et $b:Y\to\mathbb{R}\cup\{-\infty\}$ deux fonctions supérieures telles que semicontinues $a\in L^1(\mu)$, $b \in L^1(\nu)$. Soit $c:X\times Y\to\mathbb{R}\cup\{+\infty\}$ un semi inférieure fonction de coût, de telle sorte que $c(x,y)\geq a(x)+b(y)$ pour tous $x,y$. Ensuite, il ya un couplage de $(\mu,\nu)$ qui minimise le coût total $E c(X,Y)$ parmi tous les possibles accouplements $(X,Y)$.

Ce n’est pas si mal ! On peut reprocher quelques soucis de tournure, mais on comprend assez bien de quoi il est question. Qu’advient-il maintenant si je fais la même chose avec un intermédiaire : je traduis de l’anglais vers le chinois puis du chinois vers le français ? Voici le résultat que j’obtiens :

Soit $(X,\mu)$ et $(Y,\nu)$ deux espace de probabilité polonaise ;
Soit $a:X\to\mathbb{R}\cup\{-\infty\}$ et $b:Y\to\mathbb{R}\cup\{-\infty\}$
Deux fonction semi-continue supérieure, donc dans $L^1(\mu)$ $a$\, $b\in L^1(\nu)$.
Soit $c:X\times Y\to\mathbb{R}\cup\{+\infty\}$ est moins de la moitié
La fonction de coût, de telle sorte que $c(X,Y) \geq a(x)+b(y)$ de l’ tout $x,y$.
Ensuite, il ya l’$(\mu,\nu)$ minimiser le couplage
Le coût total de warrants $(X,Y)$ ALL $(X,Y)$ couplage entre le possible.

Pour le coup, on ne comprend même plus vraiment de quoi il est question... C’est peut-être une nouvelle façon d’écrire de la poésie (couplage entre les possibles ?), comme dans un excellent roman de Philip K. Dick où les doubles traductions sont utilisées pour produire des rébus.

Alors ? La révolution de la traduction scientifique automatique est peut-être inéluctable, mais je suis prêt à parier qu’elle n’est pas pour demain. Learning English is still a good idea.

Post-scriptum :

Remerciements à Simon Billouet, Maxime Bourrigan, Matthieu Jacquemet, Patrick Popescu-Pampu, Michele Triestino et les relecteurs dont les pseudonymes sont Mateo_13 et fluvial pour leurs commentaires sur cet article

Article édité par Patrick Popescu-Pampu

Notes

[1On pourra consulter la recension à http://bulletin.acscinf.org/node/543

[2« commune » au sens de « parlée communément », et non de « partagée » !

[3Tous les actes (sauf ceux du Congrès de Séoul 2014, faciles à trouver par ailleurs) sont recensés à http://www.mathunion.org/ICM/

[4Pour être précis, l’Interlingua a désigné plusieurs projets linguistiques ; celui de Peano s’appelle aussi Latino sine flexione.

[5« M. Vassilief estime que le mouvement qui a pour but d’introduire une langue universelle est très sympathique et a de grandes raisons d’être, par suite de la variété rapidement croissante des langues qui sont employées maintenant par les savants pour la publication de leurs Ouvrages. Tandis que, dans le commencement du 19e siècle, il suffisait pour un savant de connaître le latin, le français et l’anglais (Gauss écrivait en latin), le nombre des langues employées dans la littérature scientifique a crû par suite des mouvements nationaux et continue à croître. Par exemple, dans ces dernières années, on a publié d’intéressants Mémoires mathématiques en langues serbe, croate et en langue petite-russienne [ukrainienne]. La grande ardeur avec laquelle les Japonais poursuivent les études scientifiques nous mettra en face d’une littérature japonaise si les savants japonais ne veulent plus faire œuvre d’abnégation en faveur des grands intérêts de la Science comme ils l’ont fait jusqu’ici. Ce sera pour la Science un grand péril que dix, vingt ou trente langues scientifiques ; néanmoins, M. Vassilief pense que ce n’est pas une langue artificielle, telle que la langue Esperanto, ou une langue morte comme le latin, qui puissent remplacer les langues vivantes, organismes dus au travail de plusieurs générations de penseurs et d’écrivains. Aussi est-ce, selon lui, dans une autre voie qu’il faut chercher la solution du problème posé par les propositions de M. Leau. Il faut exprimer le désir que les publications faites dans les langues peu répandues soient suivies par des résumés rédigés dans une langue plus connue dans le monde scientifique, comme le font maintenant les Académies de Copenhague, de Cracovie, la Société minéralogique de Saint-Pétersbourg ; il faut que les œuvres complètes des savants de premier ordre soient publiées en deux langues, comme l’a fait l’Académie de Saint-Pétersbourg pour les « Œuvres de Tchebycheff », que les Académies favorisent les Ouvrages tels que le « Dictionnaire mathématique français-allemand », de Félix Muller, ou la publication de l’« Encyclopédie mathématique » de Meyer et Burkhardt en langue française. En conséquence, M. Vassilief propose d’exprimer le vœu suivant, plus général que celui de M. Leau, et qui peut avoir plus de conséquences pratiques : que les Académies et Sociétés savantes de tous les pays étudient les moyens propres à remédier aux maux qui proviennent de la variété croissante des langues employées dans la littérature scientifique. Ce vœu est adopté par la majorité des congressistes présents. » (Voir http://gallica.bnf.fr/ark&nbsp ; :/12148/bpt6k994421/f30)

[6Bien sûr, ici je simplifie les choses ; il y avait, au sein des Français, ceux qui étaient favorables et ceux qui étaient opposés à la réintégration des « puissances centrales » ; en outre la science allemande était en train de devenir plus internationale que jamais malgré le boycott. Pour beaucoup plus de détails sur les évolutions culturelles de la communication mathématique internationale depuis la Première Guerre Mondiale, on pourra consulter l’analyse de Reinhard Siegmund-Schultze à Séoul :

Reinhard Siegmund-Schultze. « One hundred years after the Great War (1914-2014). A century of breakdowns, resumptions and fundamental changes in international mathematical communication. » Proceedings of the International Congress of Mathematicians, Seoul, 2014, Vol. IV, 1231-1253.
http://www.icm2014.org/en/vod/proceedings

[7Eugene Garfield. « English — An international language for science ? », Essays of an Information Scientist. Vol.1 p.19-20, 1967.
http://garfield.library.upenn.edu/essays/V1p019y1962-73.pdf

[8ce constat étant lui-même à nuancer pour de multiples raisons : les auteurs scientifiques ont des styles variés ; les rédactions varient en fonction des disciplines, des écoles, des époques et des individualités ; certaines oeuvres scientifiques majeures comme On the Origin of Species, Les Atomes, On Growth and Form... sont des oeuvres littéraires et scientifiques tout à la fois, etc.

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Pour citer cet article :

Cédric Villani — «La langue de chez nous» — Images des Mathématiques, CNRS, 2016

Crédits image :

Image à la une - Le logo provient de Wikimedia Commons. Il s’agit d’une photo prise le 19 Novembre 2015 à l’Institut Henri Poincaré par Marie-Lan Nguyen. Elle est accessible à l’adresse : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Cedric_Villani_at_his_office_2015_n3.jpg

Commentaire sur l'article

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  • La langue de chez nous

    le 23 mars 2016 à 12:10, par Cédric Villani

    Bonjour ! Votre question est plus proche du sujet de mon article qu’il n’y paraît, car l’un des objectifs de mon MOOC, pardon de mon FLOT, était de contribuer à l’offre francophone en la matière, dans le cadre de France Université Numérique (FUN).

    L’expérience a été très chronophage, mais plaisante, et je compte bien la compléter par deux nouveaux cours (sur les équations aux dérivées partielles, alors que le premier portait sur les équations différentielles ordinaires).

    Mais d’autres obstacles ont surgi : remettre sur pied une équipe (compter 10 personnes pour un FLOT bien complet), régler les problèmes techniques et juridiques (l’UPMC, partenaire principal du cours, a quitté FUN pour rallier EdX ; non seulement les contenus doivent être transportés, mais également il faut voir avec la CNIL, les questions de confidentialité, etc.) Nous sommes en train, peu à peu, de surmonter tout cela.

    Bien à vous,
    CV

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