La montagne hexagonale

Le 5 octobre 2012  - Ecrit par  Patrick Popescu-Pampu Voir les commentaires (6)

Selon Freeman Dyson, il y a trois raisons pour ne pas faire de sciences, et trois autres pour en faire. Comment choisir ?

Nous vivons une période pendant laquelle nombre de personnes s’inquiètent de la désaffection des jeunes pour les sciences. Cette inquiétude n’est pas nouvelle. Je désire ici présenter quelques extraits d’un article [1] de Freeman Dyson datant de 1989. Ses pensées ont l’avantage d’être assez non-standard, et donc d’obliger à réfléchir.

Tout d’abord, voici l’explication du titre de ce billet :

La jeune génération a trois bonnes raisons de se détourner de la science. La science est présentée à nos jeunes comme une discipline rigide et autoritaire, liée à des buts mercenaires et utilitaires, et salie par son association avec les armes de destruction massive. Ces trois raisons pour détester la science sont réelles et sérieuses. Il est inutile de vouloir convaincre nos enfants que ces trois faces laides n’existent pas. Nous ne les tromperons pas. Si nous essayons de le faire, ils se détourneront des sciences encore plus. Notre tache en tant qu’éducateurs est de montrer à nos enfants que la science est une montagne hexagonale ayant aussi trois jolies faces en sus des trois laides. Ces trois jolies faces de la science sont : la science en tant que subversion de l’autorité, la science en tant que forme d’art et la science comme club international. La manière d’attirer les jeunes vers la science est de leur montrer les six faces et de leur donner la liberté d’explorer ses beautés et ses laideurs comme ils le désirent.

Et voici maintenant quelques uns de ses arguments généraux pour décrire les trois jolies faces :

La science comme subversion a une longue histoire [...] remontant jusqu’à Galilée et Giordano Bruno [...].
Si la science cesse d’être une rébellion contre l’autorité, alors elle ne mérite pas les talents de nos enfants les plus brillants. [...] Nous devrions essayer de présenter la science à nos enfants comme une rébellion contre la pauvreté, la laideur, le militarisme et l’injustice économique.

Une autre face de la science que les enfants devraient explorer est la science en tant qu’art. Cet aspect est bien illustré par le travail de Gibbs. Gibbs pensait et travaillait comme un artiste, en envisageant des surfaces pour traduire les relations thermodynamiques en images visuelles. Son travail a été finalement utile, mais il n’a jamais été dirigé par des préoccupations utilitaires. [...] Il y a encore beaucoup de place dans les sciences pour des amateurs enthousiastes, des personnes qui font de la science par amour plutôt que pour le profit, des personnes comme l’entomologue Vladimir Nabokov et le révérend découvreur de supernovas Robert Evans. [...]

Finalement, la sixième face de la science est la plus belle d’entre toutes, la science comme club international. Au lieu d’être reliée à la fabrication d’armes et à un patriotisme étroit, la science est et a toujours été une entreprise internationale. Si vous êtes un scientifique, alors vous avez des amis aux quatre coins du monde. [...] Les scientifiques, qu’ils soient dans des contextes favorables ou défavorables, luttent au mieux de leurs forces pour une communication ouverte et pour la collaboration internationale.

[...] Ce que nécessitent les enfants dans les ghettos afin d’ouvrir leurs cerveaux aux sciences, ce ne sont pas plus d’heures de physique et de chimie mais une vision d’un futur [...] meilleur [...]. Et c’est ce que la science peut leur offrir, si l’on ne la confond pas avec des notes aux Tests d’Aptitude Scolastique.

Mais comment assurer concrètement le fait que les enfants perçoivent les jolies faces de la science ? Dyson donnait quelques pistes un peu plus tôt dans son discours :

J’ai appris très peu de science à l’école, à l’exception des mathématiques, mais j’ai appris beaucoup de science par d’autres moyens. J’ai appris principalement par deux sources - des livres et des musées. Leur énorme avantage est que l’enfant y arrive librement et non pas par obligation. Même si un enfant est forcé de visiter un musée en tant que membre d’un groupe surveillé, il peut bouger plus facilement et cela est moins mal que d’être assis en classe. La plupart des enfants que l’on voit, que ce soit dans les bibliothèques publiques ou dans les musées, semblent y prendre plaisir. Pour cela ma première recommandation aux personnes chargées de l’éducation scientifique est de mettre plus de moyens dans les bibliothèques publiques et les musées, et moins pour l’enseignement en classe [2]. Les bibliothèques publiques et les musées devraient être aussi communs que les écoles.

Images des Maths n’est-il pas une sorte de musée virtuel des mathématiques et de ses interactions ? J’invite donc ceux qui ressentent une certaine affinité de pensée avec ces derniers propos de Dyson d’y proposer une œuvre !


Pour finir, et pour que ce billet contienne au moins une image, voici un dessin fait par James Clerk Maxwell. Il s’agit des projections planes de certaines courbes importantes situées sur l’une des surfaces envisagées par Willard Gibbs, dont parle Dyson [3].

Est-ce artistique ? De gustibus et coloribus non disputandum ...

Notes

[1Il s’agit de « Willard Gibbs and the Teaching of Science », discours prononcé le 16 Mai 1989 à l’Université Yale et publié dans « Proceedings of the Gibbs Symposium », édité par D. G. Caldi et G. D. Mostow, American Mathematical Society et American Institute of Physics, 1990. J’ai traduit librement.

[2Aïe, je sens des dents grincer ! Mais convenablement interprétée, cette phrase ne me semble point absurde. Il ne s’agit pas de faire des économies en recrutant moins d’enseignants, mais de ne plus les imaginer juste en train de donner des cours en classe.

[3L’image est extraite de l’article « Gibbs and the art of thermodynamics », publié par Kenneth R. Jolls dans le même volume que l’article de Dyson.

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Pour citer cet article :

Patrick Popescu-Pampu — «La montagne hexagonale» — Images des Mathématiques, CNRS, 2012

Commentaire sur l'article

  • La montagne hexagonale

    le 5 octobre 2012 à 09:45, par Jean-Paul Allouche

    Merci pour cet article ! Pour les buts mercenaires et utilitaires, si l’on remplace « sciences » par « mathématiques », je me dis que je me trouve en bonne compagnie avec l’auteur et avec Freeman Dyson ! Je me sens souvent en effet bien isolé lorsque j’affirme qu’on ne donne pas le goût des mathématiques à quelqu’un en lui expliquant à quoi elles servent dans la vie de tous les jours. Et je suis presque sûr que je n’aurais jamais eu envie de faire des mathématiques si l’on m’avait expliqué lorsque j’étais môme que les math. servent dans les cartes à puce (ce qui semble être devenu l’un des « exemples » canoniques de l’« utilité » des mathématiques)... Et à propos d’utilité ---sans revendiquer bien évidemment une prétendue nécessité de non-utilité--- on pourrait s’inspirer du mot d’Einstein laissez l’égance aux tailleurs pour suggérer qu’on cesse de demander aux mathématiques de jouer les utilités.

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    • De l’utilité

      le 5 octobre 2012 à 19:00, par Patrick Popescu-Pampu

      Merci pour votre commentaire !

      Je trouve en effet effarante l’obsession de l’utilité dans les discours politiques, à une époque où l’on a, j’espère, suffisamment compris que les mariages par amour sont préférables aux mariages arrangés, qui étaient eux motivés par l’utilité. L’utilité semblait mesurée par la dot. On ne demande plus aux mariés quelle est leur dot. Alors pourquoi demande-t-on aux scientifiques quelle est l’utilité de ce qu’ils font ? Leurs capacités sont pourtant gouvernées aussi par l’amour de leur sujet. Ils n’auront la capacité d’acquérir des techniques sophistiquées (applicables entre autres à quelque chose que quelqu’un d’autre jugera utile à un moment donné) que portés par cet amour !

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  • La montagne hexagonale

    le 5 octobre 2012 à 13:34, par ROUX

    • Les modèles de Maxwell

      le 5 octobre 2012 à 18:52, par Patrick Popescu-Pampu

      Merci beaucoup pour ce lien, que je ne connaissais pas !

      Je voudrais préciser qu’on y arrive via cette page, dans laquelle on apprend qu’il s’agit d’un modèle fait par Maxwell lui-même. Une photo se trouve en fait dans l’article de Jolls dont j’ai extrait le dessin, précisément au verso du dessin. On y apprend que Maxwell avait fabriqué trois modèles en plâtre, et qu’il en avait envoyé un à Gibbs. Les deux autres se trouveraient encore au Cavendish Lab, l’un d’entre eux étant représenté dans la photo de votre lien.

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  • La montagne hexagonale

    le 6 octobre 2012 à 11:15, par Bernard Hanquez

    Très joli article, qui soulève quelques problèmes moraux.

    La science est présentée à nos jeunes comme une discipline rigide et autoritaire, liée à des buts mercenaires et utilitaires, et salie par son association avec les armes de destruction massive.  : C’est vrai mais quand on demandait à Richard Feynmann pourquoi il avait accepté de travailler sur la bombe il répondait qu’il fallait la trouver avant les allemands.
    Je suis plutôt optimiste vis à vis des scientifiques, leur démarche ouverte de partage des informations est garant de leur honnêteté. Les « savants fous » travaillent dans l’ombre.

    J’ai appris très peu de science à l’école, à l’exception des mathématiques, mais j’ai appris beaucoup de science par d’autres moyens.  : Je suis tout à fait d’accord avec cette phrase de Dyson, quand j’étais jeune (12/13 ans) je m’intéressais à l’aviation et j’avais appris tout seul (avec l’aide d’un petit livre d’aérodynamique) pourquoi les avions volaient. En fait j’avais envie de savoir !

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    • ``J’avais envie de savoir’’

      le 6 octobre 2012 à 21:25, par Patrick Popescu-Pampu

      Merci pour votre message !

      Je pense que tout auteur ou comité d’auteurs de manuels devrait réfléchir à cet aspect dont vous parlez : pour apprendre quelque chose, il faut avoir vraiment envie de le savoir. Le problème est que trop souvent on enseigne des choses dont on sait qu’elles seront indispensables plus tard, sans que l’élève puisse les appliquer immédiatement à quelque chose qu’il a envie de savoir. Les manuels seraient donc peut-être meilleurs s’ils avaient une partie « culturelle », mais nourrissant l’envie. D’une certaine manière, Images des Maths est un atelier où les mathématiciens s’entrainent à écrire ce genre de textes, peut-être que l’expérience communautaire acquise permettra de réinsuffler du sens dans les manuels et dans la manière d’enseigner.

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