La révolution

(Sur les traces de Lagrange 4)

Piste verte Le 5 novembre 2013  - Ecrit par  Frédéric Brechenmacher Voir les commentaires

Cet article a été écrit en partenariat avec L’Institut Henri Poincaré

Le quatrième des six articles consacrés aux traces que nous a laissées Joseph-Louis Lagrange, à partir des documents inédits exposés à l’École polytechnique du 23 septembre au 15 décembre 2013, au CIRM, près de Marseille, les 18 et 19 octobre, et à la mairie du 5e arrondissement de Paris du 9 au 19 décembre 2013.

Comme en témoigne la dissolution des Académies par la Convention en 1793, la Révolution française s’accompagne de nouvelles interactions entre science et société. De nombreux savants participent activement au Comité de Salut public et y trouvent gloire et légitimation. Peu y perdent comme Lavoisier, guillotiné le 8 mai 1794.

Lagrange au Prince..., Paris, 24 octobre 1791,

Pour n’avoir été que simple spectateur de tous les évènements qui sont arrivés,

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J.L. Lagrange / Zéphirin Belliard, lithographie de Delpech

je n’en ai pas été moins affecté.
Maintenant que la tranquillité et l’ordre sont rétablis, je ne regrette pas d’avoir assisté à un spectacle, le plus intéressant pour les philosophes mêmes, celui d’une grande nation qui se crée un nouveau gouvernement, non par la force des armes, mais par celle de la parole et de l’opinion publique.
Je vous remercie de tout mon coeur de la part que vous voulez bien prendre à ce que l’Assemblée nationale a fait à mon égard. Si elle m’a conservé la pension que le Roi m’avait donnée, c’est qu’elle a voulu respecter un engagement dont les titres existaient au bureau des Affaires étrangères, et d’après lequel j’avais demandé mon congé à Berlin pour venir m’établir en France. Je ne crois pas que Mirabeau y ait contribué en rien ; il était alors dans un tourbillon qui ne lui permettait pas de s’occuper d’affaires particulières, et nous ne nous sommes point vus pendant tout le temps qu’il a été à l’Assemblée. [...] Le séjour de Paris n’a rien perdu de ses avantages et des agréments pour ceux qui ne les faisaient pas consister à faire leur cour et à attraper des grâces ; il a même acquis un plus grand intérêt par la discussion publique des principaux objets du gouvernement.

L’Assemblée Nationale de 1789 continue à payer à Lagrange la pension que lui avait attribué le roi. Après avoir échappé aux mesures de répression contre les étrangers, ce dernier s’implique dans les nouvelles institutions créées par la Révolution. Lagrange avait pourtant jusqu’à présent refusé toute implication politique, notamment en déclinant la place de président de l’Académie de Berlin.

Lagrange à D’Alembert, 4 juin 1766,

A l’égard de ce que vous me proposez de me procurer la place de président, c’est une nouvelle marque de votre amitié à laquelle je suis très sensible, mais à laquelle je me connais trop pour pouvoir répondre. Mon amour propre peut me faire croire que je ne suis pas tout à fait indigne de succéder à M. Euler, mais il ne me séduit point jusqu’à me persuader que je suis en état d’occuper une place qui vous était destinée. D’ailleurs je veux pouvoir vivre en philosophe et faire de la géométrie à mon aise.

À l’appui des idées de Mirabeau, selon lesquelles les Académies devraient être contrôlées par la nation et non des établissements royaux, l’Institut National est créé en 1795. Les anciennes académies deviennent des classes de l’Institut et le Directoire nomme Lagrange dans la première classe de sciences mathématiques et physiques.

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Institut de France (gravure)

Dès 1791, Lagrange participe à la Commission des Poids et Mesures visant à la définition « d’une unité qui, dans sa détermination, ne renferme rien d’arbitraire ni de particulier à la situation d’aucun peuple sur le globe ». Il est ainsi l’un des pères du système métrique avec d’autres savants comme Berthollet, Borda, Brisson, Coulomb, Delambre, Haüy, Laplace, Méchain, Monge, Prony et Vandermonde. Lagrange est l’un des seuls savants à participer à presque toutes les commissions formées de 1790 et 1799 au gré des retournements politiques. Il est notamment nommé en 1795 membre du Bureau des longitudes en compagnie de savants comme Laplace ou Cassini. Il travaille à l’universalisation de la division décimale des unités et a été considéré le « père » de l’heure décimale promue avec le calendrier républicain. Bien que des horloges spéciales aient été conçues pour diviser le jour en 10 heures, ce système n’est resté en place qu’un peu plus d’une année.

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Horloges révolutionnaires décimales
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Au milieu de l’année 1799, les résultats nécessaires à la réalisation pratique et définitive du mètre étaient disponibles. La loi du 18 Germinal, an III (7 avril 1795) avait stipulé que le mètre devrait être tracé sur une règle en platine. Lenoir construisit donc le prototype du mètre-étalon selon ces critères. La loi du 19 Frimaire, an VIII (10 décembre 1799) précisa : « le mètre et le kilogramme en platine déposés le 4 Messidor dernier au Corps législatif par l’Institut national des Sciences et des Arts sont les étalons définitifs des mesures de longueur et de poids dans toute la République... ».

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Mètre étalon
Paris : Lenoir, 1799.
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Antoine Laurent de Lavoisier

Lagrange applique au calcul de la consommation alimentaire des Français des données réunies par Lavoisier. Son essai d’arithmétique politique, De la richesse territoriale du royaume de France, est publié par l’Assemblée constituante en 1791. Lagrange est l’un des rares savants à s’impliquer dans la défense de Lavoisier. Au moment de l’arrestation de ce dernier, il lui adresse un certificat public de l’estime du Comité des arts et métiers qu’il préside alors. Il écrira plus tard dans une lettre à Delambre : « Il n’a fallu qu’un moment à cette tête pour tomber et un siècle ne serait pas suffisant pour en produire une semblable ».

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Mélanges d’économie politique, 1847 Réunit : ... De la richesse territoriale du royaume de France, essai d’arithmétique politique par Lavoisier et Lagrange.
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à suivre....


Pour naviguer dans la suite des articles consacrés à l’exposition Lagrange à l’École polytechnique :

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Sur les traces de Lagrange
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Episode 1 : Les lieux de Lagrange
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Episode 2 : faire des mathématiques par lettres
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Episode 3 : les Académies
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Episode 4 : la Révolution
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Episode 5 : du savant au professeur
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Episode 6 : Lagrange, comte d’Empire
Post-scriptum :

Pour en savoir plus :

Les captations audiovisuelles des exposés de la journée Lagrange du Séminaire d’histoire des mathématiques de l’Institut Henri Poincaré

Borgato, M.T. et Pepe, L., Lagrange : Appunti per una biografia scientifica, Torino, 1990.

Delambre, J.B. Notice sur la vie et les ouvages de M. le Comte J L Lagrange, Mémoires de la classe des sciences matématique de l’institut 1812 (Paris, 1816).

Dhombres, J. et N., Naissance d’un nouveau pouvoir : sciences et savants en France (1793-1824), Payot, 1989.

Bensaude Vincent, Bernadette, Lavoisier, une révolution scientifique ?, in, M. Serres, éd., Éléments d’histoire des sciences, Larousse, Paris, 1989.

Serres, Michel, Paris 1800, M. Serres, éd., Éléments d’histoire des sciences, Larousse, Paris, 1989.

Taton, R. Lagrange et la Révolution française (juillet 1789 - novembre 1795), La « Mécanique analytique » de Lagrange et son héritage, Atti Accad. Sci. Torino Cl. Sci. Fis. Mat. Natur. 126 (1992), suppl. 2, 215-255.


La rédaction d’Images des maths, ainsi que l’auteur, remercient pour leur relecture attentive et leurs commentaires : Maxime Bourrigan, Nicolas Juillet et Jacques Lafontaine.

Article édité par Frédéric Brechenmacher

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Pour citer cet article :

Frédéric Brechenmacher — «La révolution» — Images des Mathématiques, CNRS, 2013

Crédits image :

Image à la une - © Collections Ecole polytechnique -Palaiseau.
Centre de ressources historiques, École polytechnique.
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J.L. Lagrange / Zéphirin Belliard, lithographie de Delpech - © Collections Ecole polytechnique -Palaiseau.
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Horloges révolutionnaires décimales - Conservatoire national des arts et métiers
Mètre étalon - © Collections Ecole polytechnique -Palaiseau.
Antoine Laurent de Lavoisier - © Collections Ecole polytechnique -Palaiseau.
Institut de France (gravure) - © Collections Ecole polytechnique -Palaiseau.
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